France

Poursuivons le débat sur le nucléaire

Catherine Bernard, mis à jour le 23.03.2013 à 12 h 58

Deux spécialistes du nucléaire, auteurs d'un récent ouvrage sur le sujet, ont répondu à nos questions.

La centrale nucléaire belge de Doel, août 2012. REUTERS/Francois Lenoir

La centrale nucléaire belge de Doel, août 2012. REUTERS/Francois Lenoir

Bertrand Barré, ex du CEA et d'Areva, spécialisé dans la pédagogie du nucléaire et Sophia Majnoni d'Intignano, chargée de mission nucléaire à Greenpeace France, ont débattu du nucléaire dans un récent ouvrage intitulé Faut-il renoncer au nucléaire? et dont nous avions rendu compte ici même.

Mais nous constations qu'il restait de nombreuses questions qui n'étaient pas abordées. Pour Slate.fr, ils ont accepté de poursuivre la discussion.

Question à Bertrand Barré: Sans nécessairement renoncer au nucléaire, ne doit-on pas réduire son poids dans le mix électrique français? Dans les autres pays nucléarisés, celui-ci n'excède jamais 40%...    

BB: Si la France était électriquement isolée, la part idéale du nucléaire se situerait entre 60% et 65% de la production électrique.

Mais nous sommes reliés à nos voisins européens, et le serons de plus en plus, et la part d'électricité nucléaire de l'Union européenne est un peu inférieure à 30%. Toute l'électricité nucléaire que nous exportons, c'est autant de moins d'émissions de gaz à effet de serre, et peu importe s'ils sont émis à Paris, Berlin ou Madrid.

Je rappelle que le chiffre de 75% (de production électrique à base de nucléaire, NDLR) doit plus au hasard qu'à la planification: en 1974, on avait surestimé la croissance à venir de la consommation d'électricité, et sous-estimé la disponibilité des centrales. Ceci dit, une fois les centrales construites et amorties, c'est un gâchis de les arrêter tant que leur sûreté n'est pas en cause.

Rappelons aussi que le nucléaire ne représente que 40% du bilan français en énergie primaires contre 50% aux énergies fossiles, et 10% renouvelables. Ce n'est pas si déséquilibré que cela quand on pense aux 81% d'énergies fossiles dans le bilan mondial et aux 75% de l'Union européenne. J'aimerais fort que la croissance des renouvelables se fasse surtout aux dépens des fossiles!

Question à Sophia Majnoni d'Intignano: Le nucléaire représentant les trois quarts de la production d'électricité française, peut-on vraiment militer pour sa disparition totale ou peut-on accepter une certaine dose de nucléaire? A quoi ressemblerait le futur mix électrique français que vous appelleriez de vos voeux?

SM: Baisser la part du nucléaire dans le mix énergétique fait mécaniquement baisser l'occurrence du risque d'un accident nucléaire, mais ne le fait pas disparaître. Si d'autres technologies sont disponibles à des prix compétitifs, il n'y a aucune raison valable de conserver une quantité, même infime, de nucléaire dans le mix électrique.

Rappelons aussi qu'en 2017, 80% du parc nucléaire français aura atteint sa durée de fonctionnement initialement fixée à 30 ans. Maintenir une part de nucléaire signifierait donc ou bien prolonger la vie des vieux réacteurs en augmentant le risque d'accident ou bien construire de nouveaux réacteurs, le seul aujourd'hui autorisé à la construction en France étant l'EPR qui produit une électricité à plus de 100 euros le MWh, donc deux fois le prix du marché et 20% plus cher que l'éolien dont les prix baissent encore.

Greenpeace a publié en février 2013 un scénario de transition énergétique pour la France qui nous amènerait vers un mix énergétique décarboné et renouvelable à horizon 2050. Dans ce scénario, Greenpeace démontre qu'il est possible de se passer de l'énergie nucléaire dès 2031.

Question à Bertrand Barré et Sophia Majnoni d'Intignano: Avec le nucléaire, la France ne s'est-elle pas habituée à consommer trop d'électricité? Est-il souhaitable de diminuer la part de l'électricité dans le mix énergétique hexagonal?

BB: L'électrification est –avec l'efficacité énergétique et la réduction des gaspillages– un moyen efficace de réduire notre consommation de combustibles fossiles. 

