Culture

Objectif femmes

Fanny Arlandis, mis à jour le 12.03.2013 à 13 h 31

Neuf femmes photojournalistes nous racontent l’histoire d’une des photos majeures de leur carrière. Certaines images sont inédites, d’autres datent d’il y a plus de dix ans. Chacune a un sens particulier dans leur carrière, qui reflète leur vision du monde ou qui conte une histoire qu’elles souhaitent partager.

Deux pèlerines chrétiennes posent leur tête sur un autel de l’église du Saint Sépulcre pendant la semaine sainte, Jérusalem, le 15 avril 2009 / © Gali Tibbon

Deux pèlerines chrétiennes posent leur tête sur un autel de l’église du Saint Sépulcre pendant la semaine sainte, Jérusalem, le 15 avril 2009 / © Gali Tibbon

Bien que largement moins nombreuses que leurs confrères de sexe masculin, elles sont des milliers à parcourir le monde pour le photographier. Parce qu’il n’est pas nécessaire d’être le 8 mars pour parler des femmes, Slate.fr a contacté neuf photojournalistes originaires de différents pays, Paula Bronstein, Ami Vitale, Holly Pickett, Lana Slezic, Catalina Martin-Chico, Gali Tibbon, Sarah Caron, Caroline Poiron, et Karen Robinson pour qu’elles nous racontent l’histoire d’une des photos majeures de leur carrière.

On ne donne que trop rarement l’occasion aux photoreporters de parler de leurs images. Dans les journaux, les légendes dépassent rarement la ligne et vont à l’essentiel: un évènement, un lieu, une date. On ne connaît presque jamais le contexte, la rencontre derrière cette image ou même l’évolution du travail du photojournaliste.

Nous avons donc demandé à ces neuf femmes de choisir librement une de leurs photos. Une photo qui ait un sens particulier dans leur carrière, qui reflète leur vision du monde ou qui raconte une histoire qu’elles souhaitent partager. Une seule?! «Il est très difficile de choisir une seule photo qui nous corresponde vraiment, qui corresponde à notre travail, à notre démarche… Je pense que selon mon humeur je pourrais en choisir une différente par heure!», s’exclame Catalina Martin-Chico. Mais elles ont joué le jeu en espérant un échange, les réactions d’un public qui ne connaît généralement pas ces endroits.

Les photos qu’elles ont choisies font partie de projets au long cours, menés sur des mois voire des années ou sont issues de reportages ponctuels commandés par des journaux. Elles ont saisi une partie de l’histoire d’un peuple, d’une famille ou d’une personne dans le but de «porter notre regard sur leurs vies, dans toutes leurs contradictions et leurs complexités», explique Karen Robinson lorsqu’elle évoque son travail sur la pauvreté et le chômage dans le nord du Royaume-Uni.

Certaines images sont inédites, d’autres datent d’il y a plus de dix ans. Nous avons voulu respecter la totale liberté du choix des photographes. C’est pour cette raison que nous n’avons pas imposé d’unité et qu’une des photos est en noir et blanc.

Paula Bronstein

Massoma, 18 ans, souffre de brûlures par auto-immolation sur 70% de son corps. Elle montre ses cicatrices lors d’une visite à l’hôpital régional d’Herat, en Afghanistan, le 21 octobre 2004 / © Paula Bronstein / Getty Images

Lorsque Paula Bronstein prend cette photo de Massoma, cela fait deux mois que cette dernière a tenté de s’auto-immoler. Nous sommes à l’hôpital d’Herat, dans l'ouest de l'Afghanistan. Cette Afghane de 18 ans brûlée sur 70% de son corps refuse d’admettre les raisons de sa tentative de suicide. «Mais les raisons principales de ces actes sont les mariages forcés, la violence, la pauvreté et le manque de libertés et de droits», explique la photographe.

«Des nombreuses photos que j’ai prises en Afghanistan, c’est celle où ma signature est la plus présente, cette image a toujours signifié beaucoup, elle retient l’attention. Elle dit énormément de choses sur comment les femmes sont traitées dans le pays, comment les femmes n’en peuvent plus de leurs vies et des tortures qu’elles subissent. Cette photo est une déclaration très forte», confie Paula Bronstein avant d’ajouter:

«En détruisant la moitié de leur corps, elles disent aussi qu’elle ne veulent plus être considérées comme une propriété. Cette femme s’est détruite elle-même, elle n’a pas été attaquée. Aujourd’hui, leur situation est sûrement mieux que lorsque j’ai pris cette photo car un nouveau centre des brûlés a ouvert à Herat. Je pense qu’il faut insister sur ce genre de questions parce qu’elles ne se résolvent pas. Ils améliorent les traitements des brûlures, mais la vie de ces femmes ne s’améliorent pas. Mais toutes les Afghanes ne sont pas concernées, ça dépend où elles ont grandi et dans quelle famille, mais aussi s'il s’agit d’une zone taliban ou non

Ami Vitale

Alio, enfant du village de Dembel Jumpora en Guinée-Bissau, 2000 / © Ami Vitale

Cette photo d’Ami Vitale a été prise en Guinée-Bissau, en 2000. «Une grande partie de l'Afrique est uniquement connue pour ses guerres civiles et la pauvreté, mais au-delà des routes goudronnées et des chemins battus de latérite, il existe une belle culture toujours en contact avec la nature qui l'entoure. Mon voyage a été un coup d'oeil dans la simplicité et la beauté de la façon dont la majorité des habitants de cette planète vivent», confie la photographe américaine. De ses six mois de reportage dans le village de Dempel Jumpora, elle attache une très grande importance à sa dernière soirée.

«Je me suis assise avec un groupe d'enfants sous une mer d'étoiles pour leur parler de mon retour en Amérique. Alio, qui était parmi les enfants, m'a demandé innocemment si nous avions une lune en Amérique. C’était tellement symbolique et émouvant de réaliser à quel point l’Amérique lui semblait un monde à part. Cette image m'a fait réaliser que ce qui nous lie est plus puissant que ce qui nous divise

Holly Pickett

Kauthar joue avec son fils de neuf mois, Muhammad, à côté des ruines de leur maison à Jabaliya, Bande de Gaza, le 26 janvier 2009 / © Holly Pickett

La photographe américaine Holly Pickett est envoyée à Gaza en 2009, au lendemain de l’opération Plomb durci. «Toutes les maisons des alentours étaient détruites, raconte-elle. Puis j’ai vu cette femme jouer avec son bébé. Cette joie constituait un tel contraste avec les destructions. J’ai commencé à lui parler. Ce sont les ruines de se maison que l’on voit derrière et deux de ses filles, de 3 et 7 ans, avaient été tuées pendant l’attaque israélienne», témoigne Holly Pickett.

«Même si cette femme est passée par la plus intense des douleurs, je la vois comme une survivante, elle était si forte. Malgré les pertes de ses proches, elle continue à s’occuper de sa famille. Ce sont en quelque sorte les femmes qui, pendant les guerres, permettent à la famille de continuer à vivre.»

Lana Slezic

Malalai Kakar était une des seules policières à Kandahar, Afghanistan, 2005 / © Lana Slezic

Lana Slezic a pris cette photographie dans le bureau de Malalai Kakar, en Afghanistan, en 2005. Elle était la première policière de Kandahar après le renversement du régime taliban en 2001. Sur une période de deux ans, Lana Slezic a documenté la vie de cette femme.

«J’ai eu le privilège de faire connaissance avec sa famille et de rester à son domicile, y compris au petit matin du jour où elle a organisé le rassemblement pour de nombreuses femmes de la ville. C’était la première fois que je voyais des femmes afghanes s’amuser vraiment, dans l’intimité d’une cour fermée. Elles ont chanté, dansé, dîné ensemble. Il y avait un sentiment magnifique d’unité et de force cette nuit-là. Mais j’ai toujours eu peur pour la vie de Malalai. Elle recevait constamment des menaces de mort à cause du travail qu’elle faisait: aider les femmes à Kandahar et accomplir les devoirs d’une profession traditionnellement masculine

Malalai était toujours armée sous sa burka. «Elle était exceptionnelle dans son travail, elle n’a jamais faibli. Elle était puissante et unique», raconte la photographe canadienne d’origine croate. En septembre 2008, trois mois après la naissance de son premier enfant, Lana Slezic apprend que Malalai a été assassinée par les talibans devant sa maison.

«Je me suis effondrée. J’ai pleuré comme si quelqu’un avait tué un membre de ma famille. Sa photographie est suspendue au-dessus de mon bureau, comme un rappel constant de ce qu’elle était et ce qu’elle représentait. Sa force et sa résilience me donne de l’espoir dans un monde qui ne pourrait que bénéficier avoir davantage de femmes comme elle

Catalina Martin-Chico

Les femmes yéménites à la veille des élections, février 2012 / © Catalina Martin-Chico / Cosmos

«Aujourd’hui mon choix s’est arrêté sur ce portrait, commence la photographe espagnole Catalina Martin-Chico, parce que d’abord je le trouve beau, mais surtout parce qu’il porte en lui une signification particulière.»

Depuis cinq ans, cette photographe documente l’évolution du Yémen, son histoire et ses embryons de révolution. «Cette photo a été prise en mars 2012, au moment des élections qui marquaient la fin d’une année de révolution. Les femmes ont été nombreuses à se mobiliser, à manifester, à prier dans le seul but de faire tomber le président Ali Abdallah Saleh. Les femmes ont pris un vrai rôle dans cette révolution, là où on ne les attendait peut-être pas», témoigne la photographe.

Puis elle a rencontré cette fille, et ses soeurs «montrant leur visage et leur féminité en portant des foulards de couleurs vives à la mode égyptienne!».

«Cette photo est une ouverture, une évolution possible de cette société encore en transition. Une femme aux couleurs vives en train de se maquiller est un saut vers l’avenir. Alors je pense que cette photo, aussi banale soit-elle, comporte quelque chose que je n’ai pas vu en cinq ans dans ce pays, et qui, peut-être, a été rendu possible par la révolution, par l’assurance que les femmes ont pu prendre depuis

Gali Tibbon

Deux pèlerines chrétiennes posent leur tête sur un autel de l’église du Saint Sépulcre pendant la semaine sainte, Jérusalem, le 15 avril 2009 / © Gali Tibbon

L'Israélienne Gali Tibbon photographie depuis plusieurs années les chrétiens de plusieurs pays du monde. Cette photo fait partie de son travail sur les croyants de Jérusalem intitulé «Echos de la Jérusalem chrétienne».

Ces deux chrétiennes sont des orthodoxes roumaines. On les voit placer leurs têtes sur l’autel de la Chapelle de Saint Longinus dans le Saint Sépulcre, pendant le pèlerinage de Pâques. «Selon la tradition orthodoxe, raconte Gali Tibbon, si tu places ton oreille sur l’autel tu peux entendre l’agonie de Jésus.» C’est l’émotion du moment qui a poussé Gali à choisir cette photo. «Cette image a été prise pendant un moment rare, l’église était très paisible (alors que normalement pendant la semaine sainte les croyants du monde entier s’y entassent)», confie la photographe. Elle se sent particulièrement touchée par «l’expression de leurs visages» et «la symétrie» de la scène.

«Ce fut un moment magique où tous les éléments trouvaient leur juste place, au bon moment, avec la bonne lumière.»

Sarah Caron

Une top model du Pakistan issue d’une famille pachtoune pose avec les créations du designer Rizwanullah dans les rues de Karachi, le 11 avril 2012 / © Sarah Caron

Depuis 2007 Sarah Caron se rend régulièrement au Pakistan pour des sujets liés à l’actualité. En 2012 elle obtient le prix Canon AFJ pour poursuivre un projet sur les femmes pachtounes dont voici une des photographies du projet qui sera présenté à Visa pour l’image en septembre prochain.

