Culture

Pierre Bellemare, son histoire extraordinaire

Elise Costa, mis à jour le 18.03.2013 à 16 h 54

Le conteur cathodique m'a reçue chez lui, au fin fond du Périgord. Pour le paraphraser, son histoire est tirée de faits réels...

Pierre Bellemare en 2011 à Neuilly-sur-Seine. PATRICK KOVARIK / AFP

Pierre Bellemare en 2011 à Neuilly-sur-Seine. PATRICK KOVARIK / AFP

C'est un lieu-dit que même le plus aguerri des GPS peine à trouver. Au fin fond du Périgord, non loin du récent fait divers des «reclus de Monflanquin», une demi-douzaine de paons monte la garde devant la demeure de Pierre Bellemare. «Ce sont des gardiens hors-pair, m’explique le conteur, au moindre bruit suspect, ils donnent l’alerte.»

L’affaire débute de façon étrange.

Avec ses 83 ans au compteur, Pierre Bellemare est un dinosaure de la télévision et radio françaises qui ne met plus son CV à jour depuis belle lurette. Producteur et animateur de jeux télévisés, il a connu RTL alors qu’elle s’appelait encore Radio-Luxembourg (Les Grosses Têtes), la RTF et Antenne 2 (La Tête et Les Jambes) alors qu’aucun gamin né après la chute de l’URSS ne saurait ce dont il s’agit aujourd’hui.

Vous pensez souvent être «trop vieux pour ces conneries»? L’homme au costume-bretelles et cheveux blancs présente toujours une émission de faits divers (Les Enquêtes Impossibles) sur une chaîne du câble, NT1. Vous n’êtes pas trop vieux, et Pierre Bellemare non plus.

Mais l’écrivain-conteur a surtout marqué les jeunes esprits des années Mitterrand, au même titre que son ami historien Alain Decaux, ou que Jean Rochefort, l’un de ses acteurs favoris, à l’époque où il était présentateur de dessins animés.

Durant trois décennies –entre 1955 et 1986– sa voix a chuchoté des histoires extraordinaires qui empêchaient des familles entières de dormir debout. Vengeances abracadabrantes, trésors des Carpates, amants diaboliques et autres récits insolites prenaient vie à travers le transistor, tous ayant pour particularité ceci: ils étaient entièrement vrais. Peu à peu, le maître du suspense réussit à envahir les bibliothèques de maisons de vacances en les adaptant en bouquins, sous des titres aussi parano-kitsch que Ils ont vu l’au-delà ou Crimes de sang.

Au cours de sa carrière, il en aura vendu au moins 8 millions, sans même compter les poches et autres dérivés. Un flop de Pierre Bellemare, c’est 50.000 exemplaires[1]. Aujourd’hui encore, un nouveau livre estampillé Pierre Bellemare sort en librairie tous les six mois ou pas loin.

Voilà comment toute une génération de marmots a pu s’enfiler, page après page, des faits divers comblant leur besoin inné de morbide[2] et de surnaturel. Et si la carrière de Pierre Bellemare montre qu’il possédait un sens inné des affaires, il y a une chose qu’il n’avait pas inscrite au tableau: inventer la littérature de gare pour enfants.

Poussé par l’impatience ou l’envie d’en finir au plus vite, Monsieur Bellemare m’emmène au salon où trône une crèche de Noël de quatre mètres de long. Tout Bethléem est de la partie, version miniature et scintillante. «Je n’en ai pas assez profité au mois de décembre, alors je l’ai laissée», explique sa femme Roselyne, sorte de Patsy Stone flamboyante qui mériterait un article à elle seule. C’est la «journée tongs», cette journée de fin janvier où le redoux rappelle le printemps à notre bon souvenir. 

Je fouille mon sac-à-dos à la recherche de mon dictaphone et de mon carnet de notes  –coincés quelque part entre mon pyjama et mon slip de rechange, puisque j’étais conviée à dormir sur place («Si vous venez de Toulouse en voiture, ça fait une trotte. Dormez à la maison, nous avons une chambre d’amis. Vous pourrez reprendre la route le lendemain matin»).

