Dix raisons d'être pour la neutralité du Net

Au Salvador, en octobre 2012.  REUTERS/Ulises Rodriguez

Au Salvador, en octobre 2012. REUTERS/Ulises Rodriguez

Nous voulons avoir accès à tout Internet. Et pas une version light, qui pour une raison ou pour une autre, conviendrait mieux aux desiderata d'un opérateur. Explications.

Neutralité du Net par-ci, neutralité du Net par-là. Ces derniers temps, on entend de plus en plus parler de ce principe, à l’origine réservé au cercle d’e-initiés. Hier encore sur France Inter, ou il y a quelques semaines au Grand Journal: la notion a quitté son nid douillet mais limité de techniciens du réseau pour venir chatouiller le grand public. Il faut dire que les frasques de Free avec la publicité ou YouTube, ainsi que la volonté fraîchement affichée du gouvernement, confirmée par le Conseil national du numérique, d’inscrire la notion dans la loi, lui a donné un sacré coup de notoriété.

On va pas se cacher derrière notre petit doigt. Ici, à Slate, nous sommes favorables à la protection de ce principe. Pourquoi? Parce qu'il exclut toute forme de discrimination à l’égard de la source, de la destination ou du contenu de l’information transmise sur le réseau. En décryptant, ça veut dire que moi, mon voisin, vous ou François Hollande, avons potentiellement accès au même Internet, qu’on y traîne depuis un bon vieil ordi, un mobile, une tablette, et pourquoi pas demain une iMontre, des GoogleLunettes ou nos chaussettes —soyons visionnaires.

Au même titre qu'un autre, je suis censée pouvoir accéder à tous les contenus disponibles en ligne, mais aussi et surtout en publier. Et ce quelque soit le fournisseur d’accès à Internet (FAI) pour lequel j’ai opté. Orange, Free, SFR, Bouygues et tous les autres (parce qu’il en existe beaucoup à côté de ces trois bien connus) sont censés nous ouvrir la porte du monde merveilleux d’Internet. De tout Internet. Et pas d’une version light, qui pour une raison ou pour une autre, conviendrait mieux à leurs desiderata. Il n’y a que moi, en bout de course, ou le juge, en amont, qui pouvons modeler ce qui arrive ou non sur nos écrans. Au nom de mon confort personnel d’un côté, et de la loi de l’autre.

En dehors de quelques ajustement techniques nécessaires à la maintenance du réseau, les opérateurs n’ont pas à tripatouiller le contenu qui passe dans leurs tuyaux, au seul prétexte qu’ils en ont la charge. Ce qui a plusieurs conséquences concrètes hyper chouettes, comme autant de raisons qui vous feront aimer la neutralité:

1. La neutralité, c'est Internet

Sans neutralité, pas d’Internet! Car c’est ce qui sous-tend le fonctionnement du réseau. Internet, c’est une constellation de réseaux connectés entre eux. Et entre les différents opérateurs, le deal est le suivant: je t’envoie mes paquets et tu les fais circuler sur ton réseau, et en contrepartie, j’en fais de même de mon côté. Si chacun se mettait systématiquement à les décortiquer, Internet ne pourrait pas marcher. On reviendrait à un machin centralisé, ou comme le dit Benjamin Bayartpape français de la neutralité et président du plus vieux FAI de France, French Data Network, à «un Minitel 2.0».


2. Avec la neutralité, pas de censure

Si, sur Internet, seul un juge ou moi, pouvons décider d’interférer sur ce qui arrive sur mon écran, ça permet de limiter les éventuels cas de censure.

Dernier exemple en date: Free qui décide unilatéralement de sucrer la pub à tous ses abonnés. On ne le dira jamais assez : oui, la pub peut avoir de sacrés désagréments quand ça clignote de partout, et que ça gêne la lecture... MAIS ça reste tout de même du contenu, qui permet par ailleurs le financement d’un bon nombre de sites (dont Slate.fr), et dans le cas présent, supprimé par le seul bon vouloir d’un FAI. Ça vous inquiète pas de voir qu’une boîte qui vous fournit votre abonnement à Internet peut comme ça, du jour au lendemain, virer des choses du réseau? Ce n'est pas par hasard que le Spiil (Syndicat de la presse indépendante d'information en ligne, dont font partie Slate, Mediapart), craignant pour ses contenus éditoriaux, a alors rappelé son attachement «intangible» au concept.

