Monde

Couper les ponts avec l'Iran?

Fred Kaplan, mis à jour le 21.06.2009 à 18 h 13

Il est temps pour le président Obama de repenser sa politique «d'engagement» avec l'Iran.
Étant donné la quasi-certitude que les élections en Iran étaient truquées et le fait avéré que les manifestants sont brutalisés, il n'est pas question qu'Obama ou que la secrétaire d'État Hillary Clinton aille à Téhéran serrer la main au président Mahmoud Ahmadinejad, encore moins de s'attendre à ce qu'aucune discussion puisse avoir la moindre valeur.

Il ne s'agit pas ici de confronter realpolitik et idéalisme démocratique. La question consiste plutôt à se demander quelle conduite à tenir est simplement réaliste (dans le sens courant du terme, pas idéologique).

Un réaliste international classique, dans la tradition d'Henry Kissinger, dédaignerait peut-être l'idée de changer de perspective et de politique. Après tout, il n'y a rien de nouveau ni d'inhabituel à voir les États-Unis, ou toute autre puissance, cultiver des relations diplomatiques avec des régimes illégitimes. S'il n'y avait pas eu d'élections, Obama aurait continué sur sa lancée et ouvert le dialogue. Et la nature du gouvernement iranien, qui n'est de toute façon pas vraiment dirigé par le président, est au fond la même cette semaine que la semaine dernière.

Mais en réalité, quelque chose a changé. Le trucage flagrant des élections a mobilisé le peuple iranien comme jamais depuis la révolution de 1979 qui avait conduit au renversement du shah d'Iran. À l'époque, le shah semblait avoir une mainmise aussi ferme sur l'Iran que les mollahs aujourd'hui. Le moment décisif est alors survenu lorsque les marchands de la classe moyenne-le cœur du soutien politique du shah-ont rejoint les étudiants et les radicaux révoltés.

Quel groupe social pourrait aujourd'hui jouer le rôle des marchands de l'époque ? C'est sur ce point que la situation diffère de celle d'il y a trente ans. Il pourrait très bien n'y avoir aucun groupe de ce genre. Les paysans ruraux conservateurs forment la principale base de soutien d'Ahmadinejad et des mollahs, et rien ne laisse penser qu'ils puissent rejoindre les jeunes hommes et (encore moins) les jeunes femmes qui manifestent dans les rues de la capitale.

À moins que les violences n'accentuent les fissures de la société iranienne à un degré sans précédent, et presque inimaginable, toute cette agitation pourrait bien s'épuiser au fil des jours et des semaines, à mesure que de plus en plus de manifestants sont battus, emprisonnés voire tués, sans que cela n'affecte la survie du régime. Dans ce cas, il est bien possible, comme le prédit un article du New York Times que les radicaux finissent par contrôler le pouvoir plus fermement que jamais.

Pourtant, des rapports circulant depuis quelques mois suggèrent que certains membres du clergé iranien, parfois même haut placés, sont mécontents du discours radical d'Ahmadinejad et de sa mauvaise gestion de l'économie. Certains dissidents à l'intérieur même du ministère de l'Intérieur iranien auraient laissé sortir des preuves de fraude électorale. Le chef suprême a ordonné au Conseil des gardiens d'enquêter sur les allégations de fraude-après avoir publiquement ratifié les résultats des élections (curieusement, avant les trois jours d'attente exigés par la loi iranienne)-mais il est possible que cet ordre ne soit qu'un subterfuge et que l'enquête soit tout aussi frauduleuse.

En d'autres termes, il est possible (mais à quel point probable, nul ne le sait) que les révoltes populaires accentuent les fissures creusées au sein même des cercles de l'élite dirigeante iranienne. Bien entendu, ceux-ci sont si opaques que peu d'étrangers peuvent deviner l'existence même de ces fissures, encore moins leurs limites. La CIA ou la National Security Agency en ont-elles conscience ? Je l'espère, mais je n'en sais rien.

