France

Défense: nouveau budget, nouvelle doctrine?

Gilles Bridier, mis à jour le 19.03.2013 à 13 h 02

Soumis à de nouvelles restrictions budgétaires, les militaires craignent de ne plus pouvoir assurer leurs missions.

Un soldat français sur une base malienne, en janvier 2013. REUTERS/Joe Penney

Un soldat français sur une base malienne, en janvier 2013. REUTERS/Joe Penney

Même si, avec 31,4 milliards d’euros pour 2013, la Défense reste un des postes les plus importants du budget de l’Etat, il s’est réduit de moitié en trente ans, passant de 3 à 1,5% du PIB. Par rapport au plan de marche prévu dans la loi de programmation militaire 2009-2014, les restrictions sont même supérieures à celles qui avaient été prévues.

Par exemple, des commandes d’équipement ont été décalées pour un total de 5,5 milliards d’euros. Et si la suppression en 2013 de 7.234 postes est conforme aux engagements de la loi de programmation (54.900 postes condamnés sur la période, soit 17% des effectifs), la défense a été logée à la même enseigne que les autres ministères, contrainte de diminuer de 7% ses dépenses de fonctionnement cette année par rapport à 2012.

Mais toutes ces décisions avaient été prises alors que les hypothèses de croissance économique retenues étaient de 0,8% pour 2013 et 2% à partir de 2014. Or, les illusions se sont envolées puisque, après une croissance nulle en 2012, les perspectives pour la France ont été ramenées par la Commission européenne à 0,1% en 2013 et 1,2% l’année suivante, obligeant le gouvernement à un tour de vis budgétaire supplémentaire.

En clair, pour la Défense qui devra contribuer à l’effort national, les restrictions vont être encore plus sévères que ne le prévoyait la loi de programmation. Car même si ce ministère s’est doté d’une «mission achats» qui, en introduisant une plus grande rationalisation, pourrait générer 5 à 10% d’économies, le compte n’est pas bon pour l’armée. Et les économies qui vont encore être décidées risquent d’entraîner la France vers un seuil critique en-deçà duquel elle sera contrainte de réviser en profondeur ses options stratégiques.

Où trouver de nouvelles économies?

Aussi, avant même la publication d’un Livre blanc qui fixera les nouvelles orientations de la politique de défense, les armées sont sur le pied de guerre dans l’attente des arbitrages financiers du président de la République. Car non seulement le cadrage de l’actuelle loi de programmation sera resserré, mais la prochaine devrait s’inscrire dans la même veine. Du coup, un doute sérieux plane sur la capacité de l’armée à remplir ses missions au cas où elle ne pourrait plus disposer des équipements nécessaires, ni même… en assurer convenablement la maintenance. On en est là!

Des économies peuvent être réalisées à la fois au niveau des investissements dans l’industrie de défense, et dans les achats. C’était l’objectif recherché à travers la fusion EADS-BAE, mais le projet a capoté. L’implication de la France dans deux programmes d’avions de combat le Rafale de Dassault et l’Eurofighter Typhoon d’EADS, n’est pas non plus de nature à optimiser les investissements en empêchant les économies d’échelle. Et d’une façon générale dans l’industrie, les restructurations sont en panne et les gains de productivité ne peuvent suivre le rythme des restrictions budgétaires.

Faudrait-il alors en passer par l’abandon pur et simple de programmes entiers? Tout dépend des missions stratégiques qui devront être confiées à l’armée. Dans les états-majors, on ne se berce plus d’illusions: la France n’aura bientôt plus les moyens de ses ambitions d’aujourd’hui. Mais si le pays veut continuer à jouer un rôle même resserré, on a vu en Libye et au Mali le rôle déterminant joué par des équipements sophistiqués, qu’ils s’agissent d’hélicoptères de combat Tigre ou de véhicules terrestres blindés VBCI. Impossible de s’en passer.

Par ailleurs, certains programmes menés en coopération ne pourraient être abandonnés par la France sans compromettre des équilibres économiques toujours complexes, comme pour l’avion de transport A400M dont le programme fut péniblement bouclé. La France doit recevoir son premier exemplaire et on peut plutôt imaginer un étalement des livraisons. Enfin, les forces françaises pourront-elles longtemps se passer des drones qui ont montré leur efficacité sur les terrains d’opérations…

Les industriels de l’armement aussi inquiets que les militaires

En 2012, l’équipement des forces armées a généré 11 milliards d’euros de paiements à l’industrie, en hausse de 10% par rapport à 2011, indique la Délégation générale à l’armement (DGA). Un montant qui représente les deux tiers des marchés publics passés par l'Etat et plus du quart du montant des marchés de l'ensemble des administrations publiques.

Avec une telle importance, toute coupe drastique dans les budgets a des conséquences sur les plans de charge des industries et, par là sur l’emploi. Notamment sur les PME sous-traitantes des grands donneurs d’ordre, celles-là même que François Hollande aimeraient voir sortir de l’ornière et réembaucher.

C’est justement pour les soutenir que la DGA leur est maintenant directement accessible, afin qu’elles puissent participer aux lancements de  projets. Faudrait-il que ces entreprises paient maintenant le prix de l’austérité, en contradiction avec le besoin d’investissement du tissu industriel?

«L’Europe désarme, le monde réarme» 

Pour faire autant avec moins, il reste une autre solution: l’Europe de la défense. Mais elle fait de plus en plus figure d’épouvantail: «On peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant l'Europe ! l'Europe ! l'Europe !... mais cela n'aboutit à rien et cela ne signifie rien», avait déclaré le général De Gaulle en 1965 pour expliquer qu’on ne fait pas de politique en dehors des réalités. En l’occurrence, cette prédiction se confirme car la réalité se résume aux tout petits pas de la politique européenne de sécurité et de défense (PESD) initiée en 1998.

On l’a vu au Mali où, sur le terrain, la France a été le seul pays de l’Union à déployer des troupes alors que le problème posé par la perspective d’un Etat terroriste dans le Sahel concernait aussi les autres partenaires européens.

Mais plus globalement, l’Europe de la défense est empêtrée dans les contradictions des Etats dont beaucoup se réfugient sous le parapluie de l’Otan pour justifier leur immobilisme. «Le bilan des efforts déployés depuis vingt-cinq ans notamment par la France est finalement très décevant», commente Hubert Védrine dans un rapport remis à François Hollande.

Les militaires sonnent le rappel. «Entre 2001 et 2010, l’augmentation des dépenses militaires mondiales est de 50%, (…) mais seulement 4% pour l’Europe de l’Ouest. Sur la même période, la part des dépenses militaires de l’Europe de l’Ouest est passée de 29% des dépenses mondiales à 20%. L’Europe désarme, le monde réarme!», alertait en 2011 l’amiral Guillaud, chef d’état-major des armées, à l’occasion de son audition au Sénat et à l’Assemblée nationale. Moins d’un an plus tard, il récidivait: «Attention aux leurres», avertissait-il, invitant à se méfier du «court termisme» et d’une «réformiste à la découpe» pour décider des ajustements.

Mais l’Europe est loin de pouvoir se prévaloir d’une réelle vision à long terme. Le problème est qu’aucun des pays de l’Union disposant d’une force militaire d’intervention ne pourra longtemps continuer à faire face  seul aux enjeux géopolitiques d’un monde aux équilibres fragiles. C’est aujourd’hui la situation qui s’impose à la France avec ses contraintes économiques, dans une Europe où les souverainismes empêchent les engagements volontaristes comme on l’a encore vu par exemple à l’occasion des discussions sur le budget européen.

Gilles Bridier

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Journaliste
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