3. La neutralité permet d'être actif sur Internet

Sur Internet, pas besoin de licences pour émettre. Pas besoin de passe-droits, ce n'est pas la télé. Si l’envie vous prend de publier, vous pouvez. Gratuitement sur les réseaux sociaux et les plateformes de blogs ou vidéos voire à très faible coût: la réservation d’un nom de domaine, l’hébergement d’un site sont à portée du porte-monnaie d'un très grand nombre. Ce qui a un autre énorme avantage:

4. La neutralité permet l’innovation

Si tout le monde peut faire son petit business sur Internet, alors tout le monde, potentiellement, peut devenir le Facebook ou le Google de demain. C’est la mythologie des gus dans un garage, qui, s’ils sont munis d’idées géniales et de cervelles performantes, peuvent générer dans leur coin les services grand public de demain. Des services qui, à l’instar de Facebook ou de Google en leur temps, sont difficilement imaginables avant leur éclosion, dans l’écosystème et les schèmes numériques qui prévalent à l'instant T, mais qui peuvent nourrir la société et l’économie de demain, à T+1. Sans que personne ne le voit venir, surtout du côté des acteurs dominants du moment.

Pour éviter que l'univers des possibles se recroqueville telle une petite chenille craintive sur les routes tracées par ces seules entreprises, il est donc indispensable de ne donner les clés du Net à aucune boîte ou secteur du numérique en particulier. L'émergence du Net en est d'ailleurs la preuve: quand les premices du réseau des réseaux lui a été présenté, l'opérateur américain AT&T n'y a pas cru une seconde et n'a pas levé le petit doigt pour aider à son développement. Quel intérêt ? La rupture est donc venue d'ailleurs.

5. La neutralité n’est pas une promotion déguisée pour Google... c’est au contraire le meilleur moyen de le détrôner

A l’inverse de ce que peuvent croire certains (comme Fleur Pellerin l’été dernier), défendre le concept de neutralité du net ne revient pas à servir la soupe aux Yankees du Net. Et ce même si Facebook, Google et tous leurs petits copains s’affichent en effet comme les premiers défenseurs du principe, on imagine bien que cette image de bisounours du Net est avant tout un outil de com’ face aux rivaux d’en face, à savoir les FAI. Qui peut vite tomber dans le cas où une atteinte à la neutralité pourrait leur être favorable.

Pour les adeptes du Google bashing, particulièrement tendance en ce moment en France, vous pouvez même vous dire que soutenir la neutralité du Net est le meilleur moyen de dégommer Google à long terme. Comme l’explique très bien Libération, c’est en évitant de verrouiller le Net qu’on permet précisément aux adversaires (pourquoi pas français) des géants d’aujourd’hui d’émerger demain. C’est la grande Histoire du Net. Demandez donc leur avis aux victimes de ce e-darwinisme, AOL, Yahoo ou MySpace...

6. La neutralité garantit la concurrence

En protégeant la neutralité du Net, on n'impose pas seulement aux FAI de ne pas supprimer des contenus sur Internet, on leur intime aussi de ne pas donner la priorité à d'autres. Emanant, au hasard, de leur propre activité. Or la tentation peut être grande, tant les opérateurs ont tendance aujourd'hui à se diversifier: prenez Orange et son investissement dans DailyMotion, ou Deezer. Toujours plus présents sur le marché des contenus, les opérateurs ont donc tout intérêt à favoriser les leurs. Simple, quand on a la main à la fois sur le robinet et sur la tuyauterie, de favoriser l'eau de son propre puits.

Et loin d'une parano infondée: par exemple sur le mobile, des services populaires ou rattachés au FAI peuvent bénéficier d'un traitement de faveur (comme échapper au seuil de consommation fixé par l'opérateur). C'est par exemple le cas de Deezer sur certains forfaits d'Orange, ou de Spotify pour SFR. Cette situation inquiète le gendarme des télécoms lui-même (l'Arcep), qui «souligne le risque de discrimination qu’elles engendrent, notamment en diminuant les possibilités de développement des acteurs aujourd’hui de moindre notoriété».
 

7. La neutralité permet d’avoir de vrais forfaits d'accès à Internet

Eh oui! Parce que ce n'est pas toujours du «vrai» Internet qui se retrouve sur vos écrans, en particulier mobiles. Et ce malgré toutes les promesses commerciales des opérateurs. En Europe par exemple, nombreux sont les cas identifiés de blocage ou de ralentissement de services sur les abonnements mobiles. L'un des cas les plus connus est celui de Skype, mais il existe bien d'autres victimes de l'écrémage opéré par les opérateurs sur les téléphones et tablettes.

L'association de défense des libertés numériques La Quadrature du Net permet notamment de les signaler, via sa plate-forme «Respect my Net». Et les geeks-libertaires-à-barbe (comme peuvent les appeler les réfractaires à la neutralité du Net) ne sont pas les seuls à s'en plaindre: l'Arcep, encore, (peu connu pour son penchant libertaire) a appelé «à la disparition» de ces pratiques dans son dernier rapport sur le sujet, menaçant les FAI d'actions visant à corriger la situation.

