Economie

Trop d'austérité: la dangereuse victoire de Paris sur Berlin

Eric Le Boucher

En imposant à l'Allemagne son propre calendrier de réduction du déficit, la France a marqué un point dans le débat sur le trop de rigueur imposé à l'Europe, mais sa victoire risque d'entraver l'effort de redressement de la zone.

Angela Merkel et François Hollande, le 15 mars 2013 à Bruxelles. REUTERS/Laurent Dubrule

Angela Merkel et François Hollande, le 15 mars 2013 à Bruxelles. REUTERS/Laurent Dubrule

En apparence, le débat sur le «trop d'austérité» tourne à l'avantage des dépensiers contre les rigoristes, des Français contre les Allemands, des keynésiens contre les ricardiens. En affirmant qu'il visait un déficit de 3,7% du PIB pour la France en 2013 et non plus 3%, François Hollande a pris l'option du fait accompli: il ne faut pas ajouter de la rigueur à la rigueur, l'absence de croissance prive l'Etat de recettes, tant pis, laissez glisser les comptes, ne pénalisez pas l'activité. La Commission de Bruxelles n'a pas la force politique de s'opposer à Paris. Berlin et Francfort ont grogné publiquement, mais cela s'arrêtera là: menacer vraiment la France inquièterait les marchés et replongerait l'euro dans la crise; personne ne le veut.

Surtout, Paris a des arguments forts. Ils viennent des Etats-Unis. L'immobilier, cause de la crise, est sorti de l'enfer. Les ventes de détails en février ont crû de 1,1%, y compris d'automobiles! Preuve du regain de la consommation. Les ménages sont confortés par des revenus en hausse, tirés par les fortes créations d'emplois (236.000 en février), par des salaires en hausse (1%) et par l'effet richesse qu'apporte le niveau record de Wall Street. Le taux de chômage baisse, il est retombé à 7,7%.

Du coup, les économistes révisent à la hausse les perspectives de croissance outre-Atlantique: plus de 2% de croissance du PIB en 2013 et la possibilité de remonter vers les 3% l'année prochaine. Or, en Europe, les économistes font l'inverse, ils voient l'économie de la zone euro s'enfoncer dans la récession (-0,5% cette année) et prévoient qu'elle reste collée au mieux à 1% pour de longues années. Le taux de chômage européen, 10,7%, est à la hausse.

La victoire des keynésiens?

L'explication de cette divergence entre l'Amérique et l'Europe semble couler de source: la politique macro-économique est bien meilleure outre-Atlantique. Meilleure politique budgétaire: le retour de la croissance a précédé l'application de la rigueur, alors qu'en Europe, sous l'influence allemande, la troïka a imposé des mesures punitives aux pays surendettés, quand bien même ils étaient en récession. Meilleure politique monétaire: la Federal Reserve achète des tombereaux de bons du Trésor et d'obligations de qualité moyenne. Surtout, elle annonce qu'elle va le faire «jusqu'à une amélioration substantielle du chômage», comme l'a dit Janet Yellen, sa vice-présidente. La Banque centrale européenne a aussi une politique «accommodante» et elle procède aussi à des achats d'obligations des Etats membres en difficulté. Mais elle le fait moins, avec des conditions et sous la permanente contestation germanique.

L'Amérique qui repart, l'Europe qui s'enfonce: le camp keynésien semble avoir gagné la bataille. Dans ses rangs, on pousse son avantage, il faut d'urgence réviser entièrement la politique européenne et:

  • 1. ralentir sinon différer l'ajustement budgétaire
  • 2. adopter une politique monétaire franchement plus accommodante
  • 3. relancer par des emprunts massifs au niveau communautaire pour financer des grands travaux et des innovations
  • 4. dévaluer l'euro

L'Allemagne n'a qu'une peur: que la reprise américaine donne argument à la France pour relâcher sa politique d'austérité qu'elle a eu tant de mal à lui faire adopter et qui reste, à tous les étages politiques français, fondamentalement contestée. Le glissement de François Hollande de 3% à 3,7% en est-il le signe? A nouveau le couple franco-allemand va être soumis à des tensions existentielles.

Le malheur est que la France a raison sur une partie de l'analyse: il faut retarder les échéances de réduction des dettes en Europe et aller plus loin. Plutôt que de reculer d'un an, il faudrait redéfinir un agenda plus long, sur dix ans, et le faire dépendre des hypothèses de croissance. On peut aussi ranger parmi les politiques lucides la volonté de «dévaluer l'euro», ou plutôt de ne pas le voir monter, victime de la guerre des changes qui pointe son nez. Mais tout le reste de l'analyse est faux. En réalité, quand bien même l'Europe calquerait sa politique économique sur l'Amérique, sa croissance ne repartirait pas.

Les réformes sont nécessaires

Les causes profondes du mal européen sont micro-économiques [PDF]. La politique monétaire est proche, mais elle est moins bien «transmise» aux ménages et aux entreprises à cause des contraintes imposées au système bancaire. Des réformes du marché du travail ont été décidées, mais elles sont très loin de rendre l'embauche facile. Les niveaux d'imposition sont disparates en Europe et dans des pays comme la France, ils pénalisent l'investissement et la prise de risque. Le Marché unique des services n'avance pas, alors que c'est là que se crée l'emploi et que la concurrence fait défaut. Plus largement, la productivité –la vraie source de la croissance– fait défaut par faible innovation et conservatisme généralisé.

Le délai donné à l'ajustement budgétaire impose d'accélérer le démontage de tous ces freins micro-économiques, en clair de pousser les réformes nationales et européennes, véritables clefs de la croissance. Le pire serait de croire, en France, que le temps gagné permet de les différer.

Eric Le Boucher

Article également paru dans Les Echos

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Cofondateur de Slate.fr
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