L'ère de l'humain amélioré

L'Eiger, en 2008. REUTERS/Stefan Wermuth

L'Eiger, en 2008. REUTERS/Stefan Wermuth

La technologie commence à nous doter de pouvoirs autrefois uniquement réservés aux super-héros.

A l'été 1935, deux alpinistes bavarois se rendent dans les Alpes bernoises, espérant devenir les premiers à dompter la monstrueuse face nord de l'Eiger. Le premier jour, leur progression est honorable. Le second, un peu moins, et le troisième, elle est désastreuse. Puis une tempête s'abat sur la montagne et ils meurent, terrassés par le froid. L'année suivante, quatre nouveaux alpinistes tentent à nouveau l'impossible –ils y laisseront eux aussi la vie, tous les quatre. Après une troisième tentative malheureuse en 1937, un quatuor de grimpeurs réussit, enfin, à atteindre le sommet. L'ascension leur demande trois jours.

Douze ans et de nombreuses victimes plus tard, deux alpinistes viennent à bout de l'Eiger en 18 heures.

Les années 1960 sont celles de la première ascension en solitaire. En 1988, Alison Hargreaves réussit à se hisser au sommet, enceinte de six mois. Au cours des années 1990, des grimpeurs se mettent à vouloir relever le défi en plein cœur de l'hiver. En 2008, l'alpiniste suisse Euli Steck bat tous les records: il est seul, c'est l'hiver, et il réussit cette ascension en 2 heures, 47 minutes et 33 secondes. Voici une vidéo de son exploit:


Ueli Steck speed solo Eiger record par lemarswayer

En février, trois Britanniques sont arrivés au sommet de l'Eiger. Ils ont ensuite déployé leurs bras et leurs jambes, et ont rejoint la vallée en BASE jump.

L'Eiger n'a pas perdu en altitude ou en escarpement, et les conditions météorologiques ne sont pas non plus adoucies. Mais les humains, eux, sont devenus plus forts, plus expérimentés et mieux équipés. Aujourd'hui, la relative facilité de l'ascension de l'Eiger relève, en partie, de progrès technologiques touchant les vêtements et les équipements –des textiles synthétiques ultra-légers, des crampons sur-mesure– qui ont transformé les humains des années 1930 en machines à grimper (et voler).

Mais les bon outils ne font pas tout. En 2008, l'Américain Dean Potter réussissait l'ascension de la face nord de l'Eiger à mains nues. 

Cela dit, pouvoir grimper un pic alpin en moins de trois heures n'a rien d'un super-pouvoir, selon les normes des comics. Pas comme si quelqu'un avait réussi à se propulser au sommet d'un seul coup et d'un seul bon. Mais qu'importe que Marvel et DC Comics aient conditionné l'imaginaire collectif et tiré l'idée que l'on se fait des aptitudes surhumaines vers le fantastique et le loufoque, la science et l'histoire, elles, nous enseignent une autre leçon.

En réalité, nous n'avons pas besoin de mutations génétiques, d'éclairs de foudre ou d'expériences de laboratoire qui tournent mal pour produire des individus dotés de capacité physiques et intellectuelles extraordinaires. L'amélioration de l'humain se produit tous les jours, avant tout par le perfectionnement de technologies existantes. Et n'en déplaise à ceux qui voudraient que l'âge d'or de l'innovation soit derrière nous, le rythme du progrès ne s'est pas ralenti. Sa trajectoire ne suit simplement pas toujours celle prévue par les experts. 

Voici dix ans, le rédacteur en chef de Slate.com, David Plotz, publiait une série d'articles détaillant la manière dont les scientifiques envisageaient l'amélioration humaine – vision, force physique, concentration ou audition–, et ce par des moyens avant tout pharmacologiques et chirurgicaux. Sa série intitulée «Superman» passait en revue diverses technologies émergentes, allant des implants rétiniens aux prothèses auditives, sans oublier la thérapie génique et les smart-drugs.

Aujourd'hui, bon nombre de ces ressources demeurent encore malheureusement à l'état d'esquisse. Pour certaines, nous n'avons quasiment pas avancé depuis 2003. Mais d'autres technologies, radicalement innovantes à l'époque, comme le modafinil, cette molécule censée améliorer la concentration, sont aujourd'hui connues du grand public, sans avoir pour autant prouvé le caractère révolutionnaire que leurs ardents défenseurs mettaient en avant –ou que redoutaient leurs angoissés détracteurs.

