Life

«Jappeloup»: A nos films, à nos chevaux et à celles qui les montent

Yannick Cochennec, mis à jour le 18.03.2013 à 13 h 56

Le film de Christian Duguay, avec Guillaume Canet et Marina Hands, qui s'inspire de l'histoire du cavalier Pierre Durand, est un film à contre-temps. Dans un monde équestre en plein boom, ce sont les femmes, très majoritaires, qui dominent désormais les hommes.

REUTERS/Fatih Saribas

REUTERS/Fatih Saribas

Jappeloup par-ci, Jappeloup par-là. Si vous n’êtes pas tombé sur Guillaume Canet ces jours-ci à la télévision, c’est probablement parce que vous aviez décidé de vous couper du reste du monde. En effet, la promotion du film de Christian Duguay a consisté en un matraquage qui ne donne pas (ou plus) vraiment envie d’aller découvrir un long-métrage pour ainsi dire «déjà vu» après cette multitude d’interviews et d’images.

Pourtant, «Jappeloup» a une originalité dans le cinéma français qui ne s’empare jamais, ou presque, de cette matière: il reconstitue un exploit du sport français, à savoir le titre olympique individuel de Pierre Durand à Séoul, en 1988, aux «commandes» de Jappeloup, petit cheval de 1,58m au garrot devenu une icône de l’équitation par la grâce de ce concours en Corée du Sud. Cavalier émérite, ayant lui-même fait de la compétition, Guillaume Canet a sauté sur l’occasion comme on saute sur l’obstacle en s’autorisant à romancer légèrement la véritable histoire, à la surprise d’ailleurs de Pierre Durand.

Le film sera-t-il un succès? C’est possible tant il existe un large public pour l’équitation en France. Discipline très prisée, elle est devenue, à la vitesse d’un galop endiablé, le troisième sport en termes de licenciés avec 706.449 personnes encartées (pour deux millions de pratiquants), soit une progression de 56% en dix ans alors que sur la même période football (1,9 million de licenciés, -4,5%) et tennis (1,1 million, +5%) ont régressé ou stagné.

Le loisir plutôt que la compétition

A titre de comparaison, le handball, sur la lancée de résultats fastes à la fois chez les hommes et chez les femmes, est resté en deçà avec un bond de 47% de ses licenciés sur la même période pour atteindre un total de 470.590.

Cette envolée est d’autant plus paradoxale que les sports équestres, à l’exception de la chaîne spécialisée Equidia, se font plutôt rares dans nos lucarnes. Les résultats des Français lors des deux derniers Jeux de Pékin et de Londres n’ont pas fait non plus office d’appel d’air. Zéro pointé en termes de médailles dans les trois disciplines que sont le saut d’obstacles, le dressage et le concours complet! Un double naufrage pas vraiment en rapport, toutefois, avec la bonne tenue générale de cavaliers tricolores symbolisée, par exemple, par les prouesses de Kevin Staut, champion d’Europe de saut obstacles en 2009.

Mais les sports équestres, malgré le coût du matériel et l’éloignement parfois des écuries, sont très en vogue car ils sont d’abord des activités de loisir avant d’être des sports de compétition. La confrontation avec d’autres cavaliers n’est pas la première motivation des candidats à la monte, le contact avec l’animal restant privilégié. Et ce sont les qui filles mettent massivement le pied à l’étrier. En effet, sur les 706.449 licenciés de la Fédération française d’équitation, 582.789 -oui, 582.789- sont des femmes, soit 82,5% de l’effectif! L’équitation est tout simplement le sport le plus féminin de France et ce sont les femmes, public largement visé par Guillaume Canet, qui feront (ou ne feront pas) le succès de «Jappeloup». Et cette part ne cesse de croître -elle était de 75% il y a 10 ans- alors que d’autres disciplines, très féminines, comme le tennis, ont perdu des plumes au niveau de ses jeunes licenciées.

My Little Pony

Pourquoi les filles sont-elles aussi présentes dans l’équitation? La question est vaste et pratiquement sans réponses satisfaisantes. En tout cas, ce n’est pas chez Alexis Grüss, l’un des maîtres du cirque, qui se livre à une analyse toute personnelle, que vous la trouverez :

 «Je pense que cette attirance de la femme pour le cheval repose sur l'idée qu’elle retrouve dans cet animal  l'homologue» de l'homme. Il suffit de voir la façon dont elle aborde en général un cheval. C’est de la séduction. Regardons sa façon de lui parler, de le caresser et l’amour qu’elle lui porte, tout cela n’a rien de comparable avec la relation d'un homme avec le cheval. [...] Il paraît évident en tout cas que la femme trouve chez le cheval ce que l’homme ne peut pas lui donner, ne lui donne pas ou devrait lui donner!»

Plus sérieusement, il apparaît qu’au début des années 70, la mode de l’apprentissage par le poney, encouragée notamment par le succès de la série télévisée Poly que les plus de 40 ans n’ont pas oubliée —les plus jeunes auront sans doute vu le dessin animé My Little Pony («Mon Petit Poney» en France), devenu ensuite une vedette des Internets, a contribué à séduire une population plus féminine vers le monde du cheval. Parce que ne nous y trompons pas: elles raffolent aussi de la compétition.

Aujourd’hui, tous les concours internationaux d’équitation sont mixtes et il est fréquent de voir les femmes triompher aux dépens des hommes —une rareté dans le sport et aux Jeux olympiques où les sports équestres sont le seul rendez-vous permettant aux hommes et aux femmes de se défier dans un face-à-face individuel. Depuis leur création en 1966, les championnats du monde de dressage ont été gagnés 8 fois sur 12 par des femmes, preuve que ces dernières savent mettre un cheval au pas mieux que leurs homologues masculins.

«Sport de filles»

Lors des derniers Jeux olympiques de Londres, les trois places du podium en dressage ont été occupées par des cavalières. C’est même systématiquement le cas depuis les Jeux de Sydney en 2000. En concours complet, toujours à Londres, elles étaient encore deux à s’arroger les médailles individuelles dans une spécialité qui compte aussi quatre championnes du monde et avait offert un podium entièrement féminin aux Jeux d’Athènes en 2004.

En saut d’obstacles, où les championnats du monde sont devenus mixtes à partir de 1978, une Canadienne, Gail Greenough, a été sacrée en 1986 dans une finale à quatre, à laquelle participaient Jappeloup et Pierre Durand, avec le principe que les cavaliers changeaient alternativement de monture —Greenough n’avait peut-être pas le meilleur cheval, mais elle était bien la meilleure cavalière cet après-midi-là.

En 2006, lors de la finale à quatre de ces mêmes championnats du monde de jumping, il y avait un homme pour trois femmes parmi lesquelles l’Allemande Meredith Michaels-Beerbaum, championne d’Europe en 2007, huit ans après la Française Alexandra Ledermann, première femme couronnée dans la compétition continentale. Un tour de force parce que si le dressage ne requiert pas de force physique, ce n’est pas du tout le cas du complet et du jumping où il s’agit de savoir maîtriser la puissance d’un animal de 700 kilos.

Voilà quelques mois, le cinéma français avait sorti un autre film sur l’équitation réalisé par Patricia Mazuy, dans lequel Marina Hands, ancienne cavalière de bon niveau, tenait un rôle important comme dans «Jappeloup». Son titre: «Sport de filles». Mais lui est complètement passé inaperçu.

Yannick Cochennec

Article actualisé le samedi 16 mars 2013 à 10h: le prénom de Michaels-Beerbaum est Meredith et non Melinda.

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (574 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte