Economie

Pourquoi la Russie s'intéresse tellement à la crise à Chypre

Gilles Bridier, mis à jour le 20.03.2013 à 13 h 52

En voulant protéger les dépôts des banques chypriotes, Moscou défend les intérêts de ses ressortissants dans l’île, qui l'utilisent comme une plateforme à partir de laquelle ils peuvent réinvestir… en Russie. Dans des conditions financières très intéressantes, grâce aux accords fiscaux qui lient les deux pays.

Le logo de la banque semi-publique russe VTB, qui a une filiale à Chypre. REUTERS/Sergei Karpukhin/Files.

Le logo de la banque semi-publique russe VTB, qui a une filiale à Chypre. REUTERS/Sergei Karpukhin/Files.

Qu’est-ce qu’un Etat comme Chypre, avec 1,1 million d’habitants et un produit intérieur brut de 24 milliards de dollars (18 milliards d’euros), peut receler comme richesses qui justifient la montée au créneau de la Russie, ses 143 millions d’habitants et son PIB de 1.900 milliards de dollars? Ses banques, qui abriteraient 70 milliards d’euros de dépôts.

Et en quoi le sort de dépôts chypriotes intéresse-t-il les autorités russes? C’est que, pour près de la moitié d’entre eux (31 milliards d’euros), ils appartiennent à des non-résidents de l’île… et notamment à des Russes qui détiendraient, selon l’agence Moody’s, quelque 24 milliards d’euros dans les coffres de ces banques.

En réalité, si l'on inclut les actifs de sociétés russes établies aux marches de l’Europe dans cet état de la Méditerranée qui a intégré l’Union en 2004, les liens financiers pourraient porter sur des sommes plus importantes encore.

En fait, les oligarques et sociétés russes utilisent Chypre comme plateforme à partir de laquelle ils peuvent réinvestir… en Russie.

Il faut dire que les autorités chypriotes, qui n’ont gère que le tourisme et l’immatriculation de navires (Chypre fait partie des pavillons de complaisance pour la marine marchande) pour développer la richesse de l’île, ne sont pas trop à cheval sur l’origine des fonds déposés dans leur banques. Une aubaine pour des oligarques qui ont parfois construit leur fortune, dans la Russie déstabilisée des années 90, en amassant de l’argent plus ou moins gris.

Une convention fiscale accommodante

En outre, le régime fiscal est très accommodant, avec un taux d’imposition sur les bénéfices des sociétés limité à 10%; encore moins qu’en Irlande, sans compter d’autres avantages possibles en cas de déficit d’une filiale d’un groupe!

Une fiscalité attractive qui vaut également pour les particuliers. Aussi l’île a-t-elle attiré des investisseurs qui, après avoir créé sur place des entreprises, pouvaient réinvestir cet argent… notamment en Russie. Un aller-retour après lessivage pour ces capitaux, d’autant plus intéressant qu’une convention fiscale bilatérale datant de 1998 les protège contre le risque de double imposition. On pouvait donc avoir son argent à Chypre, faire des affaires en Russie et payer ses impôts à taux réduit, toujours à Chypre.

Il découlait de cette convention bien des avantages. Par exemple, les plus-values réalisées par une société chypriote suite à la cession des titres d’une société immobilière russe étaient exonérées de retenue à la source en Russie. Et comme Chypre les exonère également, on perçoit bien l’intérêt pour les investisseurs russes d’utiliser l’île comme une plateforme à partir duquel opérer un carrousel fort lucratif.

C’est pourquoi, en 2003, selon l'examen des politiques d’investissement réalisé par l'OCDE, Chypre fournissait la plus grosse partie des investissements directs étrangers dans la Fédération de Russie, avec plus de 19% du total, devançant les Etats-Unis, le Royaume-Uni, les Pays-Bas et l’Allemagne. Une prouesse pour ce petit Etat!

Quatre ans plus tard, le Royaume-Uni arrivait en tête, mais Chypre demeurait à la deuxième place des investisseurs en Russie avec plus de 20 milliards de dollars. Et si l’on ajoute les capitaux provenant d’autres origines et transitant par l'île pour être investis en Russie, on atteignait alors les 40 milliards de dollars sur un total de 200 milliards, indiquait en 2008 l’ambassadeur russe à Chypre, soulignant le contexte juridique russe «particulièrement propice» et «les possibilités offertes par Chypre en tant que centre d’affaires régional et mondial».  

Bref, un vrai petit paradis en Méditerranée, qui arrivait en 2011 en vingtième position sur la liste des 73 pays identifiés dans le monde pour pratiquer le secret bancaire par l’ONG Tax Justice Network.

Un peu de transparence pour mériter sa place en Europe

Sa situation s’est toutefois améliorée. Après son entrée dans l’Union européenne, Chypre a «remédié à des lacunes en matière de lutte contre le blanchiment de capitaux et financement du terrorisme», constatait en 2008 le Groupe d’action financière (GAFI).

Un avis confirmé en 2011 par le comité d’experts rattachés au Conseil de l’Europe dans le cadre de Moneyval, qui notait toutefois que «des préoccupations demeurent quant à la mise en œuvre effective des obligations en matière de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme par le secteur immobilier et les négociants en métaux précieux et pierres précieuses».

Mais la transparence fiscale est bien loin d’être acquise, comme le soulignaient en février dernier la France et l’Allemagne après l’élection du nouveau président chypriote, pointant précisément l’afflux de capitaux russes.

L’épaule complaisante du grand frère russe

Même les autorités russes se sont émues de cette situation. Selon l’agence d’information Ria Novosti, après avoir placé Chypre sur une liste de noire de paradis fiscaux pour faire pression sur Nicosie, Moscou a obtenu en 2009 de son partenaire qu’il révise les termes de la convention dans un sens plus restrictif pour combattre l’évasion fiscale, avec notamment une retenue à la source en Russie dans le cas d’une cession de titres par une société chypriotes.

Cet avenant signé en 2010 devant entrer en vigueur en 2014, les investisseurs russes disposent du temps nécessaire pour s’organiser. En outre, des exemptions restant prévues, l’attractivité de Chypre est malgré tout sauvegardée.

Ce nouveau départ des relations entre Moscou et Nicosie et le montant des capitaux russes hébergés à Chypre expliquent la montée au créneau de Vladimir Poutine, qui a accusé le projet mort-né de raboter tous les comptes en banque de l’île d’«injuste, non professionnel et dangereux».

D’autant que les autorités russes continuent de soutenir Nicosie: elles lui ont octroyé un prêt de 2,5 milliards d’euros en 2011, bien que les agences de notation eussent placé à cette époque Chypre dans la catégorie emprunteur à risque à cause de la crise grecque, avant de la dégrader en catégorie spéculative en mars 2012.

Un pari qui, pour Moscou, peut s’avérer payant au cas où, pour sortir de la crise et compléter l’aide consentie par l’Europe (10 milliards d’euros), Nicosie acceptait de resserrer encore ses liens avec la Russie, quitte à utiliser ses réserves gazières récemment découvertes comme gage d’un nouveau prêt… Des réserves qui intéressent fortement le géant russe Gazprom.

Gilles Bridier

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