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Corée du Nord: Faut-il avoir peur de Kim Jong-un?

Kim Jong-un sur cette photo que l'agence officielle nord-coréenne KCNA dit avoir été prise le 20 mars 2013. REUTERS/KCNA

Kim Jong-un sur cette photo que l'agence officielle nord-coréenne KCNA dit avoir été prise le 20 mars 2013. REUTERS/KCNA

La part d’ombre du nouveau leader de la Corée du Nord est des plus effrayantes.

Si la Corée du Nord était un pays normal, voire seulement une dictature normale, les éructations et les diverses menaces proférées par son ridicule leader, Kim Jong-un n’auraient sans doute rien de bien inquiétant. Mais par son fonctionnement même, la Corée du Nord n’est pas un pays normal.

Sa puissance repose presque intégralement sur son caractère imprévisible; sa diplomatie consiste à passer régulièrement d’un côté puis de l’autre des limites généralement admises en politique internationale; la dictature féroce que la Corée du Nord exerce sur sa population est légitimée par un état d’alerte permanent. Ajoutez à cela un petit arsenal nucléaire, une façade politique opaque et un tout nouveau et très jeune prince dont la seule légitimité à se trouver sur le trône est d’ordre dynastique et l’éruption régulière de tensions et de crises finit par s’expliquer.

Mais la dernière éruption est plus inquiétante que de coutume. Le plus alarmant, ce ne sont pas les imprécations d’un Kim Jong-un déclarant vouloir transformer Séoul en une «Mer de feu.» Ce genre de déclarations fait, si l’on peut dire, partie de la phraséologie habituelle de la dynastie des Kim. Ce n’est pas tant non plus le fait qu’il ait déclaré l’armistice de 1953 «nul et non avenu»; son père, Kim Jong-il et son grand-père, Kim Il-sung, les deux seuls autres dirigeants de la Corée du Nord, l’ont déjà déclaré à quelques reprises. Ce n’est pas non plus la mobilisation de l’armée, ou le fait qu’il a ordonné à son peuple de se tenir prêt à des évacuations; tout ceci fait partie intégrante des habitudes dictatoriales.

Kim Jong-un est difficile à décrypter

Non, ce qui donne des sueurs froides à de nombreux représentants politiques et observateurs, c’est la conjonction de ces phénomènes ajoutés au fait que Kim Jong-un – âgé de 29 ans environ et au pouvoir depuis moins d’un an, demeure un inconnu. Son père, Kim Jong-il, avait 52 ans quand il succéda à son propre père; il avait passé près d’un quart de siècle à se préparer à cette ascension en ayant tenu plusieurs postes clés dans l’appareil du parti.

Kim Jong-un n’a eu aucune expérience politique ou militaire avant de prendre le contrôle putatif de l’armée, du parti et de la nation. Kim Jong-il avait appris les subtilités du pouvoir, domestique et international, auprès d’un maître rusé, son père; les chercheurs et les diplomates qui ont étudié le régime nord-coréen voient une forme de continuité entre les méthodes des deux hommes; Madeleine Albright, l’ancienne secrétaire d’Etat (ministre des Affaires étrangères) de Bill Clinton, avait longuement négocié avec Kim Jong-il sur un projet d’interdiction des missiles et, à en croire ses conseillers, qui s’asseyaient dans la même pièce, l’homme maîtrisait manifestement le sujet.

A l’inverse, Kim Jong-un n’a eu que très peu de temps pour apprendre quoi que ce soit; son comportement est donc, dans le meilleur des cas, difficile à décrypter, et il est parfois déconcertant.

A titre d’exemple, le 29 février 2012, afin, entre autres choses, de s’assurer des intentions du nouveau dirigeant, le président Obama avait accepté de fournir 240.000 tonnes de nourriture à la Corée du Nord si cette dernière suspendait ses essais nucléaires et ses lancement de missiles, ce qui avait été accepté. Le 13 avril 2012, avant même que la nourriture commence à être expédiée,  la Corée du Nord effectua un test de missile.

Obama annula donc l’aide prévue et présenta une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU, dénonçant ce test comme une «violation sérieuse» des lois internationales. Kim répliqua publiquement par le biais d’un discours, présentant le tir de ce missile comme une preuve de la «supériorité militaire» de la Corée du Nord et affirmant son souhait de résister aux «pressions impérialistes.» Depuis, Kim a lancé un nouveau satellite dans l’espace (avec succès) et conduit deux essais atomiques souterrains – s’attirant ainsi de nouvelles condamnations du Conseil de sécurité.

Les règles du jeu de la famille

En un certain sens, tout ceci n’a rien de neuf. Les deux précédents Kim ont défié l’ONU et d’autres puissances étrangères lorsque cela servait leurs intérêts, et ce, en partie, parce qu’ils savaient pouvoir compter sur la Chine voisine pour que le commerce et l’aide internationale continuent. (Les dirigeants chinois ont récemment désapprouvé du bout des lèvres les transgressions de Pyongyang, sans plus.)

Mais les deux vieux Kim étaient des experts dans la manipulation des craintes de leurs adversaires. Ils menaçaient et attendaient que l’ennemi (les Etats-Unis, la Corée du Sud, l’ONU ou une combinaison des trois) leur propose un marché en échange d’un retour au calme. Ils acceptaient généralement le marché –et se calmaient. Mais le nouveau Kim accepte l’objet du marché… avant de mettre sa menace à exécution, avant même que l’objet du marché ne lui soit livré, et dans le cas qui nous préoccupe, il s’agissait de nourriture, alors que le pays est en proie à la famine. A quoi il joue?

