Quand la banque tue l’industrie
Des banques qui laissent une PMI sombrer sans lui donner une chance de repartir? Ce n’est pas nouveau, mais ça énerve toujours. Et cela conduit à s’interroger sur ce qui ne va pas dans l’économie française, voire européenne.
- Piggy Bank with a clamp on it / Images of Money via Flickr CC License by -
Il était une fois un bon connaisseur du monde de la finance qui a décidé de devenir industriel. Ce n’était pas très malin de sa part: il aurait très bien pu vivre sans prendre ce risque. Mais il y a encore des gens bizarres qui croient qu’il est possible de produire dans ce pays.
Il s’intéresse à une petite entreprise dans le domaine des énergies renouvelables: le créneau est porteur et il lui semble dommage de l’abandonner complètement aux entrepreneurs allemands et autrichiens qui dominent le marché. C’est exactement le type de biens d’équipement —petites séries et haute valeur ajoutée— où un Européen peut espérer se faire une place.
Il réussit à monter un LBO, technique permettant de financer en partie le rachat d’une entreprise par de la dette: on rembourse en se payant sur la bête, ce qui suppose une bonne rentabilité de l’entreprise achetée.
L’affaire se complique
Quelques années après, il rachète une autre entreprise du même secteur, qui a choisi de délocaliser sa production en Pologne. Mais l’absorption d’une entreprise peut se révéler plus difficile que prévu; c’est ce qui arrive dans ce cas précis et l’affaire se complique encore avec le ralentissement de l’activité économique.
Cela n’empêche pas notre homme de préparer le rapatriement progressif des activités parties en Pologne; ce programme arrive à son terme actuellement. Le problème, c’est que l’entreprise risque d’arriver elle aussi à son terme…
Effectivement, le remboursement de la dette liée au LBO devient difficile aux échéances prévues. Le chef d’entreprise demande l’ouverture d’une procédure de conciliation pour obtenir une renégociation de la dette à long terme et un maintien des concours à court terme. Face aux exigences posées par les banques, la procédure de conciliation échoue: c’est la cessation de paiement et l’ouverture d’une procédure de redressement judiciaire.
Les banques jouent la sécurité
La suite logique devrait être un plan de continuation de l’activité avec abandon partiel de la dette. Mais les banques risquent fort de refuser cette solution et de préférer la liquidation pure et simple. En effet, dans ce dernier cas, elles sont sûres de récupérer 60% du montant des prêts en faisant jouer la garantie d’Oséo, organisme de financement qui fait partie aujourd’hui de la Banque publique d’investissement (BPI).
L’entrepreneur ne renonce pas, il cherche à mettre au point un nouveau montage financier avec Oséo et demande l’intervention d’Arnaud Montebourg. Bref, il se bat, mais l’issue du combat est incertaine et quelques dizaines d’emplois risquent de disparaître.
Qui est responsable?
Malheureusement, ce cas n’est pas unique. Des exemples comme celui-là, on peut en trouver dans chaque région. C’est pourquoi aucun nom n’est cité ici. Le but n’est pas d’appeler au secours de telle entreprise en particulier ou de stigmatiser tel établissement bancaire.
On peut certes penser que ceux qui prennent la décision de se désengager d’une entreprise dans les meilleures conditions possibles pour eux, quitte à provoquer sciemment la mort de l’entreprise en question, portent individuellement une lourde responsabilité. Mais dans une banque, la responsabilité est souvent collective. Personne ne tient à être considéré comme le responsable d’une décision qui a entrainé des pertes pour la banque.
La carrière d’abord. Dans cet univers lourdement hiérarchisé, votre interlocuteur, celui qui vous fait savoir que votre crédit est refusé, n’a probablement fait que suivre la consigne donnée par son chef de service, lui-même soucieux de ne pas s’attirer les foudres du directeur d’agence, lui-même dans l’attente d’une nomination à un poste plus important…
Et, pour être sûr que les conseillers ne se laisseront pas attendrir par leurs clients, on ne les laisse jamais trop longtemps au même poste; ainsi, ils n’ont pas le temps de nouer des relations humaines avec leurs clients. D’ailleurs, on ne peut plus considérer, dans la majorité des cas, qu’ils ont des clients. Ils gèrent des dossiers, et un dossier, ça peut se refermer sans états d’âme.
Bâle III: une réelle contrainte…
Le problème est encore aggravé aujourd’hui par le contexte dans lequel évoluent les banques. Après la crise financière de 2008, il a été jugé utile au niveau international de durcir la réglementation qui leur est applicable concernant le niveau de leurs fonds propres (ratio de solvabilité) et l’équilibre dépôts-prêts (ratio de liquidité).
