Monde

Jésuites: la légende noire et la réalité

Henri Tincq, mis à jour le 14.03.2013 à 12 h 15

Jorge Mario Bergoglio est le premier pape jésuite de l’histoire. On fait des membres de cet ordre —ils sont 19.000 dans le monde— une sorte d’armée de l’ombre. On les croit manipulateurs, politiciens, proches des élites. En réalité, la justice sociale et la défense des pauvres est leur option prioritaire.

Détail d'un portrait de St Ignace de Loyola par Rubens, via Wikimedia Commons.

Détail d'un portrait de St Ignace de Loyola par Rubens, via Wikimedia Commons.

L’Argentin Jorge Mario Bergoglio est devenu, mercredi 13 mars, le premier pape jésuite de l’histoire sous le nom de François. Des jésuites, on a fait une sorte d’armée de l’ombre. A cause de leur nom —la «Compagnie» de Jésus— et du «général» qui la dirige, en réalité le «préposé général», encore appelé le «pape noir», élu à vie.

Tout concourt à la légende noire: la discipline jésuite, la soumission à toute épreuve perinde ac cadaver («ainsi qu’un cadavre»), la loi du secret, l’intelligence manipulatrice, l’obéissance sans faille au pape de Rome, le rôle d’avant-garde armée que les jésuites ont joué dans les guerres de religion en Europe, dans l’éradication des hérésies protestante et janséniste, dans la volonté d’influencer les élites bourgeoises, dûment sélectionnées et encadrées dans des collèges de choc. Ajoutez la maigreur ascétique et le regard de braise.

La Compagnie de Jésus a été fondée à Paris, en 1534, par un aristocrate basque converti, Ignace de Loyola (1491-1556), qui rêvait au seizième siècle d’un nouveau type de vie religieuse. Ses membres se lient par les vœux traditionnels (pauvreté, obéissance, chasteté) et s’inventent même un «quatrième vœu», celui de la fidélité absolue au pape, à une époque où, à Rome, régnaient les Borgia.

 

Deux fois moins qu'après-guerre

Mais la découverte des voies maritimes, la conquête de l’Amérique, le développement des villes et de l’instruction les jettent sur les routes du monde. Les premières générations de jésuites sont missionnaires. François-Xavier —qui a sans doute, avec Saint François d'Assise, inspiré le nom du nouveau pape—, Matteo Ricci, Roberto Da Nobili mènent des actions d’évangélisation en Inde, au Japon, en Chine.

Depuis, l’esprit jésuite est restée le même: le goût de l’universel, la priorité à la formation des élites, la lutte contre les situations d’injustice et de conflit, le lien entre une indépendance jalousement défendue, une extrême liberté d’engagement et un attachement quasi-militaire à la hiérarchie romaine.

Jamais, en cinq siècles, les jésuites, qui ont désormais l’un des leurs à la tête de l’Eglise romaine, n’auront été aussi largement répartis sur toute la surface du globe. Ils sont aujourd’hui 19.000 dans cent cinquante pays, mais ils ont été le double après-guerre.

Zones les plus déshéritées de la planète

Aux Etats-Unis, les jésuites possèdent les prestigieuses universités de Georgetown à Washington ou Fordham à New York. Ils se sont aussi illustrés au XXème siècle avec des figures françaises comme le savant Pierre Teilhard de Chardin ou les théologiens Henri de Lubac et Jean Daniélou.

Mais ils ont changé d’hémisphère et de couleur. Ils sont 4.000 en Inde, 3.000 en Amérique centrale et latine, 3.000 aux Etats-Unis, 6.500 en Europe. Les entrées dans les noviciats jésuites sont aujourd’hui plus nombreuses en Asie et en Amérique du Sud qu’en Europe.

En 1974, la 32e congrégation générale des jésuites à Rome, tenue à l’instigation du «général» Pedro Arrupe (1907-1991), basque comme Loyola, adopte le «décret 4»: option première pour les pauvres et la justice sociale, priorité à ceux qui n’ont ni maison, ni papiers, ni patrie. Depuis, on trouve les jésuites dans les zones les plus déshéritées des mégalopoles d’Amérique latine, d’Asie, d’Afrique. Dans le sud de l’Inde, comme le Père François Ceyrac, décédé en juin dernier, ils vivent auprès des populations tribales et militent pour la défense des droits des dalits (intouchables).

C’est l’un des ces hommes qui ont fait de la défense des pauvres une option prioritaire, loin des clichés sur les jésuites, que l’Eglise catholique vient de hisser à son sommet.

Henri Tincq

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Henri Tincq (245 articles)
Journaliste
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