C'est un problème qui se pose couramment lorsqu'on étudie les dictatures. Dans l'exemplaire d'octobre 1964 d'une revue sponsorisée par feu l'USIA intitulé Problems of Communism, un éminent kremlinologue du nom de William Griffith, qui entretenait des relations approfondies avec la CIA, rédigea une critique féroce de l'idée propagée par certains érudits de l'époque, selon laquelle des factions rivales se livraient bataille à l'intérieur du Kremlin. Griffith proclamait que le pouvoir du premier secrétaire Nikita Khrouchtchev était aussi incontesté et absolu que celui de Staline lui-même. Le mois même de la publication de la revue, Khrouchtchev fut renversé par une faction rivale.

Quoi qu'il se passe à l'intérieur des cercles dirigeants de Téhéran, ce n'est pas le moment pour Obama de tendre la main. Il est plutôt temps de monter les enjeux, et de faire comprendre aux mollahs, surtout à ceux qui pourraient être enclins à s'affranchir d'Ahmadinejad, que s'ils jouent le jeu de la démocratie, ils ne peuvent truquer les cartes et violer la volonté de leur peuple, en tout cas pas de manière si éhontée.

Certaines «sanctions intelligentes» contre l'Iran ont eu un minimum de succès dans le passé: le gel des transactions financières et des comptes en banque à l'étranger, la réduction drastique d'investissements de capitaux, et l'interdiction d'exporter les équipements nécessaires au raffinage du pétrole dont les Iraniens manquent cruellement. Les Européens ont rechigné à suivre ces démarches dans le passé, par crainte de desservir leurs intérêts économiques. On peut peut-être y ajouter un sentiment moral de honte, auquel ils sont parfois plus vulnérables que nous.

Le problème avec la politique de «promotion de la démocratie» de l'ancien président George W. Bush était triple. Tout d'abord, elle était hypocrite : il soutenait les dissidents dans certains pays et les dictatures dans d'autres. Ensuite, il cherchait, au moins théoriquement, à imposer une démocratie à l'occidentale sans aucune considération du terreau politique des pays concernés. Enfin, là où une société civile ne s'était pas encore développée, les élections pouvaient exacerber la violence et porter préjudice aux intérêts américains (en l'occurrence, dans les territoires palestiniens.)

La situation est différente en Iran. Le mouvement pour le changement vient de l'intérieur. Le style de politique prôné par les manifestants n'est pas très clair. Et ceux-ci semblent davantage alignés avec les intérêts occidentaux : les journalistes qui ont voyagé en Iran et parlé avec des réformateurs racontent que ce sont les gens les plus pro-américains qu'ils aient jamais rencontrés.

Cela ne signifie pas que nous devions envoyer des espions ou des forces militaires spéciales pour fournir une aide indirecte aux manifestants ou à leur candidat favori, Mir Hossein Moussavi. La découverte de la marque américaine provoquerait une réaction brutale et rappellerait le coup d'État de 1953 soutenu par la CIA. Cela dit, quelqu'un maîtrisant l'art de la subtilité pourrait avoir la bonne idée de sonder les fissures pour évaluer les possibilités d'émergence de nouveaux leaders.

Pendant ce temps, rapporte Deborah Amos de NPR, les représentants américains en visite à Damas ces derniers jours-dans le sillage des élections libanaises plus satisfaisantes-sont sortis ravis de leurs rencontres avec leurs homologues syriens. Les détails ne sont pas clairs pour l'instant, mais il se pourrait que le moment soit propice pour commencer, l'air de rien, à éloigner la Syrie de son alliance iranienne. Sans ses intermédiaires syriens, l'Iran aurait bien plus de mal à influencer les événements au Liban et dans les territoires palestiniens.

Si Obama a soutenu l'idée de diplomatie avec l'Iran, c'est parce que le pays est bien trop puissant dans la région pour être ignoré. Après avoir été officiellement proclamé vainqueur, Ahmadinejad a décrété que sa victoire était un présage du durcissement de la politique étrangère. Si la diplomatie doit devenir aussi vaine qu'inconvenante, l'autre terme de l'alternative pourrait consister à affaiblir l'Iran et à rendre la position de ses dirigeants moins confortable. Faisons miroiter la perspective de relations normales si de nouvelles élections, ou au moins un vrai décompte des voix, sont organisées. En attendant, serrons la vis.

Fred Kaplan

Article traduit par Bérengère Viennot

Crédit Photo: Reuters

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