J'appelle de mes vœux les véhicules électriques et hybrides rechargeables, et le développement des pompes à chaleur. On peut électrifier davantage notre bilan énergétique.

SM: La problématique n'est pas tant la part d'électricité que les usages faits de l'électricité et notamment l'encouragement de la pointe.

Dans les années 1970, EDF a fortement incité le développement des usages électriques afin de pouvoir rentabiliser son parc de production surdimensionné, y compris dans des secteurs où l'électricité n'est pas le moyen le plus efficace de répondre au besoin du consommateur, comme le chauffage électrique. En plus d'être inefficace, celui-ci engendre une pointe de consommation démesurée qui déséquilibre tout le réseau.

L'industrie nucléaire envisage la voiture électrique comme le nouveau chauffage électrique: les rechargements quotidiens notamment le soir à domicile feront à nouveau exploser la pointe de consommation justifiant le maintien d'un parc nucléaire surdimensionné.

Si les usages électriques liés au transport doivent être développés, ils doivent l'être intelligemment (par exemple avec un système de leasing des batteries qui permet de lisser la consommation).

Question à Bertrand Barré et Sophia Majnoni d'Intignano: Comment évaluer le coût des différentes énergies en France à l'horizon 2025? 2050?

BB: C'est un exercice difficile où l'expérience des prospectives passées n'est pas encourageante. 

Pour ma part, je me réfère aux évaluations de la Commission Percebois-Mandil: je pense qu'en 2030 le prix du nucléaire devrait se situer entre 43 euros et 75 euros du MWh selon le type de centrale, contre 55 euros pour l'hydroélectricité, 57 euros à 90 euros pour le gaz naturel, 70 euros pour l'éolien terrestre, 70 euros à 100 euros pour le charbon, 110 euros pour l'éolien offshore et 160 euros pour le photovoltaïque.

SM: L'énergie nucléaire a la particularité de présenter une courbe d'apprentissage négative, à savoir que le coût de la technologie n'a fait qu'augmenter depuis le raccordement du premier réacteur, notamment en raison de l'évolution des standards de sûreté au fil des accidents.

A l'inverse, les technologies renouvelables comme le solaire ou l'éolien voient leur coût diminuer régulièrement. A 80 euros le MWh, l'éolien terrestre est aujourd'hui déjà plus compétitif en France que le nouveau nucléaire produit par l'EPR et devrait atteindre 50 euros à 60 euros le MWh à l 'horizon 2030. Le solaire atteindra la parité réseau en France d'ici à 2016 et reviendra à environ 55 euros à 70 euros le MWh en 2030 .

Concernant le nucléaire, si le parc doit être remplacé après 40 ans de fonctionnement par des EPR, le prix du MWh nucléaire bondira alors à plus de 100 euros (actuel coût de production de l'EPR). Si la durée de vie des réacteurs est prolongée, le coût dépendra des améliorations de sûreté qui seront exigées par l'ASN. EDF parle en tout de 55 milliards d'euros d'investissement jusqu'à 2025, ce qui d'après la Cour des comptes amènerait le prix du MWh à 55 euros à cette date.

Question à Bertrand Barré et Sophia Majnoni d'Intignano: Pour comparer le prix des différentes sources d'énergie, il est nécessaire d'intégrer les éventuels dommages qu'elles causent à l'environnement –émissions polluantes, contamination radioactive des sols, accidents graves mal assurés...– ou à la santé humaine, autrement dit leurs externalités négatives. Quelles externalités vous semblent actuellement pas ou mal intégrées dans le coût de chacune des sources de production d'électricité utilisées?

BB: Le plus clair manque est le coût des émissions de gaz à effet de serre. Que représentent, en perte de terre habitable, 500 km2 de contamination radioactive par rapport à une élévation de 2 mètres du niveau des océans?

Concernant l'assurance du nucléaire, c'est une vraie question, mais je ne vois pas comment y répondre: depuis plus de 50 ans, nous n'avons connu que 2 accidents nucléaires ayant entraîné une contamination importante (Tchernobyl et Fukushima).

Deux de trop, certes, mais comment fonder des statistiques valables sur deux événements? Et sans statistiques, sur quoi fonder des primes d'assurance? Peut-on assurer Génissiat (un barrage hydro-électrique sur le Rhône, NDLR) contre l'inondation brutale de tout Grenoble sur 2 m de profondeur?

