Sports

Faut-il contraindre les joueuses de tennis au silence ?

Yannick Cochennec, mis à jour le 22.06.2009 à 6 h 41

Elle s'appelle Michelle Larcher de Brito, elle est Portugaise et elle a 16 ans. Et elle joue très bien au tennis au point de figurer déjà à la 91e place du classement mondial. Michelle est l'une des championnes de demain qui s'apprête donc à disputer le premier Wimbledon de sa carrière. Mais si elle est tant attendue, cette année, à Wimbledon, dont le coup d'envoi est donné lundi 22 juin, ce n'est pas vraiment pour le niveau de ses performances actuelles.

Son match du premier tour contre la Tchèque Klara Zakopalova risque, en effet, de faire grand bruit, c'est le cas de le dire, dans la presse populaire britannique qui attend Michelle au coin du bois ou plutôt au coin du court, avec à la main de petits appareils prêts à mesurer les décibels émis par ce jeune espoir du tennis féminin. Depuis quelques semaines, et particulièrement depuis le dernier Roland-Garros, Michelle Larcher de Brito se retrouve effectivement plongée au cœur d'une polémique dont les tabloïds londoniens comptent bien faire leurs choux gras, et leurs manchettes, en espérant que la Portugaise passera quelques tours pour continuer d'alimenter la chronique. Selon beaucoup d'observateurs, Larcher de Brito est tout simplement devenue la joueuse la plus... bruyante de l'histoire du tennis en raison des cris stridents, voire déchirants, qu'elle pousse sur chacune de ses frappes de balles, donnant le sentiment aux spectateurs d'assister à une sorte d'accouchement en direct ou disons à autre chose si vous êtes d'humeur plus coquine.

Pour Aravane Rezaï, la joueuse française, ce déferlement de « ahhhhhhhhhhhhhh » sifflants dépassa les limites de... l'entendement lors du troisième tour des récents Internationaux de France qui l'opposa à Michelle Larcher de Brito sur le court Philippe Chatrier.

Dès le début du match, Rezaï vint s'adresser au juge de chaise en lui demandant de dire à son adversaire que ses rugissements la perturbaient. L'arbitre passa le message à Larcher de Brito aussi surprise que déstabilisée qui finit par perdre tous ses moyens et le match (6-1, 6-2). «Peut-être que d'autres joueuses feront la même chose après moi», analysa Aravane Rezaï assez contente d'avoir été une pionnière et d'avoir réussi à clouer le bec à son opposante. Michelle Larcher de Brito, que le public de Roland-Garros ne ménagea pas en accompagnant sa sortie du court de quelques généreux sifflets, s'effondra en larmes sur le chemin des vestiaires et indiqua, plus tard en conférence de presse, que c'était bien la première fois qu'une autre joueuse se plaignait de ses cris. Elle admit aussi qu'il ne serait pas facile pour elle de jouer autrement dans la mesure où c'est une façon pour elle d'exprimer son agressivité. Des propos qu'elle a confirmés cette semaine dans « The Guardian » où elle a affirmé que «toute cette polémique était blessante.»

Michelle Larcher de Brito risque d'être davantage touchée par les attaques de la presse populaire britannique qui, on l'a dit, n'a pas l'intention de rater ça, et de la rater, dans l'hypothèse où elle persisterait dans les aigus.

Monica Seles est bien placée pour connaître les ravages d'une telle polémique qui l'avait visée en 1992, à Wimbledon, où ses cris sur chaque frappe avaient déclenché une virulente campagne de presse non sans conséquence pour elle. On peut même dire que les tabloïds avaient mis le paquet à l'époque en publiant les résultats de ce qu'on pourrait appeler un «criomètre», un «gruntometer» comme avaient nommé les journalistes anglais cet appareil à mesurer les décibels.

«The Sun», qui avait comptabilisé 93 décibels pour Monica Seles, avait parallèlement organisé un concours de cris, appelant ses lecteurs à téléphoner au journal et à hurler le plus fort possible avec une récompense pour le gagnant. Dans «The Daily Mail», un chroniqueur avait même ordonné aux organisateurs de Wimbledon de disqualifier Monica Seles ! Curry Kirkpatrick, l'un des journalistes les plus talentueux mais aussi les plus féroces du magazine américain «Sports Illustrated», était même allé jusqu'à écrire que les cris de la n°1 mondiale d'alors lui rappelaient ceux d'«une dinde à qui on allait faire sa fête au moment de Thanksgiving».

Face à l'ampleur de ce tohu-bohu médiatique, Seles avait fini par se résoudre au silence, comme Larcher de Brito contre Rezaï, lors de sa finale disputée face à Steffi Graf. Même conséquence, même résultat : 6-2, 6-1 pour Graf aux dépens de Seles qui dit, aujourd'hui dans son livre de mémoires récemment paru «Getting a grip on my body, my mind, myself»: «Je n'étais plus moi-même. C'est l'un des plus grands regrets de ma carrière. Je me suis laissé imposer un comportement qui ne m'était pas naturel. (...) J'aurais dû jouer comme j'avais l'habitude de jouer.»

Le débat n'est donc pas nouveau dans le tennis féminin où d'autres joueuses d'aujourd'hui -la Russe Maria Sharapova, la Biélorusse Victoria Azarenka- ne font pas non plus dans la demi-mesure. Disons qu'avec Michelle Larcher de Brito, un niveau sonore a été franchi à la plus grande colère de Martina Navratilova qui, lors d'une récente prise de parole en marge de Roland-Garros, est sortie de ses gongs. «Crier de la sorte, c'est tricher, a-t-elle fermement déclaré. Il faut faire quelque chose pour que cela s'arrête.» Navratilova précise que pour bien jouer au tennis «il est important d'entendre le son émis par la balle dans la raquette adverse». «Essayez de jouer au tennis avec des boules Quies dans les oreilles et vous verrez ce que je veux dire», a-t-elle ajouté. La joueuse française, Catherine Tanvier, a vu, en 1985. Trop stressée à l'idée d'affronter le public français et la même Navratilova sur le central de Roland-Garros, elle avait disputé toute la rencontre avec des boules Quies et s'était inclinée... 6-0, 6-0.

Le règlement du tennis international n'est pas vraiment adapté au cas Larcher de Brito et mérite sans doute d'être amendé -pourquoi ne pas ajouter au code d'arbitrage un avertissement pour cris disproportionnés? Mais la situation actuelle n'est pas si grave après tout. On jugera même la polémique un brin sexiste puisque, dans le passé, personne ne s'est jamais plaint des rugissements de Jimmy Connors ou du gémissement poussé par John McEnroe pour accompagner son drôle de service.

On accusera également les micros de la télévision qui auraient tendance à exagérer le phénomène moins dérangeant lorsque l'on est au bord du court. Et puis le tennis féminin est devenu si ennuyeux ces temps-ci (avez-vous vu la dernière finale de Roland-Garros ?) qu'un peu de bruit autour de lui ne lui fait pas de mal. Dans ce débat, qui continue, la parole est aussi aux spectateurs dont la gêne reste, elle, à mesurer... A vous de nous dire votre sentiment. Mais pas de cris, s'il vous plaît...

Yannick Cochennec

Crédit Photo: Michelle Larcher de Brito   Reuters

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