Monde

Pape François: Jorge Mario Bergoglio, la pauvreté en étendard

Henri Tincq, mis à jour le 13.03.2013 à 23 h 49

Le choix d’un pape argentin, originaire de cette Amérique latine où vit près de la moitié de la population catholique, est une première dans l’histoire de l’Eglise. L’archevêque de Buenos Aires a un profil réformateur.

Première apparition du pape François mercredi soir au balcon de la basilique Saint-Pierre. REUTERS/Paul Hanna

Première apparition du pape François mercredi soir au balcon de la basilique Saint-Pierre. REUTERS/Paul Hanna

Un pape argentin, c’est une énorme surprise. La papauté change de continent. Elle traverse l’Atlantique et s’installe en Amérique latine, où vivent 500 millions de catholiques. Le continent le plus catholique du monde.

En fait, par ses racines italiennes (piémontaises), le nouveau pape, Jorge Mario Bergoglio, archevêque de Buenos Aires, un jésuite de 76 ans — et le premier jésuite à devenir pape—, incarne le lien entre l’Europe et l’Amérique. Comme si Rome investissait le Nouveau monde, mais sans rompre les amarres avec le Vieux continent qui a fourni à l’Eglise la quasi-totalité de ses papes depuis l’origine.

L’élection d’un pape argentin symbolise l’universalité d’une Eglise adossée à ses deux principaux continents, décroissante en Europe mais en plein envol dans les pays émergents, également affrontée à la sécularisation et à la concurrence des Eglises évangéliques et pentecôtistes.

Jorge Mario Bergoglio a été élu très rapidement, mercredi 13 mars, en cinq tours de scrutin, soit l’un des conclaves les plus courts de l’histoire. Comme si les cardinaux avaient voulu reprendre le fil du conclave de 2005 quand l’élu d’aujourd’hui avait été, bien malgré lui, le challenger de Joseph Ratzinger. Il avait incarné l’espoir de la minorité progressiste de ce conclave d’il y a huit ans, conduite par le cardinal italien Carlo-Maria Martini qui, âgé et malade, s’était récusé.

Selon des confidences, l’archevêque de Buenos Aires avait obtenu en 2005, au quatrième tour, quarante voix (sur 115 électeurs), mais, le visage décomposé par la peur, il avait demandé aux cardinaux de s’abstenir de continuer à voter pour lui. Son score était tombé à 26 voix au quatrième et décisif tour de scrutin. Sa victoire d’aujourd’hui était contenue dans la promesse de 2005.

Un progressiste, le nouveau pape jésuite? Connu en Argentine comme l’évêque des pauvres, il n'a pourtant jamais approuvé la théologie de la libération, mais son engagement dans les combats pour la justice sociale et sa réprobation de la mondialisation ne s’est jamais démenti. Et son style de vie simple a contribué à sa réputation d’homme modeste.

Il vit à Buenos Aires dans un petit appartement plutôt que dans son palais épiscopal. Il a renoncé à sa voiture avec chauffeur et prend les transports en commun. Il fait sa propre cuisine. Il est très aimé dans son pays, bien sûr parce qu’il se passionne pour le calcio (football) et le tango, mais surtout parce qu’il est proche des plus démunis, ce que symbolise, à sa manière, le nom de François sous lequel il a choisi de régner comme pape, en référence à François d’Assise et à François-Xavier, le grand saint jésuite.

Le souvenir de la dictature militaire

Né le 17 décembre 1936 à Buenos Aires, le nouveau pape est le fils d’une famille de cinq enfants, dont le père était travailleur aux chemins de fer. Il étudie au petit séminaire de Villa Devoto, dans la banlieue de Buenos Aires avant d’entrer comme novice dans la Compagnie de Jésus en 1958, à 22 ans.

Il fait ses longues études de jésuite (douze ans) au Chili, en Allemagne et en Argentine au séminaire de San Miguel où il obtient ses diplômes de philosophie et de théologie. Il est ordonné prêtre en 1969, enseigne et est élu provincial de la Compagnie de Jésus en 1973 pour six ans. En 1980, il est  promu recteur du séminaire de San Miguel.

C’est en 1992 qu’il est nommé par Jean Paul II évêque auxiliaire de Buenos Aires. Simple marchepied avant sa promotion, le 28 février 1998, comme archevêque de la capitale argentine. Et il est créé cardinal par le pape en février 2001.

Sa notoriété internationale croît quand il est nommé rapporteur général du synode des évêques qui se tient en octobre 2001 à Rome. Il surprend par ses déclarations sur le rôle de l’évêque. Celui-ci est un «maître de foi », un «maître de la prière», attentif particulièrement aux pauvres. Le cardinal Bergoglio veut encourager la «collégialité» visant à déconcentrer le pouvoir romain au profit des évêques locaux: «Au-delà d'un rapport juridique de communion hiérarchique, il faut viser à une collégialité affective»

Dans son pays, il défend les positions traditionnelles de l’Eglise sur la contraception, le mariage et l’avortement. En 2004, il dénonce un «blasphème» à propos d'une exposition d'art contemporain de l'Argentin Leon Ferrari, à Buenos Aires, dans laquelle on voit un Christ crucifié sur un avion de guerre américain.

Puis survient l’événement le plus douloureux de sa carrière. Un livre, publié en février 2005, El Silencio, de Horacio Verbitsky, met en cause le rôle de l'Eglise dans les relations avec la junte militaire qui a dirigé l’Argentine dans les années 1980. Il accuse l'archevêque d'avoir gardé le silence et approuvé l'enlèvement par les militaires de deux prêtres membres de la Compagnie de Jésus. Le cardinal dément formellement, mais la blessure demeurera.

Est-il le pape qui saura réformer le gouvernement de l’Eglise? C’est un homme de convictions.

Il dénonçait il y a quelques jours dans la presse italienne «le carriérisme et la vanité comme étant les péchés de l’Eglise». Dans son pays, avant le conclave qui l’a élu, il déclarait encore qu’«il ne faut pas avoir honte d'avoir des certitudes. Il convient d'avoir un regard respectueux et plein de compassion devant le spectacle sombre de l'omniprésence manipulatrice des médias, du rôle tout-puissant et manipulateur de ceux qui, comme les gourous de la pensée unique, y compris dans les cercles officiels, veulent nous faire reculer dans la défense de la dignité de la personne ».

C’est un ami des pauvres et un résistant que les cardinaux électeurs viennent d’élire comme pape.

Henri Tincq

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Journaliste
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