Certes, la réglementation Bâle III, adoptée en décembre 2010, a été considérablement adoucie en janvier dernier concernant le ratio de liquidité et n’a pas encore été transposée en droit européen. Mais, dans les faits, les banques commencent se mettre en conformité avec les nouvelles normes, ce qui les conduit à adopter une politique de crédit plus restrictive.
Certains banquiers vous le diront: ils ont de l’argent, ils aimeraient bien pouvoir prêter plus, mais ils ne le peuvent pas. Ce n’est pas le moindre des paradoxes de voir que, pour punir les excès commis sur les marchés par certaines grandes banques, américaines en tête, on impose de nouvelles règles qui brident l’activité de base de toutes les banques —le crédit aux entreprises et aux particuliers—, sachant que de surcroît les Etats-Unis, peu soucieux de freiner leur économie, ne sont pas pressés d’appliquer Bâle III.
… et un bon alibi
Cela dit, on a de bonnes raisons de penser que Bâle III sert aussi de prétexte aux banques pour ne pas prendre de risques et travailler d’abord à renforcer leur propre situation financière. Le crédit se développe peu actuellement parce que la demande est faible: que l’on soit un particulier ou une entreprise, on évite de s’endetter quand on n’a aucune visibilité.
Mais il y a aussi un problème du côté de l’offre: les banques ne répondent que très parcimonieusement à cette faible demande. Le 21 janvier dernier, Christian Noyer, le gouverneur de la Banque de France, a lancé un avertissement courtois mais ferme aux banquiers de la place: il les a invités à «éviter, de façon générale, une poursuite du fléchissement de l’offre qui aggraverait la situation des entreprises et rendrait plus difficile le nécessaire redressement de la conjoncture». De même, le 7 mars, à Francfort, Mario Draghi, le président de la BCE, faisait état de «conditions de crédit restrictives pour les petites et moyennes entreprises».
Le ministre du Redressement productif et la Banque publique d’investissement ont du travail devant eux… En attendant, avec le moteur du crédit qui tourne au ralenti et une politique budgétaire qui freine, on ne peut guère s’étonner de voir l’économie faire du surplace.
Gérard Horny
Mis à jour le 15/03/2013 à 2h09


















































La banque a droit de vie et de mort sur les entreprises, sur les artisans, sur les commerçants, sur les travailleurs indépendants et sur les particuliers.
La banque c'est la nouvelle aristocratie.
Comme elle, elle se nourrit du sang du peuple.
Bonjour,
Quand une banque prend la décision de récupérer 60% de ses créances, cela correspond disons à 30 % de la valeur d'entreprise estimée en début d'opération (hypothèse dette/equity : 50/50).
Trouvez-vous choquant que cette banque refuse de renouveler sa confiance au gentil-entrepreneur qui veut sauver des dizaines d'emplois, mais qui a réussi à détruire 70% de la valeur de son entreprise en "quelques années" ?
Les points de vue diabolisants d'intellectuels telle Marianne Arnaud ci-dessus me paraissent un peu simpliste pour être portés par un journaliste "spécialiste des questions financières" comme c'est le cas dans cet article.
Quand une banque décide d'empêcher un n-ième refinancement toujours plus risqué, elle limite la casse - elle y perd de l'argent aussi - plutôt qu'elle ne "se nourrisse du sang du peuple".
Je suis bien d'accord , et pour une fois, avec Marianne...
Sauf qu'il suffirait d'une simple petite loi de rien du tout pour régler le pb...
- limiter à 10j max les délais de paiement en BtB pour assécher les besoin de trésorerie
Une autre piste serait le développement des réseaux d'entraides, hors circuits bancaires... comme en suisse par exemple...
Bonjour,
Aussi curieux que cela puisse paraître aux militants anti-banque et anti-finance il est interdit à une banque de perdre de l'argent au risque de devenir inopérante et totalement inutile à la société.
Les banques font certainement des erreurs, mais dans la plupart des cas elles préservent l'intérêt général en se préservant elle-mêmes.
De plus il est assez courant que ce qui nous fait vivre puisse nous tuer
l'oxygène, le CO2, le cholestérol sont dans ce cas... il en est de même de l'URSSAF de la Sécurité Sociale du syndicalisme et de notre modèle social obsolète ubuesque et non financé qui tue notre industrie à petit feu depuis la libération.....La moralisation du capitalisme passe par la maîtrise des modèles sociaux. La spéculation profite au maximum de nos surendettements.. Nous avons donc les banques et les financiers que nous méritons.