Il s’assoit sur un des ces fauteuils-bouledogues en cuir beige, et croise les mains sur son large ventre. Pour sûr, il n’a rien perdu de son air tendre et classieux.

«Que voulez-vous savoir?»

Depuis un accident cardio-vasculaire il y a un an et demi, sa vision périphérique de l’oeil gauche a disparu. Pour le reste, tout est en place. Sa mémoire fournit le fioul, de même que le bon pinard. Pas une seule fois il ne radote au cours de ces vingt-quatre heures.

«L’aventure a commencé de façon tout-à-fait inattendue»

Au milieu des années 1950, Pierre Bellemare décide, avec son ami et collègue Jacques Antoine, de lancer un tout nouveau concept d’émission radiophonique. La culture populaire française a d’ailleurs quelques dettes envers Jacques Antoine, puisqu’il est le créateur –entre autres– du Schmilblick, Tournez Manèges et Fort Boyard. Sans Jacques Antoine donc, il n’y aurait pas eu de Père Fouras, mais surtout il n’y aurait pas eu d’Histoires Vraies à Radio-Luxembourg. Pierre Bellemare n’est alors que le conteur: Jacques Antoine écrit tous les textes lus au micro pendant 26 minutes, chaque dimanche soir. Radio-Luxembourg passe en tête d’audience.

«A l’époque, le dimanche soir était le grand moment d’écoute de la radio, puisque la télévision n’existait pas.»

Un jour, Roger Nimier –«un écrivain formidable, très beau de sa personne et qui s’est flingué en voiture»– contacte Bellemare et Antoine. Il est à ce moment-là directeur de collection chez Gallimard et a envie de faire de la vraie littérature de gare: sortir des livres que l’on achète avant de partir et que l’on peut jeter à la descente du train parce qu’on l’aura entièrement lu. Le premier (et l’unique) bouquin de ce genre contient cinq, six récits écrits tirés des Histoires Vraies.

«Eh bien, je n’ai jamais vu un bide de cette importance, c’était grotesque, le loupé absolu. Il restait des stocks partout.»

Pierre Bellemare part dans un rire tonitruant à s’en faire chavirer la glotte. Sûrement parce qu’il sait qu’après ce faux départ, le vent va se mettre à tourner.

Quand, en 1972, Europe 1 propose au binôme de créer une nouvelle émission pour eux, ils décident de remettre le couvert.

«En général, même si une émission a connu un franc succès, une fois terminée, les gens vous en parlent pendant 3-4 mois, 6 mois maximum, et après c’est fini, on passe à autre chose. Là, 10 ans après, les gens me demandaient encore pourquoi je ne leur racontais plus d’histoires.»

Ainsi naissent les Dossiers Extraordinaires à l’antenne d’Europe 1.

«A ce moment-là, on change considérablement de rythme: nous passons à des histoires quotidiennes. Donc 6 histoires par semaine à trouver, à documenter, et à écrire. Personne n’est capable d’écrire seul 6 textes d’une demi-heure par semaine. Là forcément, il faut une organisation. Nous constituons alors une équipe d’auteurs composée, en plus de nous, de Marie-Thérèse Cluny, Jean-François Nahmias, Jérôme Equer, Grégory Franck, Jacques Florent et Jean-Marc Epinoux –qui sont morts, hélas!– et j’en oublie d’autres, plus une équipe de documentalistes.»

Ce noyau dur n’a pas changé depuis quarante ans. Ce qui explique pourquoi, dans toutes les interviews de Pierre Bellemare que vous lirez, vous ne l’entendrez jamais parler que de «nous» et de «nos livres» –même si les éditeurs se refusent à mettre aussi le nom des coauteurs en gros caractères, préférant miser uniquement sur la personnalité de Bellemare.

