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«40 ans: mode d'emploi» et «20 ans d'écart»: les âges des possibles

Leslie Mann et Paul Rudd dans «40 ans: mode d'emploi» de Judd Apatow (Universal)

Leslie Mann et Paul Rudd dans «40 ans: mode d'emploi» de Judd Apatow (Universal)

Au-delà de leurs titres jumeaux, les films de Judd Apatow et David Moreau mélangent joliment dérèglements temporels et perfectionnisme moral. Et si la comédie romantique française trouvait une deuxième jeunesse au contact du modèle américain?

Debbie fête ses 40 ans mais prétend qu'elle en a 38. Alice a 38 ans mais ne pourra devenir rédactrice en chef d’un magazine de mode que si elle en paraît 20.

Debbie et Alice sont les héroïnes de deux comédies sorties ce mois-ci et aux titres étrangement jumeaux: 20 ans d’écart de David Moreau et 40 ans: mode d’emploi de Judd Apatow. S'il s'agit du premier film du Français, son homologue américain en est à son quatrième derrière la caméra, et 40 ans: mode d'emploi est d'ailleurs une suite (jusqu'à la traduction française de son titre...) de son second, En cloque, mode d'emploi.

Ou plutôt un film dérivé de cette superbe romance au long cours où Ben, un geek rondouillard (Seth Rogen, figure incontournable de l’Apatoworld), s’accouplait avec la bombe sexuelle Alison (Katherine Heigl) avant de faire la connaissance de Debbie (Leslie Mann, épouse du cinéaste), la sœur d’Alison, et de son mari Pete (Paul Rudd). Soit le couple-héros de 40 ans: mode d’emploi, dont les deux filles, Sadie et Charlotte, sont incarnées par celles du cinéaste et de Mann, Maude et Iris.

Le couple formé par Virginie Efira et Pierre Niney dans 20 ans d’écart est tout aussi improbable que celui de Seth Rogen et Katherine Heigl. C’est le propre de la comédie romantique: faire dans un premier temps que les opposés s’attirent puis s’arranger dans un second pour que ceux qui s’assemblent se ressemblent -et non l’inverse.

Comédie de remariage

Effets de symétrie, vision quasi-cosmique du rapport amoureux. Woody Allen ne supporte pas Diane Keaton, puis il a une révélation quand il se balade avec elle dans un planétarium (Manhattan). Sally ne supporte pas Harry jusqu’à ce qu’ils se retrouvent tous les deux divorcés, quasiment au même moment (Quand Harry rencontre Sally).

Apatow a beau ne pas aimer la comédie romantique, il fait partie de ces grands cinéastes qui renouvellent le genre avec James L. Brooks (voir le sublime Comment savoir, avec Paul Rudd en héros naïf à la Capra) et, dans une certaine mesure, Cameron Crowe.

Tout dépend de ce que l’on entend par «comédie romantique»: Apatow préférerait-t-il qu’on parle de comédie sentimentale existentielle, de screwball comedy trash? Dans l’importance qu’il accorde à la conversation, au quotidien, à la «vie normale», 40 ans: mode d’emploi ressemblerait en effet plus à de la comédie de remariage à l’ancienne qu’à ce que l’on appelle familièrement la rom-com.

Ici, exit les vingt-trentenaires Katherine Heigl et Seth Rogen. Si ce dernier est absent de 40 ans: mode d’emploi, si Jonah Hill n’est pas non plus de la partie, ce n’est pas seulement pour des raisons de cohérence scénaristique et/ou de disponibilité.

«Vous ferez carrière», leur garantissait George Simmons (Adam Sandler) dans Funny People: est-ce à dire que les deux jeunes acteurs n’ont plus droit de cité dans l’Apatoworld et qu’ils sont allés voir ailleurs? Rien n’est moins sûr, mais il est vrai que depuis Funny People, on dit le cinéma d’Apatow moins régressif, plus adulte, plus en phase avec l’âge du cinéaste.

Place donc à la quête perfectionniste de Debbie, qui cherche à faire mieux, à manger mieux, à mieux gérer ses émotions, à parler mieux -il faut dire que niveau conversation, les personnages d’Apatow ne sont pas en reste. Bref, à vivre mieux.

Renouveler le genre

Avec 20 ans d’écart, David Moreau importe un peu de ce perfectionnisme moral américain: Alice (Virginie Efira) finit par «se trouver», par «devenir qui elle est» en se consacrant à l’écriture. Une leçon de vie plus hollywoodienne que française.

Si Apatow se défendrait d’entreprendre une telle démarche, David Moreau cherche bel et bien à renouveler la comédie romantique, à aborder le genre autrement. Le clivage social: déjà fait. Le contraste de personnalités: déjà vu.

Il lui restait la différence d’âge et de maturité sexuelle. Intelligent, surtout lorsque Balthazar, l’étudiant interprété par Pierre Niney, invoque Angela Merkel et Jean-Luc Mélenchon pour éviter l’éjaculation précoce.

Il n’est pas sûr que le Ben de En cloque, mode d’emploi en soit à un stade plus avancé. Bien que n’ayant pas le même physique, Niney et Rogen campent des post-adolescents en couple avec une femme «adulte». La seule différence, c’est que l’un l’est encore pour de vrai et que l’autre, qui ne l’est plus, voudrait le rester. D’ailleurs, ne pourrait-on pas voir en Virginie Efira une Katherine Heigl française (trentaine bien entamée, blondeur, poitrine généreuse), voire une future Leslie Mann?