Assis sur des montagnes d'argent (qui ne leur appartiennent pas), bien conscients du pouvoir que cela leur donne, flattés d'être courtisés et pas insensibles aux appels pressants de tous ceux qui ont cruellement besoin d'une rallonge, les banquiers ont une tendance naturelle à trop prêter. Ce qui tue, voyez-vous, ce n'est pas que les banques ne prêtent pas suffisamment, c'est que les banquiers dont la première des responsabilités est de préserver l'argent des déposants ne peuvent s'empêcher de prendre des risques qui ne sont pas pour eux. Ce qu'il faut bien voir, c'est que la préservation des dépôts, c'est pas très sexy tandis que jouer au maître-nageur sauveteur, ça en jette! Et c'est ainsi que l'on est régulièrement amené à faire appel aux contribuables pour remettre le système bancaire à flot.
Non, voyez-vous, ce qui manque, ce ne sont pas les prêts. Ce qui manque, c'est du capital, des fonds propres, des actionnaires i.e. des investisseurs qui acceptent de prendre le risque de perdre leur mise parce qu'ils ont confiance dans leur investissement et bon espoir d'en sortir gagnant. Oui mais, pour qu'il y ait du capital, il faut qu'il y ait des chances de gagner. Et puis, le capital, il faut bien le dire, on aime pas trop ça!
Ancien banquier comme "chargé d'affaire Entreprises" puis Directeur d'Agence, avec un parcours bancaire de 20 ans, je suis devenu Entrepreneur il y a 3 ans, par choix, pas par obligation (en gros, je n'ai pas été viré...). Chaque mot de l'article décrit la vérité de la situation et le "double" effet Oseo est catastrophique ! Oseo est censé faciliter le crédit, c'est un super outil ! Je ne vois d'ailleurs pas l'intérêt de la BPI... Mais le cynisme de certains dirigeants bancaires (dont certains d'ailleurs jalousent la réussite de leurs clients et font parfois oeuvre de basse vengeance) tend á corrompre le système en faiasnt jouer la garantie plutot que d'étudier les sorties ... par le haut.
On ne peut pas forcer une banque a preter de l'argent, mais on ne devrait pas non plus forcer le contribuable a preter aux banques de l'argent gratuit (ou quasi gratuit) comme c'est le cas aujourd'hui...
On dit: "investir est la solution", ce n'est une solution que si l'investissement est perenne. La responsabilite de l'echec de l'investisseur cite ci dessus est entierement la sienne, il n'a pas su convaincre, c'est la loi du marche.
Le scandale des banques aujourd'hui est qu'elles beneficient de pret a taux zeros qui ne servent qu'a reconstruire leur bilan sans avoir a prendre de risque. Ceci cree un defaut de marche artificiel et une niche de privileges injustifiee pour les banquiers.
d'un cas particulier vous voudriez tirer une généralité. un LBO consiste en un achat d'une entreprise que l'on compte rembourser avec l'activité de cette entreprise. quand on se rate ce n'est pas l'entrepreneur qui trinque, mais la société qui l'a achetée...
du coup, il a raté, et c'est dommage pour son activité. mais contrairement à votre titre racoleur, ce n'est pas la banque qui tue, c'est le manque de clients de cette boite.
1) l'entrepreneur est arrivé avec un dossier de LBO avec un certains
volumes d'activité
2)ce volume n'y est plus du coup le LBO n'est pas remboursable....
la Banque a parfaitement joué son rôle, puisqu'elle a permis ce rachat.elle n'a pas vocation a se mettre en péril pour assumer les erreurs stratégiques des entrepreneurs.
Le sujet mérite mieux hélas que les jugements à l'emporte pièce dont nous sommes trop souvent coutumiers. Entre les banquiers suceurs de sang et la sainte loi du marché, il y a les réalités qu'il faut impérativement concilier : la responsabilité des banques de ne pas faire gonfler la bulle du crédit, la responsabilité de l'entrepreneur qui doit mesurer ses risques, et celle de la collectivité qui doit sauvegarder son tissu industriel dans les périodes de crise. Tirer la chasse sur un LBO qui aurait bien profité à notre ex-banquier s'il avait réussi, c'est un peu court et inconséquent, comme faire payer sa banque.
Les LBO, c'est bien en période de croissance forte. On peut rembourser sans obérer l'avenir de l'entreprise. En dehors de ces périodes, ce sont des instruments à réglementer. Sans quoi, au mieux, l'entrepreneur s'en met plein les poches, le banquier aussi, et l'entreprise trinque.