Economie

Les bons points du plan chypriote

Matthew Yglesias, mis à jour le 19.03.2013 à 16 h 22

Si le projet de s'en prendre aux déposants chypriotes est affreusement injuste, il contient les germes d'une très bonne idée.

Marina de la ville de Limassol, surnommée Limassolgrad, au sud de Chypre en février 2013. REUTERS/Yorgos Karahalis

Marina de la ville de Limassol, surnommée Limassolgrad, au sud de Chypre en février 2013. REUTERS/Yorgos Karahalis

Depuis la faillite spectaculaire de Lehman Brothers, en 2008, et la crise financière qui s'ensuivit, les politiques et les régulateurs n'ont obéi qu'à une seule règle: aucune perte pour les créanciers des banques. A chaque renflouement, la logique voulait que l'établissement financier concerné soit le seul à rembourser ses dettes, en totalité. 

Mais le principe est mort ce week-end, à Chypre. L’Allemagne, et une poignée de nations européennes prospères, en ont eu assez.

En tant que tel, Chypre est un pays minuscule. Le territoire officiellement contrôlé par son gouvernement ne représente, environ, que 60% d'une île plus proche de Beyrouth que d'Athènes (sans même parler de Paris ou de Francfort). Le reste relève d'une région séparatiste, à majorité ethnique turque. En tout, Chypre compte 1,1 million d'habitants [moins que la métropole lilloise NDLE], et si l'on soustrait les 300.000 individus vivant dans la région contrôlée par la Turquie, on arrive plutôt à l'équivalent de Marseille.

Pour autant, et par rapport à la taille de son économie, le secteur bancaire chypriote est énorme, gonflé par les dépôts de riches étrangers, en priorité russes. A-t-on tort de penser que les millionnaires russes sollicitant un tel paradis offshore ont quelque chose à cacher? Il ne s'agit peut-être que d'évasion fiscale, mais d'autres hypothèses, bien plus épouvantables, viennent forcément à l'esprit.

Ce qui fait que lorsque les banques chypriotes ont commencé à piquer du nez, à la suite d'investissements aussi monstrueux que désastreux effectués en Grèce, les pays appelés à la rescousse n'ont, et c'est compréhensible, pas vraiment sauté de joie à l'idée de prêter des milliards d'euros pour faciliter, au final, du blanchiment d'argent russe. Les électeurs allemands, finlandais, slovaques et les hollandais, fatigués de renflouer, ont exigé une livre de chair de la part des créanciers des banques pour réduire le coût global de l'opération.

Mais, par définition, les «créanciers des banques» désignent une classe d'individus incluant aussi leurs déposants. Tout, absolument tout dans la rhétorique bancaire est fait pour occulter cette réalité. En déposant de l'argent sur votre compte bancaire, vous pouvez, si ça vous amuse, passer toute la journée à vérifier qu'il est bien là. Mais dans les faits, vous avez prêté de l'argent à votre banque, qui vous a promis de vous rembourser.

Que veut dire un dépôt «garanti»?

Si votre banque a pris votre argent pour financer de mauvais investissements, alors vous aurez besoin d'un renflouement pour le récupérer. Quand on dit que vos dépôts bancaires sont garantie, en substance, on vous assure qu'on renflouera votre banque en cas de faillite.

En échange de leur aide substantielle, les Allemands et leurs alliés ont réclamé de Chypre qu'elle oblige ses déposants à une «décote» –en d'autres termes, qu'ils recouvrent moins de 100% de leurs dépôts bancaires. Légalement parlant, le but est d'instaurer d'une taxe spéciale, collectée en une fois, sur les dépôts bancaires. Au départ, le plan envisageait de prélever 6,75% sur les dépôts inférieurs à 100.000 euros, et 9,9% au-delà.

A bien des égards, la solution paraît injuste pour les petits déposants. Et le fait que le gouvernement ait formellement garanti les dépôts des citoyens européens jusqu'à 100.000 euros rend cette taxation des petits épargnants encore plus incompréhensible. Pourquoi ne pas avoir imaginé exempter tous les dépôts jusqu'à 100.000 euros et augmenter les taxes sur les avoirs les plus conséquents? Pourquoi taxer un serveur de Nicosie, qui a réussi tant bien que mal à économiser quelques milliers d'euros pour s'acheter une voiture, quand le problème vient des oligarques russes?

Une idée a priori pertinente

Officiellement, selon le président Nicos Anastasiades, une taxation prohibitive des plus gros dépôts risquerait de mettre en péril l'économie chypriote, en rognant sur son statut de paradis fiscal. Mais en réalité, il s'agit sans doute davantage de protéger les intérêts des riches chypriotes plutôt que de sauvegarder le secteur bancaire de l'île.

Après une première vague d'indignation, les termes de l'accord sont en train d'être réexaminés, et c'est heureux. Il sera sans doute impossible d'exempter totalement les épargnants de la classe moyenne, mais la transaction peut quand même leur être plus favorable.

Excepté ce gros détail, le nouveau principe consistant à infliger les pertes bancaires aux créanciers, y compris aux déposants, est une idée a priori solide et pertinente. Pendant des années, l'Europe a été paralysée par l'angoisse de voir la moindre perte touchant le moindre créancier bancaire dans le moindre recoin de son territoire générer un effondrement à l’échelle du continent.

Les paniques financières sont socialement et économiquement coûteuses, mais une confiance excessive dans la sûreté des prêts accordés aux institutions financières n'est pas non plus dénuée de risques. Pour financer leurs investissements, les banques comptent beaucoup trop sur la dette, ce qui les fragilise et augmente leurs risques de faillite. Les régulateurs devraient leur serrer la vis et les pousser à utiliser leurs profits pour réduire leur endettement, plutôt que de verser des dividendes à leurs actionnaires.

En améliorant le principe de la décote chypriote, les banques seront incitées à davantage de responsabilité. Garantir un nombre modéré de dépôts est un moyen socialement utile permettant aux gens ordinaires de posséder des comptes en banque sécurisés, sans devenir pour autant des experts en supervision financière. Mais une extension à l'aveugle du principe –garantir tous les dépôts, quel que soit leur montant– pousse les banques vers le surendettement et l'indiscipline.    

Puisque ce plan a des mérites, il est d'autant plus crucial de l'appliquer avec raison. Pour l'instant, une décote bien organisée –ce qui n'a rien à voir avec la banqueroute chaotique de Lehman– ne semble pas susciter de contagion financière mondiale. Mais pour que de tels plans puissent aussi s'adapter à des pays économiquement moins faibles et territorialement moins exigus que Chypre, ils doivent moins sanctionner les petits déposants et chercher davantage le risque là où il se trouve –chez les investisseurs les plus riches, et a priori les plus sophistiqués, qui peuvent évaluer la solidité de différentes banques. Si la proposition faite au départ à Chypre est problématique, elle relève d'un pas indéniable vers la sortie de crise et un certain retour à la normale.

Matthew Yglesias

Traduit par Peggy Sastre

Matthew Yglesias
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