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Mohsen Makhmalbaf: «Les Iraniens ne veulent plus d'Ahmadinejad»

Slate.com, mis à jour le 21.06.2009 à 15 h 58

Dans cet entretien à Foreign Policy, le porte-parole de Mir Hossein Mousavi décrit les manifestations en Iran comme les premiers soubresauts d'une nouvelle révolution.

Depuis une semaine, le monde entier a les yeux rivés sur l'Iran, où les manifestations continuent de secouer le pays. Le candidat de l'opposition, Mir Hossein Mousavi, soutenu par la foule immense de ses partisans, accuse le régime d'avoir truqué les élections en faveur du candidat sortant, le président Mahmoud Ahmadinejad, et exige l'organisation d'un nouveau scrutin. En quelques jours, le conflit a atteint une intensité et un niveau de violence qui rappellent les évènements de 1978-79.

Quant à la communauté internationale, elle semble indécise. Ainsi, le président américain Barack Obama a pris soin de ne pas prendre ouvertement parti pour Mousavi, afin de ne pas être accusé « d'ingérence » dans la vie politique iranienne.

Symbole du changement que tant d'Iraniens semblent appeler de leurs vœux, Mousavi a pu être présent à de nombreuses manifestations, mais le gouvernement lui interdit de communiquer de manière officielle en Iran ou avec l'extérieur. Foreign Policy a rencontré son porte-parole à l'étranger, le cinéaste Mohsen Makhmalbaf, qui vit à Paris. Selon lui, ces manifestations marquent le début d'une nouvelle révolution et Mousavi pourrait être à l'Iran ce qu'Obama est devenu pour les Etats-Unis.
Foreign Policy

-Vous avez participé à la Révolution de 1979 et c'est un thème que vous abordez souvent dans vos films. Quels parallèles tracez-vous entre ces évènements et ce qui se passe aujourd'hui en Iran ?

-Mohsen Makhmalbaf : Il y a des points communs, dont le plus évident est le fait que la population se réapproprie la rue. Mais il y a aussi de nombreuses différences. Il y a trente ans, les jeunes gens qui manifestaient n'étaient pas tournés vers le monde extérieur et la modernité. Ils obéissaient à un chef, un mollah, l'Ayatollah Khomeini. Au contraire, les jeunes qui manifestent aujourd'hui se réclament de la modernité. Ils utilisent les SMS et l'Internet et ils n'obéissent pas à une hiérarchie, mais fonctionne plutôt en réseau. Autre différence importante, ce que veulent ces jeunes gens, c'est avant tout la paix et la démocratie. La Révolution de 1979 a marqué la victoire de la tradition sur la modernité.

Aujourd'hui, c'est l'inverse qui s'annonce. La première révolution portait un masque sévère, celle-ci est souriante, ouverte. La première était rouge, celle-ci est verte. La première était une révolution avant tout nationaliste et en ce sens, elle appartenait bien au 20e siècle. Celle-ci est davantage tournée vers le monde extérieur, ce qui en fait probablement une révolution du 21e siècle. Enfin, les gens qui se sont révoltés en 1978-79 avaient grandi sous le joug du Shah, alors que cette génération n'a connu que la République islamique. En accédant à la maturité, les jeunes tuent les pères, comme cela se passe à chaque changement de génération. Et aujourd'hui, les pères sont les mollahs.

-FP : Ici, aux Etats-Unis, on commence à reprocher à Barack Obama de ne pas soutenir suffisamment les manifestants. Pensez-vous que le président américain est trop prudent ? Ou que son refus de prendre parti contribue à renforcer la position du président Ahmadinejad ?

-MM : Obama a déclaré qu'il n'y avait pas de différence entre Ahmadinejad et Mousavi. Comment réagirait-il si on venait lui dire qu'il n'y a pas de différence entre lui et George W. Bush ? Ahmadinejad est le Bush de l'Iran. Et je pense que Mousavi pourrait être notre Obama.

-FP : Mousavi s'engagerait-il dans une politique étrangère différente de celle d'Ahmadinejad ?

-MM : Comme vous le savez sûrement, l'ancien président Mohammad Khatami, qui a apporté son soutien à Mousavi, était un partisan du dialogue entre les civilisations. La seule chose dont parle Ahmadinejad, c'est de la guerre entre les civilisations. La différence saute aux yeux, non ?
Nous les Iraniens, nous n'avons pas eu de chance. Quand nous avions notre Obama [le président Khatami], les Etats-Unis avaient le président Bush. Et maintenant que les Etats-Unis ont Obama, nous sommes gouvernés par un Bush. Or pour aplanir les différends qui opposent nos deux pays, il nous faut deux Obama. Bien sûr, je ne veux pas dire que tout dépend de deux personnes, mais c'est un facteur très important.

-FP : Selon certaines rumeurs, vous seriez prêt à venir à Washington. Pouvez-vous nous le confirmer ?

-MM : Si je suis invité à Washington, je m'y rendrai, comme je suis allé à Bruxelles pour m'adresser au Parlement européen. Si je suis invité par le Congrès ou le Président américains, je me rendrai aux Etats-Unis.