La science-fiction devient réalité

Dans le même temps, un nouveau genre d'amélioration technologique s'est mis à attirer l'attention des médias, les dollars des investisseurs, et la suspicion des comités d'éthique. Un secteur où les facultés transformatrices ne relèvent pas de la biochimie, mais d'appareils électroniques reliant nos cerveaux à des sources externes d'information, de données sensorielles ou de force motrice. Ce n'est peut-être pas demain la veille que nous nous implanterons des puces mémorielles dans le cerveau, mais à quoi bon, quand nous pouvons nous trimbaler toute la journée avec l'Internet mondial dans nos poches –ou sur notre nez?   

L'histoire de l'ascension de l'Eiger nous rappelle combien la technologie portable est loin d'être une tendance vraiment nouvelle. Mais aujourd'hui, son décollage aurait de quoi vous étonner. Les exosquelettes et les combinaisons musculaires, attendues depuis de longues années, commencent à devenir réalité, du moins pour des buts précis, comme soulever des patients alités. L'armée planche aussi sur des «combinaisons Spider-man», permettant d'escalader des murs lisses. Les hoverboards resteront peut-être à jamais de l'ordre de la science-fiction, mais les jetpacks commencent à doter certains casse-cou de super-pouvoirs dont les humains rêvent depuis Icare.

Mais les technologies les plus époustouflantes, et devenant depuis quelques années réalité, sont peut-être celles qui interagissent directement avec le cerveau humain.

Tout un chacun peut désormais se procurer des appareils se fondant sur la conductivité de sa peau, de ses expressions faciales et même de ses ondes cérébrales pour détecter ses émotions et ses désirs, quoique de façon encore rudimentaire.

Dans le champ médical, les implants cochléaires permettent à des sourds de recouvrer l'audition. Bientôt, des implants neuraux permettront sans doute aux humains de manipuler de vrais objets, par la seule force de leur pensée –un pouvoir se rapprochant, pour certains, de la télékinésie.

Questions éthiques

Et aussi incroyable que cela puisse paraître, c'est peut-être déjà en train d'arriver. En 2008, en Caroline du Nord, des chercheurs ont poussé un singe à se concentrer sur le mouvement de la marche –quand, au Japon, deux jambes robotiques se mettaient en mouvement, contrôlées par l'activité cérébrale du singe transmise par Internet. Et en décembre dernier, grâce à des électrodes implantées dans son cortex moteur, une femme tétraplégique de Pittsburgh réussissait à porter à sa bouche un carré de chocolat à l'aide d'un bras robotique

A l'heure qu'il est, les performances des médicaments visant l'amélioration des capacités cognitives sont loin d'être aussi extraordinaires. Mais on peut toujours espérer des surprises. Si, ces dix dernières années, les effets du modafinil se sont finalement révélés moins sensationnels que prévu, il n'en a pas été de même des molécules prescrites contre les TDAH. L'Adderall brouille les frontières entre thérapeutique et perfectionnement, en boostant l'énergie mentale d'individus qui se souffrent pas de TDAH, tout en restaurant la concentration des malades.

Cela en fait-il une molécule dangereuse –ou merveilleuse? Les améliorations biologiques devraient-elles être limitées aux personnes souffrant de maladies ou de handicaps avérés ou, au contraire, faut-il permettre à tous et à toutes d'y accéder? Et que se passera-t-il quand nous aurons, enfin, des possibilités d'amélioration plus invasives et irréversibles? A l'instar de la thérapie génique et même de l’ingénierie génétique des embryons? 

En suivant l'exemple de Plotz, cette série portera sur des exemples concrets de technologies repoussant d'ores et déjà les frontières naturelles des capacités humaines. Avec un accent moins mis sur leurs dimensions morales que sur leur véritable effectivité, leurs limites, et leur potentielle modification de la condition humaine. Si l'éthique de l'amélioration humaine demeure un sujet passionnant, il est au moins tout aussi important de savoir de quoi nous débattons, réellement et matériellement. Nous avons conquis l'Eiger, quels autres défis impossibles allons-nous bientôt relever?

Will Oremus

Traduit par Peggy Sastre