France

Les journalistes gays en première ligne sur le mariage pour tous

Olivier Faye, mis à jour le 05.04.2013 à 11 h 20

De nombreux journalistes homosexuels se sont emparés dans leurs rédactions du traitement du projet de loi. Existe-t-il un traitement homo des problématiques LGBT, et les journalistes gays doivent-ils faire leur coming out?

La double couverture des Inrockuptibles en faveur du mariage gay, en novembre 2012.

La double couverture des Inrockuptibles en faveur du mariage gay, en novembre 2012.

Ce mardi 12 février en milieu d'après-midi, on ne sait plus où s’asseoir dans les tribunes de presse de l’Assemblée nationale, tant l’affluence est grande. Sont présents des habitués des lieux: Gérard Leclerc (ou Gilles, on ne se souvient jamais), président de LCP, Bruno Dive, éditorialiste à Sud-Ouest, Nicolas Domenach, de Marianne/Canal+/i>TELE...

Normal, c’est l’heure du vote du projet de loi sur le «mariage pour tous». Un texte dont l'examen a aussi été suivi, pendant dix jours, par de nombreux journalistes plus verts au Palais-Bourbon. Parmi eux, des journalistes homosexuels qui, à défaut d’applaudir au moment où Claude Bartolone a annoncé l’adoption du projet, n'ont pu s’empêcher d’être remués par l’évènement.

Ils ont appris à s’amuser des tenues d’Hervé Mariton, se sont passionnés pour le règlement intérieur de l’institution et ont couvé de leur regard bienveillant Franck Riester et Benoist Apparu, les deux seuls députés UMP ouvertement favorables au texte. On les a aussi entendu soupirer lorsque, le plus souvent dans les rangs de la droite, tel ou tel député tenait des propos jugés offensants à l’égard des homosexuels. Quand l’individu perce derrière le professionnel…

Car c’est là une question récurrente (presque) aussi vieille que Le Figaro: les journalistes doivent-ils, et peuvent-ils, s’astreindre à une stricte objectivité? Le fait d’être concerné à titre personnel par un sujet entame-t-il leur capacité de jugement?

Si, dans les pays anglo-saxons, la tradition du columnist, qui donne son point de vue dans une rubrique précise, est bien ancrée, en France, la frontière entre l’éditorial et le factuel s’avère elle plus compliquée à tracer. On ne compte plus les accusations, parfois justifiées, de la part des lecteurs —aujourd’hui commentateurs— à l’encontre du travail de journalistes jugés partiaux dans leur traitement de l’actualité. Et ce alors que parallèlement, par le jeu des réseaux sociaux et des blogs, les journalistes deviennent des marques indépendantes de leur média d’origine, dont l'engagement est favorisé, parfois recherché par le lecteur.

«Un point de vue homo»

Sur le mariage pour tous, les médias LGBT ont investi toutes leurs forces dans la bataille et ont adopté le point de vue de leurs lecteurs. Chez le pure-player Yagg, toute la rédaction du site, qui emploie en tout cinq personnes, était ainsi mobilisée le jour du vote: un journaliste live-tweetait depuis les tribunes de presse, un autre depuis la salle des Quatre-Colonnes, un dernier restait lui à la rédaction.

«Il n’y a pas de subjectivité de notre part, mais il y a un point de vue homo, c’est évident, explique de son côté Paul Parant, responsable du service actu de Têtu, le plus important magazine gay de France, qui a couvert avec un stagiaire (les temps sont durs pour le journal, que vient de céder Pierre Bergé, pour un euro symbolique, à... Jean-Jacques Augier, trésorier de la campagne Hollande mis en cause dans les Offshoreleaks) les débats à l’Assemblée nationale. Nous recherchons l’objectivité, on ne va pas écrire dans nos papiers "Cet enfoiré de Philippe Gosselin" [député UMP mobilisé contre le projet, ndlr]. Néanmoins, notre lecteur a un parti pris, il faut le défendre, tout comme un journaliste de l’Huma qui traite du social ne se privera pas de dire du mal des patrons.»

