Monde

Chypre, la goutte qui fait déborder le fiasco européen

Daniel Vernet, mis à jour le 19.03.2013 à 14 h 03

La manière dont l’Union européenne est dirigée ne contribue pas à redonner confiance: en 24h, les dirigeants des 27 ont revu la copie de l'accord sur le sauvetage de l'île, et ont rejeté sur (au choix) la BCE, les Allemands, les Chypriotes, les Russes la responsabilité du désordre.

Manifestation contre le plan des 27, le 18 mars à Nicosie, capitale de Chypre. REUTERS/Yorgos Karahalis

Manifestation contre le plan des 27, le 18 mars à Nicosie, capitale de Chypre. REUTERS/Yorgos Karahalis

En ces temps d’austérité généralisée, il est impossible de rencontrer un homme politique européen qui ne se plaigne du désamour croissant entre l’Europe et les citoyens. La montée des populismes à toutes les élections, dans les pays qui se portent bien comme dans ceux qui luttent au bord de la faillite, en porte témoignage.

Mais force est de constater que la manière dont l’Union européenne est dirigée ne contribue pas à redonner confiance. Les responsables de l’eurogroupe —les dix-sept ministres des Finances de la zone euro sous la présidence du Néerlandais Jeroen Dijsselbloem— viennent encore de donner en trois jours, du vendredi 15 au lundi 18 mars, un bien triste spectacle.

Dans la nuit de vendredi à samedi, alors que les chefs d’Etat et de gouvernement venaient de conclure un sommet sans résultat, les ministres des Finances se sont penchés sur le cas de Chypre. La petite île de la Méditerranée est menacée de cessation de paiement malgré les quelque 80 milliards d’euros de dépôts dans ses banques. Il fallait trouver 16 milliards.

Avec Christine Lagarde, directrice générale du Fond monétaire international, ils ont promis dix milliards des caisses européennes, à condition que les détenteurs de comptes bancaires à Chypre apportent les autres 6 milliards sous forme de prélèvement sur leurs avoirs.

C’était une première en Europe. Dès le début de la crise financière, en 2008, les Européens avaient répété que les dépôts étaient garantis jusqu’à 100.000 euros. Taxer ces comptes, même à un taux inférieur aux dépôts plus importants (6,75 contre 9,9%), était briser un tabou.

Pourquoi pas. Sur le fond, la décision se discute. Après tout, il n’est pas scandaleux que les oligarques russes qui ont déposé environ 20 milliards d’euros, parfois d’argent sale, dans les banques de Nicosie, soient mis à contribution. Les contribuables français, allemands, etc. sont bien appelés à garantir les prêts à Chypre!

Et chacun de se féliciter du résultat: «Une solution pérenne dans l’intérêt de l’économie chypriote», dit Christine Lagarde.

La solution «pérenne» n’a pas tenue plus de 24 heures. Devant le tollé provoqué sur l’île et l’incapacité du président chypriote nouvellement élu, Nicos Anastasiades, à faire entériner l’accord par son Parlement, les ministres de l’eurogroupe se sont réunis en urgence pour revoir leur copie. A l’issue d’une vidéo-conférence, ils ont autorisé le gouvernement de Nicosie à «épargner les petits épargnants». Non sans s’être auparavant renvoyé, les uns sur les autres, la responsabilité de ce fiasco. C’était la faute à la BCE, aux Allemands, aux Chypriotes eux-mêmes ou aux Russes qui ne voulaient pas être «spoliés»…

La tragi-comédie chypriote s’invite dans l’UE moins d’un mois après le sommet sur le sommet européen où les 27 chefs d’Etat et de gouvernement se sont comportés comme des marchands de tapis. «Il y avait 27 Margaret Thatcher autour de la table», a dit Alain Lamassoure, président de la commission des finances du Parlement européen. Tout le monde voulant réaliser des économies mais chacun voulant garder sa part de gâteau.

Résultat: un budget européen en baisse pour les sept prochaines années, alors qu’il représente moins de 1% du PIB de l’UE et des coupes dans les crédits sur les investissements d’avenir. Le Parlement européen a d’ailleurs refusé ce budget à une large majorité, tous les groupes politiques votant contre des Verts à la droite en passant par les socialistes.

Le traité de Lisbonne avait pour objectif d’améliorer la gouvernance européenne, d’identifier clairement les responsabilités, de donner à l’Europe un visage et une voix, et de simplifier son fonctionnement. Rien ne s’est passé comme prévu. Le président du Conseil européen qui devait personnifier l’Europe se comporte comme une sorte de secrétaire général. Herman van Rompuy fixe les ordres du jour des réunions des chefs d’Etat et de gouvernement et prépare les compromis en essayant de satisfaire tout le monde.

La cacophonie économico-financière fait écho au désordre diplomatique. Loin de parler d’une seule voix, l’Europe avance en ordre dispersé. Ce n’est pas nouveau mais les changements introduits par le Traité de Lisbonne –Haut représentant et Service européen d’action extérieure– tardent à porter leurs fruits.

Au Mali, la France est seule sur le terrain et l’UE peine à trouver les 400 formateurs destinés à reconstruire l’armée malienne. En Syrie, Paris et Londres ont du mal à entrainer leurs partenaires dans une aide plus conséquente, y compris, militaire aux rebelles.

Ces divisions ne sont pas nouvelles mais elles se perpétuent voire s’aggravent. Dans un livre de philosophie politique appliquée à la construction européenne (Le Passage à l’Europe. Histoire d'un commencement, Gallimard), le conseiller d’Herman van Rompuy, Luuk van Middelaar, a proposé de dépasser l’opposition entre Europe communautaire et Europe des gouvernements, en introduisant un troisième terme: la réunion des 27 Etats agissant non comme une somme d’individualités mais comme un ensemble cohérent. La thèse est séduisante, en particulier pour les adversaires d’une Europe supranationale mais elle se heurte à la persistance des égoïsmes nationaux, que la crise a largement exacerbés.

Daniel Vernet

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Journaliste
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