On sait que l’ancienne présentatrice télé est en cloque. En septembre prochain, trois mois après son accouchement, elle tournera dans Sage-femme, réalisé par son compagnon Mabrouk El Mechri. Pour elle, 2013 est placée sous le signe de la famille et du couple, à l’écran comme à la ville. Est-ce assez pour en faire une icône apatowienne? Ne nous emballons pas.

Des sentiments exprimés à l'américaine

Si 20 ans d’écart offre un nouvel et bel horizon à la comédie romantique à la française, c’est aussi parce qu’il s’inscrit dans le sillage de L’Arnacoeur de Pascal Chaumeil. Alice est une «arnacoeuse», c’est-à-dire une manipulatrice qui passe par la romance simulée pour des raisons strictement professionnelles.

Pour obtenir une promotion au sein du magazine Rebelle (un dernier point commun avec Alison dans En cloque, mode d’emploi, qui travaillait comme présentatrice pour une chaîne de télé), l’héroïne fait croire à son patron qu’elle est une cougar. Une photo postée sur Twitter et sa réputation est faite. Tout le monde y croit et trouve ça cool, à commencer par sa victime.

On sait d’avance où tout cela va mener. A une séparation, puis à des excuses puis à un happy end. Sauf que la scène de réconciliation, très belle, a lieu en public, dans un amphithéâtre bondé d’étudiants en architecture. Revendiquer celui qu’on aime devant témoins, devant la communauté, il n’y a pas plus américain comme manière d’exprimer ses sentiments.

Bizarrement, ce genre de moment est rare dans le cinéma français. Raison de plus pour saluer ici l’audace de Moreau.

Dérèglement temporel

Dans la jeunesse retrouvée d’Alice, il y a aussi un peu de Camille redouble, si on oublie qu’il s’agit d’un remake déguisé du Peggy sue s’est mariée de Coppola: est-ce une jeune dans un corps de MILF ou une MILF qui couche avec des jeunes? Quelle que soit la lecture qu’on en fait, c’est une affaire de jeunesse sans jeunesse, de dérèglement temporel.

Comme chez Apatow, où on peut encore être un héros de teen-movie à 40 ans (40 ans, toujours puceau). Dans En cloque, mode d’emploi, Ben et Allison vivent une expérience hors norme du temps. Ils n’auront que quelques semaines pour se rencontrer, coucher ensemble, faire un enfant et devenir un vieux couple.

Temporalité inversée mais là aussi accélérée dans 40 ans: mode d'emploi: en deux heures et quart de film, Debbie et Pete régénèrent leur relation et redeviennent un couple débutant le temps d'un concert de Ryan Adams où un beau travelling arrière nous les montre au milieu d'un public jeune, seuls quadragénaires mais bien à leur place.

Il faudrait enfin parler de Re-do, la comédie fantastique parodique à l’intérieur de Funny People, l'avant-dernier film d'Apatow. On y voit un Adam Sandler enfermé dans un corps de bébé, quelque part entre le Scott Carey de L’homme qui rétrécit et le Benjamin Button de Fincher. On verrait bien le cinéaste s’essayer un jour à la science-fiction ou à des histoires de corps entre deux âges du type Jack (encore Coppola).

Deuxième jeunesse également pour l’ancienne génération dans 40 ans: mode d’emploi, où Graham Parker est invité à jouer son propre rôle. Le chanteur leader du groupe The Rumour est soutenu par la maison de disques de Pete, mais le problème, c’est que le petit film promotionnel censé relancer sa carrière le ringardise un peu plus. Le contraste est trop fort entre les heures de gloire des années 70 et le présent. Il faut monter le film autrement, à l’envers, du présent vers le passé, suggère l’un des collaborateurs de Pete (Chris O'Dowd, aperçu dans Girls, autre production Apatow -Lena Dunham a d'ailleurs un petit rôle dans le film): «You Benjamin Button it!», conclut-il.

C’est ce qu’ont fait les pères de Pete et Debbie (incarnés respectivement par Albert Brooks et John Lithgow) en fondant une deuxième famille, tandis que dans 20 ans d’écart, le père de Balthazar, génialement interprété par Charles Berling, vit une situation symétrique à celle d’Alice: c’est une MILF au masculin, ce que l’on appelle un sugar daddy.

Le souffle court et l'endurance

Au-delà de ces rapprochements et de leurs qualités intrinsèques, reste cependant un écart entre les deux films, le sentiment que l’un aurait à apprendre de l’autre. Une question de temps, encore une fois: la différence entre les comédies de Moreau et d'Apatow est la même qu’il y a entre le souffle court et l’endurance.

Pete et Debbie existaient avant 40 ans: mode d’emploi et continueront d’exister après. Le couple de 20 ans d’écart a-t-il un avenir? Malheureusement, Moreau élude la question. On ne lui demande pas de réaliser une suite, simplement de nous laisser imaginer ce qu’elle pourrait être.

L’exercice est plus facile avec Apatow: devenues adultes, Sadie et Charlotte quittent le giron familial, Ben et Allison ont un deuxième enfant, Pete et Debbie deviennent grands-parents...Autant de pitchs possibles pour les prochains films. On sait qu’il a plus d’imagination que cela mais on tiendrait là le plus long et le plus beau home movie de l’histoire du cinéma.

Nathan Reneaud

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