Cela n’a pas empêché le mensuel de réaliser une interview d’Hervé Mariton, dans laquelle le député de la Drôme a pu développer ses arguments contre le mariage gay. «Il n’a jamais été homophobe et il parle du fond, justifie Paul Parant. Par contre, évidemment, nous aurons plus tendance à mettre dans nos pages une photo valorisante de Franck Riester, et pour Christine Boutin, une image plus ridicule.»

Dans le monde des médias non-communautaires, qu'il s'agisse de pure-players (Rue89, Mediapart, Slate), de la presse économique (Alternatives Economiques, La Tribune) ou culturelle (Les Inrocks), on a souvent pu constater un tropisme affiché en faveur de la loi Taubira, sans doute attribuable pour partie au penchant à gauche de leurs journalistes ou de leur lectorat.

«Une résonance personnelle, intime, indéniable»

Mais aussi, pour certains, à la présence dans leurs rédactions de journalistes engagés dans les questions LGBT. Ainsi, Mathieu Magnaudeix, qui a suivi pour Mediapart l’ensemble du cheminement parlementaire du texte, ne fait pas mystère de son orientation sexuelle.

Mieux, il la revendique: en juin dernier, il a cosigné dans Le Monde une tribune intitulée «Sortons du placard» où, en compagnie d’autres professionnels des médias, il enjoignait les journalistes gays (mais aussi les acteurs, les patrons, les élus, les syndicalistes...) à faire leur coming out. «Je souhaitais couvrir ce débat, je suis fier de l'avoir fait et de continuer à le faire dans les semaines et mois à venir, explique-t-il. Ce sujet a une résonance personnelle, intime, indéniable, et pour ces raisons, j’ai eu à cœur de m’y investir. J’étais très ému quand le texte a été adopté.»

Plus inattendu, Alternatives économiques s’est également fendu de dossiers sur la question, sous la houlette de David Belliard, lui aussi signataire de la tribune «Sortons du placard». Chargé de la rubrique société et des questions de santé, il s’est emparé du débat sur le mariage en bonne intelligence avec sa rédaction en chef:

«Je suis "outé", tout le monde le sait ici et ce n’est pas un sujet. Le fait que je sois gay, évidemment, influe sur les sujets que je propose et sur mon point de vue.»

Il revendique le choix de ne pas avoir donné la parole aux opposants tout comme celui de s’inscrire dans une démarche de «légitimation» des évolutions de la famille:

«Nous ne sommes pas des passeurs neutres. Je préfère un journaliste transparent sur ses orientations politiques plutôt qu’une personne soi disant sans opinion qui manipulera l’info.»

Frontière journaliste-militant

Mais une telle transparence est-elle souhaitable lorsqu’il s’agit pour un journaliste de traiter d’un débat aussi inflammable que le mariage gay? Ne risque-t-il pas de perdre du crédit auprès du lecteur, qui pourrait l’accuser de manquer d’impartialité?

Différentes écoles s’affrontent à ce sujet. Pour Alice Coffin, journaliste médias à 20 Minutes, homosexuelle et engagée dans différentes associations (La Barbe, Oui oui oui), «la frontière entre le journaliste et le militant est amenée à disparaître».

Ce qui peut poser problème. La journaliste a récemment critiqué en conférence de rédaction la une consacrée aux pères nichés dans les grues, qu'elle jugeait complaisante envers l'association SOS Papa et ses positions «homophobes et misogynes». «Tout de suite, on m’a dit que je faisais du militantisme car ce sont des causes qui me concernent, déplore-t-elle. Or, les personnes LGBT sont bien placées pour parler de ces sujets-là, elles les connaissent même très bien. Quand mes collègues ont besoin de contacts, ça ne les gêne pas de venir me voir. Il faut en finir avec cette hypocrisie.»

Mais, à 20 Minutes comme dans la plupart des autres titres de presse généraliste, ce sont les rubriquards (journalistes parlementaires et/ou société) qui ont été chargés d’écrire sur le mariage gay. Et pour eux, même si le mariage gay n’est pas un sujet comme les autres tant il est éruptif, leur travail doit être aussi neutre que d’habitude.

