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«The Gatekeepers»: quand l'ennemi palestinien devient humain pour les ex-patrons du Shin Bet

Jacques Benillouche, mis à jour le 19.07.2014 à 14 h 16

Le documentaire laissera des traces en Israël et il est certain que les nouveaux responsables de la sécurité intérieure en tiendront compte lors des prochaines décisions qu’ils prendront.

Un Israélien devant une frontière au nord de la bande de Gaza. REUTERS/Amir Cohen

Un Israélien devant une frontière au nord de la bande de Gaza. REUTERS/Amir Cohen

Avec la nouvelle opération israélienne à Gaza -plus de 200 morts côté palestinien-, nous republions quelques articles de nos archives qui fournissent un contexte pour mieux appréhender ce conflit qui défoule les passions.

Le film était passé inaperçu lors de sa sortie en salle en Israël en juillet et avait été accueilli avec indifférence. Son titre, The Gatekeepers, signifiant gardiens de portes ou gestionnaires de flux d’informations, masquait son réel contenu et les producteurs avaient fait peu de battage publicitaire.

Lorsque Arte, chaîne incluse dans tous les bouquets des câblo-opérateurs israéliens, l’a inscrit dans ses programmes, alors les Israéliens se sont émus de son contenu. Six chefs du Shabak (Shérut ha-Bitahon ha-Klali, aussi connu sous les initiales S.B, Shin Bet, responsable de la sécurité intérieure du pays à la manière de la DCRI française) qui se sont succédés entre 1980 et 2011 ont accepté de témoigner à visage découvert dans le film de l’Israélien Dror Moreh, lauréat du Peace Award à Berlin le 9 février et nommé pour l’oscar 2013 du meilleur documentaire.

On ne sort pas indemne de la projection de ce film, notamment en raison d’une atmosphère lourde, volontairement noircie par une mise en scène faisant peu de place à la lumière du jour pour accroître l’impression de drame et pour illustrer le côté secret des opérations.

Ces six hommes y racontent trente ans de lutte antiterroriste en insistant sur la gestion désastreuse des relations avec les Palestiniens.

Le spectateur est troublé par la masse d’aveux détaillés, que les chefs justifient par ailleurs avec une liberté remarquable et une intense vérité, donnant ainsi une signification concrète à la démocratie israélienne.

Mais il en ressort une impression de malaise, car les anciens chefs du Shin Beth, de toute tendance politique, avouent que les dirigeants politiques israéliens n’ont jamais cherché à établir une paix avec les Palestiniens.

Ces propos n’étaient pas nouveaux et le quotidien de gauche israélien Haaretz avait déjà publié la majeure partie de ces prises de position des chefs de la sécurité, mais les regrouper dans un seul film leur donne un impact différent.

Qui sont ces six hommes?

Avraham Shalom, qui a officié de 1980 à 1986, explique, sans émotion visible, qu’en 1984 il avait ordonné l’exécution sommaire de deux terroristes capturés vivants après le détournement d’un bus alors que leur photo avait été publiée à la une d’un journal, menottes aux poignets. Mais réaliste, il avoue cependant:

«Nous sommes devenus cruels envers nous-mêmes, mais surtout envers la population que nous contrôlons sous prétexte de lutter contre le terrorisme.»

Yaacov Peri, chef du Shabak de 1988 à 1994 lors de la première intifada, a mis en place un réseau d’informateurs et de collaborateurs dans les premières années de l’occupation israélienne. Confident du Premier ministre Itzhak Rabin, il avait institué les changements nécessaires à la nouvelle réalité politique, dans la perspective des accords d’Oslo.

Son successeur Carmi Gillon a eu la mission la plus courte car son bref mandat a été marqué par le plus grand échec du Shin Beth: l’assassinat le 4 novembre 1995 du Premier ministre Itzhak Rabin par un extrémiste juif, dont il a endossé la responsabilité.

Il a été remplacé par Ami Ayalon de 1996 à 2000 qui, après l’assassinat de Rabin, avait reçu pour mission de restaurer la réputation du Shabak. Il avait été choisi pour son image de dur et pour son passé au sein de l’élite des commandos navals israéliens. Mais il a changé au bout de cinq ans de mandat après une guerre incessante contre la terreur puisqu’il est considéré aujourd’hui comme le dirigeant le plus à gauche qu’ait jamais eu le Shin Bet.

Avi Dichter, qui a officié de 2000 à 2005 en pleine seconde intifada, a institué la politique d’assassinats ciblés en forte croissance et a été l’un des initiateurs de la clôture de séparation avec la Cisjordanie construit depuis 2002 pour délimiter Israël des territoires palestiniens.

Youval Diskin, qui a été à la tête du Shabak de 2005 à 2011, a été de ceux qui connaissaient le mieux les Palestiniens pour avoir coordonné la région de Naplouse et les camps de réfugiés et pour avoir servi à Beyrouth et à Sidon durant l’opération Paix en Galilée. De 1993 à 1997, il a établi des liens clandestins avec les dirigeants des services de sécurité palestiniens et avec ceux des services de renseignement jordaniens et égyptiens. Il a initié le combat contre l’aile militaire du Hamas.