Idem sur le fixe! La neutralité est l'amulette aux offres «différenciées» qui planent au-dessus de notre connexion de salon et dont la perspective a été ravivée par les dernières déclarations de la commissaire européenne en charge de ces questions. Neelie Kroes s'est en effet dite favorable à cette option qui saucissonne le Net en forfaits à la carte, plus ou moins chers et plus moins complets, et qui existe déjà ailleurs, comme au Royaume-Uni. Mais attention! Si la neutralité du Net s'oppose à ce scénario, elle n'interdit pas néanmoins la mise en place de forfaits Internet globalement plafonné, tant que tous les contenus sont soumis à cette limitation!


Tim Wu, qui a formalisé le concept de "Net neutrality", évoque les enjeux sur le fixe mais surtout sur le mobile.

8. La neutralité permet donc de savoir ce pour quoi on paye les FAI

En imposant à Orange, Free, SFR et compagnie de vendre du vrai Internet, et non de l'Internet saucissonné ou tronqué, adieu les offres commerciales trompeuses qui vous promettent à tout va de «l'Internet illimité»!

Un effort de transparence sur lequel planche l'Arcep depuis quelques mois, au sein d'un groupe de travail supposé aboutir à une signalétique indiquant de manière claire ce à quoi j'ai ou non accès avec mon abonnement.

9. La neutralité permet d’en finir avec YouTube qui rame

Le psychodrame qui dure depuis des mois pour les abonnés de Free qui n'arrivent pas, le soir, à se connecter à YouTube, a de fortes chances d'arriver à son terme. En effet, si l'on garantit aux internautes la possibilité d'accéder au contenu de leur choix, alors YouTube fera certainement partie du wagon!

Reste à savoir qui est responsable, dans cette sombre histoire de bras de fer réticulaire, du mauvais acheminement des vidéos dans les tuyaux. Or comme nous l'expliquions dans un précédent article, ça peut bloquer à bien des endroits ! Et le petit jeu de la patate chaude auquel se livrent Free et YouTube n'aide pas vraiment à y voir plus clair. L'Arcep s'est d'ailleurs saisie spécifiquement du sujet, ainsi que de celui portant sur les conditions d'interconnexion des acteurs du Net, afin de mieux comprendre ce marché opaque et souterrain, dont les termes peuvent donc aboutir à des atteintes à la neutralité du Net.

10. Les FAI sont pas toujours de bonne foi

N'allez pas mal nous comprendre: les FAI ne sont pas l'incarnation du malin et ils sont plus que jamais nécessaires pour le déploiement des infrastructures du Net. Mais reconnaître ce rôle ne signifie pas néanmoins leur laisser un blanc-seing sur le réseau et accéder à toutes leurs doléances. Tout comme Google défend la neutralité du Net moins pour la liberté de circulation des lolcats que pour servir ses intérêts industriels propres, les FAI ne sont de la même façon pas toujours de bonne foi lorsque ce sujet arrive sur la table.

Prenez l'une de leur litanie favorite en la matière: pour eux, les atteintes à la neutralité du Net se justifient par des impératifs techniques et économiques. S'ils bloquent et brident certains contenus, c'est parce qu'il en circule aujourd'hui trop sur les réseaux. Avec l'explosion et la popularisation des usages du Net, notamment sur des services qui pèsent lourd en données (streaming vidéo, jeux vidéo en ligne), les tuyaux sont bouchés et les élargir coûte cher. C'est la fameuse rengaine des «net-goinfres» et de la «saturation du réseau».

Problème: si l'argument peut s'entendre sur le mobile (on ne peut pas déployer des antennes comme ça, en claquant des doigts), il n'est pas valable sur le fixe. Et, une fois encore, les geeks-libertaires-à-barbe ne sont pas les seuls à le dire : des experts réseau, des chercheurs de l'Inria ou bien encore l'Arcep, encore elle, dans son dernier rapport, l'affirment:

«Les coûts augmentent finalement peu avec la hausse du trafic.»

Pour toutes ces raisons, et bien d'autres (n'hésitez pas à nous faire signe si vous en voyez d'autres), il est nécessaire de garantir et protéger la neutralité du Net.

Ça tombe bien, le Conseil national du numérique, appelé à guider le gouvernement et sa ministre de l'Economie numérique Fleur Pellerin en matière d'Internet, semble aussi le penser. Il y a deux jours, il a appelé le pouvoir à inscrire ce principe dans la loi, en l'élargissant au monde des services (moteurs de recherche, réseaux sociaux...), également susceptibles d'altérer les contenus qui circulent dans les tuyaux du Net.

Si cette dernière option divise les défenseurs du principe, tous s'accordent néanmoins sur la nécessité désormais de préciser les manières concrètes d'assurer, en droit, cette protection de la neutralité. Ce qui suppose de suivre de très près l'adaptation qu'en fera le gouvernement dans les prochains mois.

Afin que cette prise de position, louable dans l'intention et symboliquement importante, n'accouche pas d'un concept creux, inscrit dans la loi certes, mais inapplicable et non contraignant dans les faits.

Andréa Fradin

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