«Un bon journaliste devrait pouvoir pouvoir faire abstraction de ses idées et délivrer un travail professionnel, assure ainsi Hélène Bekmezian, journaliste parlementaire au Monde, qui a suivi les débats en intégralité (ce qui lui a valu quelques démêlés nocturnes). J’ai essayé de garder un rôle d’arbitre.»

Le quotidien a fait le choix de soutenir le projet de loi Taubira, mais cela relève de la ligne éditoriale, décidée au niveau de la rédaction en chef, et non de l’opinion de ses journalistes. Le point de vue du journal s'est donc exprimé dans les seuls éditos, même si la tonalité générale des articles ne se révèle pas hostile au mariage gay. Même phénomène, mais cette fois contre le projet, dans des médias comme Le Figaro ou Valeurs actuelles, qui ont fait le choix de s’y opposer.

Rester «à bonne distance»

De nombreux journalistes gays défendent un journalisme engagé et estiment devoir à leur lecteur la transparence sur leur orientation sexuelle. Mais un coming-out, pour un journaliste homosexuel, suppose une certaine sécurité de l’emploi et une bonne entente avec sa hiérarchie.

«Se positionner ouvertement comme homo est plus compliqué quand on est freelance ou que l’on cherche un boulot, confie un jeune pigiste politique qui a couvert les débats. Il y a toujours cette crainte de faire peur aux employeurs, dont on suppose que certains peuvent attendre d’un journaliste débutant un profil relativement lisse.» Lui assure être resté «à bonne distance» de son objet, car «c’est le rôle d’un journaliste quand il n’est pas éditorialiste».

A l'inverse, c'est dans une perspective de transparence, mais aussi dans une logique d’influence, que germe en ce moment le projet d’une «association des journalistes LGBT». Les membres de cette association souhaitent notamment faire réfléchir à l’intérieur des rédactions sur les termes employés dans le traitement des sujets LGBT et «pousser» plus de sujets liés à cette problématique. Ils envisagent également de réfléchir à la notion de lobby, pour être en mesure de répondre aux critiques qui pourraient leur être adressées.

Car, en France, toute approche communautaire «à l’anglo-saxonne» suscite bien souvent des réactions outrées. Le dossier du Figaro Magazine il y a quelques semaines, consacré aux « réseaux qui prennent le pouvoir » (gays, francs-maçons, énarques, etc.) en atteste, tout comme les propos d’Eric Zemmour accusant Pierre Bergé, un des copropriétaires du Monde, d’être à la tête d’un «complot gay».

«On attendait des prises de position importantes»

Chacun des journalistes gays interrogés rejette bien évidemment cette vision des choses, évoquant plutôt un mouvement sans le sou et peu implanté. Sauf Didier Lestrade, par ailleurs fondateur d’Act-up, de Têtu et chroniqueur pour Slate, qui estime que «cette accusation de complot gay existera toujours. Mais il ne faut pas le cacher, il existe un lobby gay. C’est même une mafia, il y a tout un courant culturel», décrit-il. En rupture avec «le mouvement gay mainstream», il considère que le débat sur le mariage pour tous a été une occasion manquée de faire avancer la cause homosexuelle:

«Là où l’on attendait des prises de position importantes des journalistes gays, ils nous ont parlé du sujet avec plus de retenue que d’habitude.»

Et puisqu'on parle de prises de position subjectives, autant afficher celles de l'auteur de l'article. Il écrit aujourd'hui sur le mariage gay, mais peu importe le fait que le journaliste de banlieue soit issu ou non des cités, que le correspondant à Caracas vote Mélenchon ou que celui en charge des questions LGBT soit gay. Etre journaliste demeure un métier, et, comme toute profession, sa pratique est régie par certains codes qui le différencient du militant.
 
Chacun «parle» de quelque part, avec son inaltérable subjectivité, mais doit surtout tenir «l’esprit critique, la véracité, l’exactitude, l’intégrité, l’équité, l’impartialité, pour les piliers de l’action journalistique» (dixit la charte du SNJ, le syndicat des journalistes). C’est pourquoi vous ne connaîtrez pas l’orientation sexuelle du signataire de ces lignes. Ni ce qu’il pense du défunt Hugo Chavez.

Olivier Faye

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