Internet, l'autre guerre civile syrienne

Que cherche la Syrian Electronic Army, le bras armé d'Assad dans le cyberespace, en s'attaquant à des médias français?

Un groupe d'opposants à Assad, les «brigades Farouq», à Homsen août 2012. REUTERS/Shaam News Network/

- Un groupe d'opposants à Assad, les «brigades Farouq», à Homsen août 2012. REUTERS/Shaam News Network/ -

Le bras armé du régime syrien a frappé fort, loin des rues de Homs et d'Alep, coeur de l'insurrection débuté il y a deux ans. Sans faire de morts cette fois. Des pirates informatiques pro-Assad ont réussi plusieurs coups d'éclat à quelques semaines d'intervalles. Le 26 février, ils prennent le contrôle du compte Twitter dédié à la photo de l'Agence France Presse. Les messages hostiles s'enchaînent, raillant «une insurrection soutenues par l'étranger» et le rôle du «chef sioniste Bernard Henri Levy». Début mars, le compte de France 24 en arabe est à son tour piraté. Puis celui des Observateurs, le site de la chaîne qui documente le conflit à travers des vidéos et témoignages trouvés sur les réseaux. Les pirates vont jusqu'à modifier («défigurer») le site lui-même. Les attaques ne sont pas très sophistiquées, ne durent pas longtemps, mais sont largement relayées.

«C'est de la désinformation», dit Gérard Chaliand, expert en stratégie militaire. «Le spectre de la cybermenace va du niveau le plus mesquin, au niveau le plus sophistiqué, d'État à État». La Syrian Electronic Army s'est spécialisée dans ce genre de mesquineries. Elle a ses cibles favorites: les puissances occidentales, mais aussi et surtout les pays du Golfe. En avril 2012, la chaine saoudienne Al-Arabiya se met subitement à diffuser d'étonnantes informations sur les réseaux sociaux: «La fille du premier ministre qatari a été arrêtée à Londres», «Le chef de l'armée a organisé un coup d'État contre l'émir». Un piratage signé une nouvelle fois par la Syrian Electronic Army.

Les accusations récurrentes d'ingérence portée par Bachar Al-Assad à l'encontre du Qatar sont cyber-traduites par le collectif de pirates. Quelle que soit leur intensité, «les conflits se transposent toujours sur Internet», observait Patrick Pailloux, le directeur de l'Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information, lors d'une conférence à l'École militaire. La guerre en Syrie en est une nouvelle illustration.

La Syrian Electronic Army n'utilise pas de méthodes nouvelles. Beaucoup ont été éprouvées par les hacktivistes de tous bords pendant les révoltes arabes de 2011. Que font-ils? Ils bloquent l'accès aux sites en les saturant de requêtes (attaques par déni de services), piratent comptes et sites pour en modifier les contenus (defacement ou défiguration), diffusent des données confidentielles (les leaks ou dox). En la matière, le dernier fait d'arme revendiqué par la Syrian Electronic Army n'est pas des moindres: sur le site qatar-leaks.com –opportunément traduit en arabe, anglais et turque– sont publiés des centaines de documents présentés comme des échanges diplomatiques de l'Émirat.

La Syrian Electronic Army se défend d'être le cyberbras armé du régime de Bachar Al-Assad, prétendant agir pour rétablir la vérité. Une version peu crédible. Ahmad Heidar a entrevu son fonctionnement. Ce jeune ingénieur en informatique vivait à Alep lorsqu'il a été approché pendant l'été 2011. Il a raconté l'épisode dans plusieurs médias et l'a confirmé à Slate par emails. Un ami lui parle de la Syrian Electronic Army et l'emmène dans un banal magasin d'ordinateurs. Ahmad Heidar décrit la scène : au fond, «il y avait des escaliers menant à une cave», là il «découvre un autre monde : des rangées de routeurs et de machines high-tech, y compris des composants américains que je n'avais jamais vus en Syrie auparavant». Il en est sûr, cette technologie était utilisée «pour tracer les adresses IP des militants pour que la police et l'armée localisent leurs domiciles».

Les émissaires de la Syrian Electronic Army ne lui proposent pas seulement «un salaire intéressant«, mais aussi que sa participation aux cyberactions du groupe remplacent son service militaire. Les pirates ont leurs entrées au sein du régime… Ahmad a décliné, préférant rejoindre les rangs des cyber-rebelles, notamment un groupe appelé «Les faucons de Damas». Eux aussi réalisent quelques coups d'éclats: piratage de la télé pro-régime Addounia, du site Internet du grand moufti de Damas et soutien de Bacharn etc.

Ces affrontements ont pris une dimension supra-atmosphérique lorsque les loyalistes, ou le régime, ont décidé de s'attaquer aux satellites de télécommunications. La société française Eutelsat s'en est plainte, a contacté des parlementaires français, raconte l'un d'eux, le sénateur Legendre (UMP) qui a écrit à l'exécutif pour en savoir davantage. Le Quai d'Orsay a confirmé en réponse que ces satellites «subiss[aient] des brouillages récurrents depuis 2009», citant «les territoire du Bahreïn, de l'Iran et de la Syrie» comme l'origine des spacio-attaques :

«Ces brouillages se sont doublés récemment d'actes de piratage, qui visent à diffuser un programme par le biais de satellites Eutelsat malgré l'absence d'autorisation et de cadre contractuel.»

Pour le sénateur Legendre, l'affaire est «préoccupante» car il s'agit de «violations d'accords internationaux, d'actes hostiles» commis par certains États identifiés. Au même titre que dans les cyberattaques, ces actes malveillants relèvent de «la guerre de l'information». Selon François-Bernard Huyghe, directeur de recherche à l'Iris, elle comporte quatre volets: conserver ses secrets, violer les secrets de l'adversaire (espionnage, piège…), paralyser les systèmes d'information pour «l'aider à se tromper», et agir sur les opinions. «Les cybertattaques peuvent permettre des récupérer des informations (le volet espionnage), de bousiller des systèmes comme l'a fait Stuxnet en Iran, ou d'agir sur les opinions». C'est ce dernier levier qui fait tant parler de lui en Syrie.

Le lieu d'affrontement, le cyberespace, ne change rien aux fondamentaux séculaires. Il les réactualise: «les leviers de la guerre de l'information existent depuis l'homme des cavernes, précise François-Bernard Huyghe, les guerriers suivaient discrètement leurs ennemis, laissaient de fausses traces, chantaient pour s'encourager la veille d'une bataille…» Sur les réseaux, «la guerre de l'attention» cherche à attirer un maximum de personnes vers un faux, fabriqué à dessein. Une autre facette des relations publiques.

Pierre Alonso

Devenez fan sur , suivez-nous sur
 
L'AUTEUR
Journaliste passé par Owni, Pierre Alonso observe la cyber-guéguerre, les technologies de surveillance et l'hacktivisme. Le suivre sur Google+. Ses articles
TOPICS
PARTAGER
LISIBILITÉ > taille de la police
SLATE CONSEILLE
D'autres ont aimé »
Publié le 18/03/2013
Mis à jour le 18/03/2013 à 9h22
1 réaction