Culture

«Mystery» de Lou Ye: une vie ne suffit pas

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 17.01.2017 à 16 h 22

Le nouveau film du réalisateur chinois n’est ni un vaudeville, ni une chronique des mœurs de la nouvelle bourgeoisie chinoise, même si ces aspects sont présents. C’est un thriller retors, haletant.

Hao Lei dans «Mystery»  © Wild Bunch Distribution

Hao Lei dans «Mystery» © Wild Bunch Distribution

Mystery de Lou Ye (1h38)
Avec Hao Lei, Qin Hao, Qi Xi

Tout de suite à fond. Une jeune fille précipitée dans une course folle, des jeunes surexcités au volant de puissantes voitures, l’orage, les musique plein les baffles, le choc. Lou Ye part brutal.

Cette énergie initiale, elle ne va cesser de se reconvertir, de se ramifier, de changer de registres et de supports, sans jamais disparaître. Le «mystère» du titre semble dans un premier temps désigner le sujet du récit. Est-ce la jeune fille du début? Les adolescents en goguette? La police, hargneuse avec les auteurs de la collision, puis extrêmement coulante lorsqu’il s’avère que les jeunes gens ont des parents haut placés? Ou plutôt ce jeune entrepreneuse et père de famille qui revient sagement d’un voyage d’affaires? A moins que ce ne soit sa femme, et cette autre femme qui lui donne rendez-vous dans un café…

On est en Chine, aujourd’hui, dans une grande ville –la mégapole de Wuhan. Nous sommes dans des lieux, publics ou privés, qui sont ceux des membres d’une classe moyenne aisée, aux pratiques quotidiennes occidentalisées, à peu près n’importe où en Europe de l’Ouest, en Amérique du Nord ou du Sud, en Asie.

L'appartement où le jeune entrepreneur, Yong-zhao, retrouve sa femme Lu Jie, pourrait être à Rio, à Hambourg, à San Francisco, le café où Lu Jie a rendez-vous avec l’autre femme, Sang Qi pourrait se trouver à Singapour ou à Barcelone.

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Il semble bientôt que le fil principal du récit tourne autour d’une histoire d’adultère, lorsque l’épouse voit son mari entrer dans un hôtel avec une jeune fille –celle qu’on a vue se faire écraser au début. C’est ça, et ce n’est pas ça, et finalement pas du tout ça.  

Qin Hao © Wild Bunch Distribution

L’histoire bifurque et se divise à la fois. Il apparaît que Yong-zhao mène deux vies parallèles, qu’il a deux familles, une officielle, avec son épouse et l’autre avec celle qui est plus que sa maîtresse, une deuxième épouse officieuse, celle-là même qui a invité Lu Jie au café.

Mais Mystery n’est pas un vaudeville, ni une chronique des mœurs de la nouvelle bourgeoisie chinoise, même si ces deux aspects sont très présents. C’est un thriller retors, haletant, porté par de brusques montées de tension et le caractère labyrinthique de sa narration.

Les faux-semblants, les ellipses et les retournements de situation y sont dynamisés par une caméra ultramobile, qui souvent évoque le reportage, et par la manière qu’a Lou Ye de coller à ses personnages, de laisser vibrer ses images à l’unisson de leurs émotions –une qualité dont ses deux meilleurs films jusqu’à présent, Suzhou River (2000) et Nuit d’ivresse printanière (2009), avaient déjà tiré le meilleur parti.

Cette mobilité, cette instabilité «liquide» (que radicalisent les scènes sous la pluie, avec les effets de moindre visibilité et le sentiment d’urgence qui s’y attachent), portaient naguère surtout sur l’incertitude des sentiments, la fragilité de l’image que chacun se fait des autres –y compris, dans le cas de Nuit d’ivresse, sous l’effet des nouvelles technologies et notamment de la culture omniprésente du portable et du smartphone.

Qin Hao et Hao Lei © Wild Bunch Distribution

D’une grande efficacité dramatique, cette labilité narrative prête à toutes les embardées, susceptible de toutes les dérives, trouve ici une nécessité plus vaste, et plus grave. Car ce ne sont pas seulement une poignée de protagonistes (le mari, la femme, la maîtresse, les flics, les parents de la morte, les jeunes chauffards et leur entourage…) qui ne cessent de reconfigurer les cadres de leur existence dans un jeu permanent d’adaptation, de négociation, de circulation d’effets de forces et d’arrangements à moindre coût.

C’est l’idée même d’une vie collective, de la possibilité d’un certain nombre de règles de vie commune, de l’existence de quelques grands critères –la justice, le droit, la loyauté, la vérité…– qui est littéralement dissoute par le comportement des uns et des autres, dissolution qui trouve dès lors sa très cohérente traduction plastique avec la manière de filmer de Lou Ye.

Qi Xi © Wild Bunch Distribution

Sous ses airs de sarabande endiablée mettant en jeu l’existence d’une poignée de personnages de fiction dont aucun, parmi les principaux, n’est ni entièrement sympathique ni totalement odieux, le cinéaste dresse un terrible état des lieux des relations humaines dans son pays. Mais est-ce seulement valable dans son pays?

Jean-Michel Frodon

Slate.fr est partenaire de ce film.

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