«Je couvrais la fashion week pour VSD et la personnalité de cette mannequin pachtoune m'a interpellée, je lui ai proposé de la photographier à ma façon, hors des sunlight du catwalk, c’est elle qui a choisi le lieu et la robe, au début elle posait, ensuite elle s'est abandonnée, elle n’était plus en représentation, elle était partie ailleurs», raconte la photographe

«C’était un espace un peu fermé, une immense cour où des camions venaient se garer pendant le shooting. Mais ça a été très rapide, on ne se balade pas habillé comme ça dans la rue à Karachi

Et ce d’autant plus que cette mannequin est issue de l’ethnie pachtoune, une de celles qui respecte le plus la loi qui impose une stricte ségrégation entre les femmes et les hommes: la loi du Purdah. «J’ai vu chez elle un comportement un peu provocateur, poursuit Sarah Caron, Elle est l’exception des femmes pachtounes. Elle a réussi à choisir sa vie, à s’émanciper du poids des traditions, elle a notamment fait un mariage d'amour.»

«Elle réfléchit beaucoup à l’état du monde. On a toujours eu des discussions centrées sur l’actualité, sur la politique du Pakistan et dans le monde, comme la question du voile en France

Caroline Poiron

Mogadiscio, la capitale somalienne, est sous perfusion. Alors que la sécheresse et la famine ravagent le pays, des femmes et des hommes sont payés par une ONG du Qatar pour prier pour que la pluie tombe, septembre 2011 /  © Caroline Poiron / divergence-images.com

Caroline Poiron se rend avec l’équipe d’Envoyé spécial à Mogadiscio en septembre 2011. La famine et la sécheresse de l’été dévastent le pays. «A partir de fin août, les réfugiés sont venus abondamment et le 20 les chebab se retiraient de la capitale. La pays est alors sous perfusion et ne vit que grâce à l’aide humanitaire», se souvient la photographe.

Pour ce reportage, son équipe était entourée par pas moins de neuf gardes du corps. «La ville était dévastée, c’était impressionnant», poursuit-elle. Cette photo a été prise au coeur de Mogadiscio. Des femmes sont rassemblées sur un terrain de foot pour prier pour que la pluie tombe. «Une organisation humanitaire du Qatar avaient payé les femmes du camp de réfugiés d’à côté pour les faire venir. Ce sont eux qui leur ont fourni ces beaux vêtements. Mais ces femmes ne sont pas des étudiantes. Il n’existe pas d’université à Mogadiscio, encore moins pour les femmes! Les Qataris ne sont là que pour arabiser la Somalie», explique Caroline Poiron.  

«Ces femmes pleines de couleurs représentent vraiment l’ambiance qu’on ne peut trouver qu’à Mogadiscio. Et puis je n’ai pas voulu montrer les armes. Cette photo va plus loin.»

Karen Robinson

Gemma et Tony dans leur maison. Tony était recherché par la police pour avoir déserté l’armée, Gemma attendait anxieusement son retour, Horden, Royaume-Uni, 2005  /  © Karen Robinson

Karen Robinson a travaillé pour la Side Gallery et produit un travail sur la pauvreté et le chômage à East Durham, dans le Northumberland (au nord du Royaume-Uni).

«Je voulais me concentrer sur la vie des adolescentes qui grandissent dans les anciens villages miniers. Je voulais explorer leur monde quotidien, leurs rites de passage, l’amitié, l’amour et la maternité. Comment voient-ils leur propre vie?»

Au début, les filles s’étonnaient de sa démarche, puis elles ont laissé la confiance s’installer. «Chaque fille était fascinante, leurs vies chaotiques, constate Karen Robinson. J’aimais leur sens de l’humour. J’étais tantôt choquée par leur innocence, tantôt par les expériences qu’elles ont subiesCette photo en particulier est un fragment de l’histoire d’un couple: Gemma et Tony.

«Gemma et Tony étaient très amoureux, lui était recherché par la police pour avoir déserté l’armée et venait de revenir dans leur maison de location. Un moment magnifique dans une vie difficile»

Fanny Arlandis

Fanny Arlandis
Fanny Arlandis (271 articles)
Journaliste à Beyrouth (Liban). Elle écrit principalement sur la photographie et le Moyen-Orient.
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