Voilà la question que se posent tous les politiques et les analystes: est-ce que Kim Jong-un connaît les règles du jeu de la famille? Ce jeu a toujours été odieux, mais du temps du père et du grand-père, il se terminait pacifiquement, au moins pour un moment, pour peu que l’Ouest accepte de le jouer – le jeu. Les diplomates américains ont, a titre d’exemple, appris à jouer le jeu, en tâtonnant, au cours des présidences de George H.W. Bush et de Bill Clinton; d’autres ont fini par en maîtriser les règles (mais bien trop tard) au cours des deux dernières années de la présidence de George W. Bush.

Mais actuellement, même les contours du plateau de jeu sont flous. Kim Jong-un croit-il réellement à sa rhétorique ridicule? S’agit-il au contraire d’une posture tactique, comme ses prédécesseurs l’ont fait, mais manquant furieusement de finesse? Quelle que soit la vérité, il semble bien qu’il surévalue considérablement ses atouts. Il semble même faire de mauvais calculs. (Croyait-il réellement qu’entrer en contact avec Dennis Rodman allait lui permettre de bénéficier de l’aura de ce basketteur d’exception ? Peut-être bien !) Le problème, c’est que l’histoire nous enseigne que les erreurs de calcul peuvent provoquer des guerres.

La donne stratégique change

D’autres facteurs aggravent encore cette situation. En réponse aux sorties diverses de Kim, la présidente sud-coréenne Park geun-hye l’a non seulement averti qu’elle répliquerait à tout acte d’agression, mais a également menacé d’entreprendre des attaques préventives à l’encontre du nord si la situation l’exigeait. Dans le même temps, plusieurs Sud-Coréens parmi les plus influents ont clairement demandé s’il ne serait pas temps que la Corée du Sud se dote elle aussi de l’arme nucléaire.

Au cours des dernières années, les marines des deux Corée se sont affrontées une demi-douzaine de fois autour d’une frontière maritime connue sous le nom de Ligne de Limite Nord, provoquant la mort de 300 hommes dans les deux camps. L’épisode le plus récent, en novembre 2010, a vu le naufrage d’un navire sud-coréen avec 46 marins à bord. Le gouvernement de Corée du Sud a joué la carte de l’apaisement. Le conflit s’est graduellement calmé. Si un tel conflit venait à renaître aujourd’hui, la présidente Park pourrait bien se sentir obligée de choisir l’épreuve de force; Kim pourrait alors à son tour choisir l’escalade; et de fil en aiguille, le conflit pourrait bien dégénérer.

Les motivations de Kim sont encore opacifiées par ce qui apparaît comme une crise domestique en cours. La Corée du Nord est peut-être le pays le plus fermé du monde, il n’est pas aussi cloitré qu’auparavant. Au cours de la dernière décennie, on a pu ainsi assister à des expériences limitées mais très populaires d’expérimentations de marchés commerciaux et à un accroissement des échanges transfrontaliers avec la Chine.

Des transfuges ont ainsi affirmé à des représentants politiques américains que le peuple de Corée du Nord –probablement pas la majorité, mais un nombre grandissant– a conscience de l’étendue de l’écart entre ses conditions de vie et celles du reste du monde. Face à la menace d’une révolte, un régime totalitaire peut être contraint de s’ouvrir davantage encore –et ce genre de processus mène généralement à un effondrement (cf l’Union soviétique)– ou bien choisir de battre le rappel et de convaincre sa population qu’elle est menacée par une attaque de l’étranger avant, pourquoi pas, de se lancer dans des attaques «préventives».

Généralement...

Certains doutent que Kim tentera la moindre action agressive dans les prochaines semaines, car deux grandes manœuvres conjointes des armées américaine et sud-coréenne —il s’en tient tous les ans— vont avoir lieu: Foal Eagle, un exercice conjoint impliquant environ 10.000 soldats américains, dont la plupart sont déployées en dehors de la région, et Key Resolve, un exercice naval impliquant près de 3.000 Américains. La Corée du Nord est toujours invitée comme puissance observatrice, mais refuse à chaque fois et effectue ses propres manœuvres à peu près au même moment.

Chacun prend grand soin d’éviter tout débordement; il s’agit là de démonstration de solidarité, de gesticulations de puissance; personne ne souhaite les voir dégénérer en conflit armé… d’habitude, tout du moins. Car encore une fois: qui sait ce qui se passe dans la tête de Kim Jong-un?

Daniel Sneider, directeur adjoint du Shorenstein Asia Pacific Research Center de Stanford analyse ainsi la situation: «Les provocations de la Corée du Nord sont très calculées. Elles ont tendance à s’arrêter juste avant l’événement qui pourrait provoquer l’escalade sérieuse.» Mais le contexte de ces provocations – l’incertitude quant à leur bien fondé et à leurs conséquences éventuelles – change la donne. «Les discussions sont généralement plus musclées que les actions, ajoute Sneider, mais il y a malgré tout de quoi être inquiet.»

Fred Kaplan

Traduit par Antoine Bourguilleau

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