Monde

Election du pape François: le centre de gravité du catholicisme a basculé

Henri Tincq, mis à jour le 15.03.2013 à 9 h 37

Jean-Paul II était venu de l’Est, le pape François vient du Sud: le centre du catholicisme n’est plus l’Europe. Reste qu'en Amérique latine, l'Eglise est affaiblie par les groupes évangéliques et divisée.

Des fidèles durant la première messe suivant l'élection de Jorge Mario Bergoglio, le 13 mars à Buenos Aires. REUTERS/Agustin Marcarian.

Des fidèles durant la première messe suivant l'élection de Jorge Mario Bergoglio, le 13 mars à Buenos Aires. REUTERS/Agustin Marcarian.

L’Europe n’est plus le centre de l’Eglise. Jean-Paul II était venu de l’Est, le pape François vient du Sud. Le centre de gravité du monde catholique s’est déplacé. Son horizon s’est élargi, mondialisé.

Il n’est plus, pour le nouveau pape, celui des guerres européennes qui avaient si douloureusement marqué des hommes comme le Polonais Karol Wojtyla et l’Allemand Joseph Ratzinger. Il n’est plus hérité du concile Vatican II (1962-1965) —auquel Jorge Mario Bergoglio, trop jeune, n’a pas assisté— et des querelles européennes entre progressistes et conservateurs qui lui avaient succédé.

Jean-Paul II, en 1978, venait de ces pays de l’Est européen, de culture slave et de régime communiste, prisonniers derrière le rideau de fer, de cette «Eglise du silence» à la fois plainte et critiquée en Occident pour son conservatisme. Le pape polonais leur a redonné une voix, montré des chemins de libération qui allaient aboutir à la chute du mur de Berlin.

Vision tragique de l'Histoire

Benoît XVI, en 2005, venait lui de cette Bavière ultracatholique où les clochers sculptent un catholicisme de Contre-Réforme, où la liturgie, les ornements et les cantiques se fondent dans le paysage rural, la vie familiale, les fêtes, la culture et la musique. Toute sa théologie restera marquée par ce goût pour la tradition.

L’Allemand Joseph Ratzinger comme le Polonais Karol Wojtyla ont été aspirés très tôt par des totalitarismes —le nazisme, le communisme— qui allaient nourrir chez eux une vision tragique de l’Histoire, liant déraison, mort de Dieu et anéantissement de l’homme. A Auschwitz et au goulag.

La papauté qui, pendant quatre siècles et demi, avait été une sorte de chasse gardée des Italiens et qui, ces trente-cinq dernières années (1978-2013), avait confié ses clés à deux autres papes européens, connaît un basculement géographique qui témoigne d’une étonnante adaptation à la modernité et au changement du monde de la part des cardinaux électeurs du conclave. Et témoigne aussi du spectaculaire changement de rapports de force au sein d’une Eglise qui a changé d’hémisphère.

Religion populaire, émotive, dévotionnelle, active

Le pape François vient de cette Amérique latine où vit la moitié de la population catholique du monde —500 millions de fidèles— et qui compte en son sein des pays parmi les plus catholiques de la planète: 150 millions au Brésil, 92 millions au Mexique, 38 millions en Argentine, etc.

Il vient d’un continent catholique par toutes ses fibres: par son histoire (celle de la colonisation espagnole et portugaise), par ses références culturelles, par ses établissements éducatifs et sociaux, par la place qu’y prend l’Eglise dans le débat politique. François parle la langue espagnole qui est la première dans le catholicisme mondial.

La religion y est populaire, émotive, dévotionnelle, active. Les tensions nées autour de la théologie de la libération, dans les années 1960-1980, étaient synonymes d’une volonté d’engagement social, avec toutes ses contradictions.

L’Eglise d’où vient le nouveau pape reste associée à tous les débats de la société civile dans des pays qui ont subi des régimes de dictature militaire sanglante, des expériences marxistes, des guérillas et qui souffrent encore de toutes les contradictions liées à un néolibéralisme sauvage, à un accroissement phénoménal des disparités, à la violence des villes, à des expériences populistes.

Elle a longtemps servi de modèle, notamment dans cette Europe au christianisme épuisé et vieillissant, par le dynamisme de ses communautés, par son inventivité théologique, par son engagement dans les luttes sociales, dont témoignaient au Brésil un Dom Helder Camara, ancien évêque de Recife, ou un Paulo Arns, ex-archevêque de Sao Paulo.

Elle jouissait autrefois d’un quasi-monopole religieux. Mais elle est désormais confrontée à une grave hémorragie, sévèrement menacée par l’explosion des Eglises évangéliques et pentecôtistes. Au Brésil, l’Eglise a perdu le quart de ses fidèles en vingt-cinq ans. En Argentine, en vingt ans, quatre millions l’ont quittée pour aller grossir les rangs des «sectes» évangéliques.

Division autour de deux lignes

Deux lignes divisent aujourd’hui les catholiques latinos. D’abord, une ligne néoconservatrice qui a le vent en poupe, représentée par des mouvements conservateurs —Opus Dei, Légionnaires du Christ, Communion et libération, dont est proche le nouveau pape—, par une nouvelle génération d’évêques appuyés sur l’orthodoxie romaine, par des prédicateurs du Renouveau charismatique, comme le célèbre prêtre brésilien Marcelo Rossi qui, à la mode pentecôtiste, remplit les stades au Brésil.

Pour eux, c’est la «politisation» de l’Eglise des années 1960-1990 qui serait responsable de l’érosion numérique de ses troupes. L’Eglise des temps héroïques avait sans doute réussi à toucher les forces d’opposition, les classes moyennes et intellectuelles, mais elle avait négligé les besoins spirituels des populations pauvres. Cela aura profité aux groupes évangéliques, plus prompts à former des «pasteurs», à quadriller les quartiers pauvres des villes avec leurs réseaux d’entraide, à promettre des bienfaits immédiats en termes de santé, de lutte contre l’alcool ou la drogue.

Une deuxième ligne «néoprophétique» résiste, reste fidèle aux orientations d’hier: «option préférentielle» pour les pauvres, confiance aux «communautés de base» et à l’«Eglise populaire». Les néo-théologiens de la libération et les militants engagés, prêtres et laïcs, héritiers des combats d’autrefois, ne désespèrent pas du rôle d’avant-garde que les catholiques sont encore appelés à jouer dans les luttes écologiques, auprès des populations indiennes, des femmes, des laissés-pour-compte des économies libérales.

Par son histoire, par son style de vie et ses engagements, le nouveau pape, Jorge Mario Bergoglio, réunit ces deux tendances du catholicisme latino-américain enfin propulsé au sommet de l’Eglise.

Henri Tincq

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Journaliste
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