SM: Pour le pétrole par exemple, les émissions de CO2 et les impacts sur le réchauffement climatique de la combustion de l'essence ne sont pas pris en compte dans le prix du produit final.

Concernant les énergies renouvelables, le principal débat porte sur les impacts sanitaires de l'extraction des terres rares ou encore de certaines matières premières toxiques comme le cadmium.

De nombreuses initiatives ont été mises en place pour économiser ces ressources et gérer leur toxicité. Notamment, il est obligatoire de présenter des plans de démantèlement et de mettre en place des filières de récupération. Cette externalité est donc prise en compte, pas celle de l'impact de l'extraction de l'uranium.

De même, les producteurs d'électricité renouvelables sont obligés de s'assurer à hauteur du risque d'accident.

C'est là toute la nuance avec l'industrie nucléaire. Si celle-ci n'assure pas ses centrales à hauteur des montants réels du risque d'accident, évalués par l'IRSN à plusieurs centaines de milliards d'euros, c'est que ce type d'évènement est tout simplement inassurable.

Par ailleurs, c'est une industrie du temps long avec de nombreuses incertitudes à la fois technologiques et politiques, ce qui n'est pas le cas des ENR.

L'évaluation économique de chaque externalité pourrait être un moyen de les comparer, sauf que cette évaluation n'est aujourd'hui ni exhaustive ni transparente dans le cas de la filière nucléaire, même si des progrès ont été faits pour publier des chiffres plus sérieux.

A titre d'exemple, le projet d'enfouissement de Bure était annoncé pour une quinzaine de milliards d'euros, en 2010 l'Andra parlait de plus de 30 milliards d'euros alors même que le chantier n'est absolument pas achevé.

Question à Bertrand Barré et Sophia Majnoni d'Intignano: Comment calculer le taux d'indépendance énergétique d'un pays comme la France. Doit-on intégrer l'uranium importé qui ne rentre pas dans le calcul de ce ratio? L'indépendance énergétique doit-elle être calculée sur une base hexagonale ou européenne?

BB: L'indépendance énergétique est une notion un peu abstraite que j'utilise peu: pour moi, l'important, c'est la sécurité d'approvisionnement et la ponction sur l'économie nationale que constituent nos importation de pétrole et de gaz.

Par exemple, l'énergie éolienne contribue sans ambiguïté à notre indépendance énergétique, mais elle est fortement tributaire d'aléas climatiques qui nous dépassent, alors que nous importons notre uranium sans mettre en cause la sécurité d'approvisionnement de nos centrales nucléaires (stocks stratégiques, diversité géopolitique de nos approvisionnement, recyclage et, bien sûr, à terme, utilisation de notre uranium appauvri national dans les surgénérateurs).

Il va de soi qu'il faut intégrer le coût de nos importations d'uranium dans la facture énergétique annuelle, mais il faudra une loupe pour trouver ces quelque 800 millions d'euros, perdus dans les 60 milliards et plus des importations de pétrole et de gaz. Il faudrait aussi retrancher le solde excédentaire de nos exportations d'électricité.

Au plan européen, ce n'est pas non plus le taux de dépendance qui m'inquiète le plus, mais le poids de la Russie et du Moyen-Orient dans cette dépendance.

SM: L'indépendance énergétique est un concept marketing développé par les politiques pour vendre le programme nucléaire.

L'uranium est extrait à l'étranger et en grande majorité dans des pays politiquement instables comme le Niger où le groupe Areva est en négociations perpétuelles avec le gouvernement d'un côté, les touaregs de l'autre.

De plus, les calculs de taux d'indépendance énergétiques faits par les services du gouvernement s'appuient sur l'énergie primaire qui gonfle artificiellement la place du nucléaire dans le mix énergétique, le rendement de cette technologie se situant aux alentours de 30%.

Avec des méthodes de calculs différentes, on arrive plutôt à des taux d'indépendance entre 10% et 15%, donc moins importants qu'au moment de la construction du parc nucléaire.

Quant à la question de savoir si ce calcul doit se faire sur une base française ou européenne, la construction d'une Europe de l'énergie est loin d'être achevée. Cependant, dans les faits, nous exportons et importons tous les jours de l'électricité des pays voisins et l'harmonisation des politiques énergétiques, au moins dans le secteur de l'électricité, semblent de plus en plus à terme inévitable.

Propos recueillis par Catherine Bernard

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