Culture

Télévision: MI-5, le monde ne leur suffit pas

Pierre Langlais, mis à jour le 22.06.2009 à 9 h 39

La série d'espionnage britannique s'applique depuis sept saisons à suivre la situation politique et géopolitique internationale, pour mieux coller à l'actualité... voire pour la devancer.

Oubliez un instant Jack Bauer et les menaces terroristes ronflantes de 24. Loin d'Hollywood, dans un coin de petit écran britannique, les agents du MI-5 s'acharnent depuis sept saisons à conjuguer spectacle et réalisme, à rendre ses lettres de noblesse à un genre, l'espionnage, historiquement étroitement lié aux enjeux géopolitiques.

Trop souvent comparée à sa cousine américaine, MI-5 qui suit le quotidien mouvementé d'une équipe des services secrets intérieurs de Sa Majesté - le MI-6 de James Bond s'occupant des menaces extérieures - s'est fait un nom en collant à l'actualité. Depuis sa première saison, diffusée en 2002 sur la BBC et deux ans plus tard sur Canal Plus*, la série s'applique à survoler tous les terrorismes, toutes les menaces, d'al Qaïda aux extrémistes irlandais, écologistes, altermondialistes, etc. A chaque fois, une même recherche de réalisme. «J'ai imaginé MI-5 comme un divertissement avant tout, mais avec un arrière-plan factuellement correct», explique David Wolstencroft, son créateur.

«Avant chaque saison, nous nous asseyons autour d'une table, producteurs, scénaristes, réalisateurs, et nous discutons de ce qui fait l'actualité, de ce que nous avons lu dans la presse, sur Internet, etc., poursuit Andrew Woodhead, producteur depuis la seconde saison de MI-5. Puis, nous essayons de nous projeter dans le futur, et de faire des questions ou des menaces qui nous semblent crédibles des sujets pour la série. Nous sommes obsédés par les grandes questions géopolitiques, parce qu'elles n'ont pas seulement un impact politique ou économique, mais qu'elles touchent tout le monde.»

Ainsi, la saison six de Spooks (le titre original de la série) mettait-elle en scène un conflit entre les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et l'Iran, avec en son centre la probabilité grandissante d'une menace nucléaire iranienne. Pressions, traitrises, coups bas, sourires face aux caméras et poignées de mains entre les autorités britanniques et l'ambassadeur iranien (incarné par le Français Simon Abkarian), MI-5 s'appliquait à disséminer, au cœur d'un récit plus fantaisiste, un souffle réaliste inquiétant, à l'image d'un futur peut-être pas si éloigné.

Pour sa septième saison, la série s'intéresse à la Russie, un sujet «plus old-school, mais nous avions fait le tour des terrorismes «classiques»... il fallait donc trouver quelque chose d'inédit et la Russie avait son charme», explique Peter Firth, qui incarne Harry Pearce, indéboulonnable chef de la section, figure historique de la série. Pourtant, au milieu de cette «seconde guerre froide» qui n'aurait pas déplut à James Bond, la série bifurque, le temps d'un épisode, sur un sujet autrement plus brûlant. Les agents du MI-5 y traquent un trader fou, décidé à provoquer un crash mondial et à couler le système financier international. Un épisode écrit... au printemps 2008, longtemps avant la crise. Car MI-5 semble avoir l'étrange capacité à précéder l'actualité, à deviner ce que le monde nous réserve.

«MI-5 joue avec les probabilités, repose sur des «si» et des «peut-être», et tombe parfois juste, explique Miranda Raison, qui incarne l'agent Jo Portman, la plus sensible des héroïnes de la série. Les scénaristes ne sont pas devins mais ils savent prendre le pouls de l'actualité, des tensions internationales, des situations susceptibles de dégénérer.» «Ils font tout leur possible pour rester à l'écoute de ce qui se passe dans le monde et pour trouver des histoires non pas sur ce qui vient de se passer, mais sur ce qui risque d'arriver, poursuit Peter Firth. A deux ou trois reprises, ils ont visé juste. Disons qu'ils ont eut de la chance... enfin, façon de parler... »

Façon de parler en effet, puisque la plus fameuse de ces «prophéties» n'a rien d'une plaisanterie. A l'été 2005, l'équipe de MI-5 tourne un épisode de sa quatrième saison. Les agents de Sa Majesté doivent y faire face à une série d'attaques islamistes dans le métro londonien. Deux semaines plus tard, le 7 juillet, le scénario devient réalité. L'épisode sera réécrit et, pour ne pas choquer les téléspectateurs, on se contentera d'une seule bombe, posée sur un marché.

Carton d'audience outre-Manche, MI-5 compte parmi ses fans Tony Blair et David Cameron, leader du Parti Conservateur britannique. Les hommes politiques en général seraient friands de la série, «s'en amusent avant tout», jure Peter Firth, mais pas seulement. «J'ai trouvé dans la Gazette de la Chambre des Communes une histoire incroyable, se souvient David Wolstencroft. Le sixième épisode de la première saison de MI-5 soulignait la vulnérabilité des centrales nucléaires anglaises, et la probabilité qu'Al-Qaïda les prennent pour cible. Le lendemain de la diffusion de cet épisode, selon la Gazette, un représentant soulevait la même problématique à la Chambre, en citant la série !»

Naviguant dans les coulisses du pouvoir, MI-5 livre une vision sombre et sans concessions des jeux politiques, notamment des tensions entre les différentes agences de sécurité et un gouvernement soucieux de sauver les apparences. Une vision peu flatteuse pour les hommes politiques, «mais terriblement plus sexy que la réalité, et donc en un sens gratifiante», s'amuse Peter Firth. Assez pour faire de MI-5 une œuvre politique?« Nous ne faisons qu'observer, insiste Hermione Norris, alias Ros Myers, agent de terrain la plus expérimentée de l'équipe. Je ne pense pas que nous serions à notre place si nous tentions de dénoncer quoi que soit ou de donner notre opinion.» «MI-5 ne défend pas un point de vue de gauche ou de droite, mais ça ne veut pas dire qu'elle ne touche pas les téléspectateurs dans leurs convictions», corrige Miranda Raison.

La série prépare actuellement une huitième saison plus que jamais implantée dans l'actualité. «Ce sera la première sans George W. Bush à la Maison Blanche, analyse Andrew Woodhead. C'est un changement majeur pour nous, et un excellent point de départ pour développer notre réflexion: le monde et les menaces auxquelles il doit faire face va-t-il être différent avec Barack Obama?»

Fini Al-Qaïda, surexploité. Place à la crise financière. «Nous nous intéressons de prêt aux conséquences de la crise et à ceux qui essayent de profiter de ses répercutions pour s'enrichir ou modifier l'équilibre des pouvoirs, explique Hermione Norris. A bien y réfléchir, la crise financière est aussi terrifiante que les menaces d'Al-Qaïda. C'est un sujet plus délicat, moins simple à évoquer, et je pense que MI-5 est une des rares séries à pouvoir se permettre ce genre de scénario.» Déjà prévue pour 2010, la neuvième saison, promet Peter Firth, sera «encore plus politique.» La preuve que les agents du MI-5 sont non seulement au service de Sa Majesté, mais aussi des neurones des téléspectateurs...

Pierre Langlais

* La septième saison débute dimanche 21 juin à 20h50 sur Canal Plus. Par ailleurs, France 4 rediffuse toute la semaine, en soirée, les anciennes saisons.

Crédit photo: Les stars de la série britannique MI-5   Reuters

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