Monde

L'Europe plus ferme que l'Amérique

Daniel Vernet, mis à jour le 21.06.2009 à 13 h 33

Les Européens se sont exprimés sur les élections en Iran et la répression des manifestations d'opposants au président Ahmadinejad avec une vigueur inattendue. Celle-ci est d'autant plus remarquable qu'elle tranche avec la modération observée de l'autre côté de l'Atlantique. Si bien que les réactions dans le monde se divisent en trois groupes: les pays qui ont accepté le résultat officiel des élections présidentielles comme si de rien n'était, tels la Chine et la Russie, ceux qui ont condamné les probables manipulations, comme la France par la voix de Nicolas Sarkozy - «l'ampleur de la fraude est proportionnelle à la violence de la réaction [du pouvoir]», a dit le président de la République --, et ceux, enfin, qui observent la prudence.

L'attitude de Barack Obama s'explique. La réélection de Mahmoud Ahmadinejad ne remet pas en cause sa proposition de dialogue avec Téhéran et toute déclaration trop nette ne pourrait que nuire à une opération dont la réussite est rien moins que garantie. Si le régime des mollahs vient à bout de la contestation - une hypothèse qu'on ne peut pas écarter --, les Américains se retrouveront en face des mêmes interlocuteurs et il serait contreproductif de les disqualifier alors que les contacts officiels n'ont pas commencé.

Du côté européen, l'affaire est plus compliquée. Le Conseil européen qui s'est achevé vendredi 19 juin à Bruxelles, a employé le langage diplomatique classique pour appeler à la modération, à la liberté de manifestation et d'expression, à la renonciation à la violence. Dans leurs propos en marge de la réunion, les dirigeants européens ont été plus fermes. En particulier, une fois de plus, Nicolas Sarkozy. Certes, il ne veut pas donner l'impression de s'ingérer dans les affaires intérieures de l'Iran mais il n'en considère pas moins que les manifestations populaires sont «une bonne nouvelle», que les sanctions internationales ont «contribué à réveiller la société iranienne» et que la poursuite de la protestation rend «extrêmement optimiste».

Cette franchise reflète sans doute la profonde aversion du chef de l'Etat pour le régime islamique de Téhéran et le règne des religieux, au-delà de l'aspect autoritaire et répressif du système. Mais elle a aussi une explication politique. Depuis son arrivée au pouvoir, Nicolas Sarkozy a condamné sans appel le programme nucléaire iranien. Il l'a répété encore au début de juin quand il a reçu à l'Elysée le ministre des affaires étrangères de Téhéran Mamoucher Mottaki - à la demande de ce dernier. Il l'a mis en garde contre le risque «d'isolement croissant» de l'Iran si le pays poursuit la recherche de la bombe. Si les Iraniens ne répondent pas aux conditions posées par la communauté internationale et ne suspendent pas l'enrichissement de l'uranium, «alors une frappe israélienne est inévitable, ce qui serait une catastrophe», a-t-il ajouté.

Il s'agit pour les Européens, et pour la France en particulier, de réaffirmer leurs positions, à un moment où le réexamen de la politique américaine vis-à-vis de l'Iran demandée par le président Obama, pourrait conduire à un net infléchissement de l'attitude des Etats-Unis.

Depuis 2003, les Européens, sous la forme de la troïka des ministres des affaires étrangères français, allemand et britannique, ont pris en charge le dossier nucléaire iranien. Ils l'ont fait par défaut. A cette époque, l'administration de George W. Bush, trop occupée par l'Irak, ne s'y intéressait pas et ne voulait avoir aucun contact avec les mollahs. Quand le dossier a été repris par les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU, plus l'Allemagne - le groupe des Six --, c'est encore un Européen, Javier Solana, le Haut représentant pour la politique extérieure et de sécurité commune, qui a mené les négociations au nom de tous.

Si l'ouverture américaine envers l'Iran se confirme après la réélection d'Ahmadinejad, cette nouvelle politique risque de prendre les Européens à contrepied. Quelques jours à peine après la victoire de Barack Obama, le ministre français des affaires étrangères Bernard Kouchner était allé à Washington mettre en garde contre un tournant trop rapide. Les Européens se montraient soucieux de ne pas voir la fermeté affichée depuis plusieurs années, parfois aux dépens de leurs intérêts économiques en Iran, rayée d'un trait de plume. Même s'ils reconnaissaient que leurs efforts n'avaient abouti à aucun résultat.

L'Union européenne poursuit ainsi deux objectifs: se présenter comme la meilleure représentante des valeurs démocratiques du monde transatlantique et renforcer sa position alors que l'heure d'une redéfinition de la politique iranienne va sonner.

Daniel Vernet

Crédit photo: Marche silencieuse de protestation à Téhéran   Reuters

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