-FP : Lorsque vous vous êtes adressé mercredi aux représentants de l'Union européenne, que leur avez-vous demandé ? Et quelles réponses vous ont-ils apportées ?

-MM : J'ai demandé au Parlement européen d'entendre la voix du peuple iranien. Le peuple ne veut plus d'Ahmadinejad. Il ne veut pas de l'arme nucléaire. Il veut la paix dans le monde et la démocratie en Iran. Au cours des deux dernières élections, il y a quatre ans et la semaine dernière, Ahmadinejad a été élu parce que le scrutin était truqué. Il y a quatre ans, personne n'avait jamais entendu parler d'Ahmadinejad. Les gens ne sont pas allés voter et il n'a été élu que par une minorité de la population.

Cette fois, la participation a été massive justement parce que les gens en ont assez de lui. Mais quand lui et ses partisans ont constaté que le résultat n'était pas en leur faveur, ils ont déclenché un coup d'Etat. Vendredi soir, les PC de campagne de Mousavi ont été saccagés. Les gens qui y travaillaient ont été tabassés et les moyens de communications, fax, téléphones, ordinateurs, détruits. Et dès que Mousavi a appris que le décompte des voix le donnait gagnant, les militaires lui ont annoncé le coup d'Etat. Mais il ne s'est pas résigné et il leur a dit clairement que la population n'accepterait pas un résultat truqué et que des troubles allaient éclater.

La police secrète le surveille étroitement. Ils lui ont interdit de s'exprimer à la télévision et personne ne peut le contacter. Tous ceux qui ont participé à sa campagne ont été arrêtés. Mais tant qu'il y a des manifestations, ils ne peuvent pas l'arrêter, lui. Ce que la population demande, ce sont de nouvelles élections, tenues sous l'observation de la communauté internationale.

Les Iraniens ne veulent plus d'Ahmadinejad pour trois raisons. La première est liée à l'économie du pays, qui ne cesse de dépérir depuis quatre ans. Le pétrole a rapporté beaucoup plus d'argent que sous Khatami, mais l'inflation a été deux fois et demie supérieure. La deuxième raison est liée à la question des libertés. Les gens étouffent, tous les aspects de leur vie sociale sont contrôlés et les choses ont nettement empiré sous Ahmadinejad. Enfin, l'image internationale de l'Iran s'est considérablement détériorée. A l'époque de Khatami, on parlait de dialogue, de paix. Mais aujourd'hui, les Iraniens ont l'impression de passer pour un peuple de terroristes et de fauteurs de guerre aux yeux de la communauté internationale.

-FP : Le Conseil des Gardiens a accepté d'effectuer un recomptage d'une partie des voix. Qu'attendez-vous de cette initiative ?

-MM : Nous ne pensons pas que le Conseil dispose d'une réelle légitimité. Ils soutiennent Ahmadinejad. Nous ne reconnaissons pas leur autorité.

-FP : Quels sont vos objectifs ? Quand les manifestations cesseront-elles ?

-MM : S'ils décident de se comporter de manière rationnelle, les [dirigeants du régime] se rangeront à la volonté populaire. Dans le cas contraire, le pays sera balayé par une nouvelle vague de répression et personne ne sait quelle direction prendront les choses. Jusqu'à présent, le régime n'était contesté que par des groupes isolés. Aujourd'hui, c'est l'ensemble du pays qui se dresse contre lui.

-FP : Mousavi serait-il prêt à partager le pouvoir ? Ahmadinejad pourrait proposer de conserver la présidence et de laisser le poste de premier ministre à Mousavi.

-MM : Ce n'est pas une solution viable, car la population ne veut plus d'Ahmadinejad. Il est tellement inculte et grossier qu'il a qualifié les millions de manifestants de «détritus». Mais aujourd'hui, le peuple lui répond: «C'est vous le détritus.»

-FP : Mousavi souhaite-t-il transmettre un message à la communauté internationale ?

-MM : [Il demande] aux gouvernements d'écouter la voix de la population et de ne pas considérer le régime d'Ahmadinejad comme le représentant légitime du peuple iranien. L'Iran joue un rôle majeur dans cette région du monde et l'évolution du pays peut avoir une influence décisive. Ce qui se passe aujourd'hui n'est donc pas seulement un problème de politique intérieure, c'est un problème d'ampleur internationale. Et même si notre pays n'a pas une très bonne image aujourd'hui, il peut changer et devenir un modèle. Si l'Iran devenait une véritable démocratie islamique, il pourrait servir d'exemple pour d'autres pays.

Mohsen Makhmalbaf est le porte-parole international officiel de Mir Hossein Mousavi. C'est également un réalisateur de renommée internationale. Il vit à Paris.
Cet entretien a été mené par Foreign Policy avec un interprète, puis a été traduit de l'anglais vers le français par Sylvestre Meininger
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Crédit Photo: Manifestants à Téhéran  Reuters

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