Tous ces «Gatekeepers» concluent qu’à l’exception d’Yitzhak Rabin, tous les chefs de gouvernement israéliens ont brillé par leur vision «trop nationaliste, sécuritaire et paranoïaque». Ils pointent du doigt le fait qu’Israël n’a pas cherché la négociation ni la paix par la sécurité et encore moins choisi la réconciliation.

Ce pan de l’histoire écrit par une «ancienne élite qui n’en peut plus de cette guerre éternelle» a touché les esprits israéliens et même ceux de droite, car il présente sous un jour noir la déshumanisation des services de sécurité et propose une vision pessimiste des rapports avec les Palestiniens.

Le journaliste d’Haaretz, Alouf Ben, avait écrit que le film n’était pas un film de gauche mais un film très israélien conçu pour les Israéliens. La presse de droite a elle qualifié de gauchistes les chefs du Shabak, allant jusqu’à prôner le démantèlement de ce service qui serait acquis aux thèses palestiniennes. Le journaliste de droite Hagaï Segal s’est même posé la question:

«Se pourrait-il que le Shabak soit tombé amoureux des Palestiniens? Malheureusement, oui. Certes, il ne s’agit pas ici d’amour romantique, mais moral.»

Ainsi Hemi Shalev, ancien rédacteur en chef du journal de droite Maariv, a écrit dans Haaretz:

«The Gatekeepers nous remémore cruellement les événements dramatiques qui ont ébranlé notre pays ces trente dernières années et que nous sommes malheureusement de plus en plus nombreux à vouloir oublier: les réseaux terroristes juifs, la répression de la première intifada, l’assassinat de Yitzhak Rabin, la présence de Netanyahou lors des manifestations de 1995 contre le processus de paix, et la politique des implantations en Cisjordanie qui a fini par faire la pluie et le beau temps en Israël.»

Le documentaire a aussi l’avantage d’aborder ouvertement la controverse de l’utilisation de la torture par le Shabak.

La douleureuse question de la torture

Secret de polichinelle, il a pourtant choqué une partie de l’opinion israélienne qui garde encore des souvenirs douloureux de l’histoire juive. Dans le documentaire, les chefs du Shabak ne nient pas la torture et parfois la justifient quand il s’agit pour eux de sauver de nombreuses vies humaines juives. Mais ils choquent par le détachement avec lequel ils exposent des méthodes controversées peu acceptées, officiellement du moins, par les autorités.

Pourtant, à l’occasion d’une interview dans le quotidien Yediot Aharonot du 23 mars 2007, l’avocat Arieh Hadar, ancien chef des interrogateurs du Shabak, avait reconnu que l’agence avait eu recours à la torture contre des détenus arabes et cela, dès les premières années de l’Etat, sous le gouvernement de David Ben Gourion.

Déjà en 1987, la Commission Landau, du nom du président de la Cour suprême israélienne, avait montré que le Shin Beth faisait un usage routinier de la torture lors de ses interrogatoires, malgré ses dénégations et parjures devant les tribunaux.

Un rapport parlementaire de 1997, rédigé sous la direction de Miriam Ben-Porat juge à la Cour suprême de 1977 à 1987, avait démontré que le Shabak continuait à torturer bien au-delà des «pressions physiques modérées».

Parce que le documentaire n’élude pas le problème, il crée le malaise dans l’opinion israélienne. Il apporte la certitude que, plus de 10 ans après l’arrêt historique de la Cour suprême[1], les actes de torture continuent à être pratiqués.

Le documentaire laissera des traces en Israël et il est certain que les nouveaux chefs du Shabak en tiendront compte lors des prochaines décisions qu’ils prendront. Il a surtout fait comprendre que la sécurité d’Israël ne pouvait pas passer par la déshumanisation des adversaires des deux bords, et que les agents du Shabak sont tellement imbriqués dans la société palestinienne qu’ils finissent par se comporter en humains ayant des relations humaines avec leurs ennemis.

Mais la réalité politique pourrait être toute autre: le ministre de la sécurité du parti nationaliste d'Avigdor Lieberman, Yitzhak Aharonovitch, et les  ministres issus du parti religieux sioniste de Naftali Bennett, le Foyer Juif, risquent d’être partisans des méthodes musclées du Shabak puisqu’il n’est pas question pour les deux partis d’envisager la création d’un Etat palestinien.

Jacques Benillouche

[1] Le Comité public contre la torture en Israël avait déposé une requête auprès de la Haute Cour de justice en 1999. La Cour avait décrété que, les interrogatoires des services de renseignement étant soumis aux mêmes règles que la police ordinaire, la torture était donc illégale même en arguant d’une nécessité sécuritaire (necessity defense). La Cour avait affirmé aussi qu’aucune mesure administrative ne pouvait légaliser la torture et que seule une loi pouvant le faire. Retourner à l'article

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