«Mais petit à petit, Jacques Antoine finit par avoir tellement de boulot ailleurs qu’il n’a plus le temps de s’occuper de ça. Par la force des choses, je deviens le rédacteur en chef de cette équipe et je me mets à collaborer à l’écriture, avec l’aide de ces auteurs très expérimentés. Tout doucement. J’apprends.»

La seule règle, ce sont les dialogues. Il faut que les personnages se parlent. Sans ça, le livre se vend moins bien.

Les affaires marchent si bien qu’en 1974, Jean Frydman, le directeur de la régie d’Europe 1, décide de rassembler lesdites histoires dans un livre. Rebelote. Cette fois, les éditeurs ricanent carrément dans leur barbe («pourquoi voudriez-vous que les gens achètent quelque chose qu’ils ont déjà entendu?»)[3]. Frydman ne se laisse pas démonter. Il va voir le patron de Fayard pour lui demander de publier les Dossiers Extraordinaires, et s’engage à prendre tous les risques financiers en échange. Mais il précise qu’il veut immédiatement un tirage à 50.000 exemplaires, croyant tenir un best-seller.

«Et là le livre sort.»

Pause.

«Et on en vend 250.000.»

En réaction, Jean-Luc Lagardère, propriétaire d’Europe 1, décide alors d’éditer les livres de Bellemare. Il crée sa propre maison d’éditions, Edition n°1.

«Mais comme il n’y connaît rien en édition, il décide de s’associer à 50/50 avec Hachette. Et comme il s’aperçoit qu’Hachette ne marche pas très fort, il décide de la racheter, ce qui donnera par la suite le groupe Hachette Filipacchi Medias

Une autre histoire qui n’existerait pas sans Pierre Bellemare.

«C’est marrant non?»

Remercié par Europe 1, quatorze ans plus tard, Pierre Bellemare et ses complices poursuivent l’écriture des bouquins en en changeant un peu la formule, désormais à thème. L’un des tous premiers montre l’écrivain, les cheveux poivre et sel, dans un médaillon sur fond bleu. En lettres rouge sang y est inscrit le titre Quand Les Femmes Tuent.

«Je me souviens de cette histoire qui m’avait particulièrement séduite sur cette femme qui, pour se venger des hommes, les attirait chez elle et jetait sur leurs parties sensibles un coton imbibé d’alcool qu’elle enflammait. Honteux, les types n’osaient pas l’attaquer en justice...»

Il me raconte que rapidement, ils changent tous les noms et les lieux des faits divers qu’ils récoltent dans la presse nationale et internationale. Plusieurs procès leur sont intentés par les protagonistes des histoires racontées. Depuis, il a une lettre modèle, toute prête dans son ordinateur, pour répondre aux gens qui lui écrivent en pensant avoir reconnu leur arrière-grand-mère et qui lui demandent de la documentation.

«Vous devez faire erreur.»

Je lui explique que l’une des raisons de son succès est, à mes yeux, due au fait qu’il ne mentait pas aux enfants, qu’il se mettait à leur portée, et que grâce à lui, nous pouvions appréhender les horreurs du ce monde[4]. Ce n’est pas la première fois qu’il entend ça. L’écrivain l’admet volontiers: sa plus grande fierté est d’entendre un parent lui dire que c’est avec lui que son fils ou sa fille a lu un livre en entier.

Je lui demande comment il pense être perçu dans le milieu de la littérature.

«Très mal. Nous sommes considérés comme faisant de la sous-littérature. Dans son livre La Carte et le Territoire, Houellebecq écrit une phrase très méprisante à mon égard. Je suis habitué. Vous savez, j’ai fait une fois le Salon du Livre à Paris, je me suis juré de ne plus jamais y aller. C’est pas fait pour moi du tout.»

Alors qu’il est sûrement plus érudit que les membres de cette soi-disante élite, digressant tour à tour sur Charles de Gaulle, l’art populaire (qu’il collectionne avec sérieux) et la morale ouvrière d’autrefois, il y a pourtant de quoi se foutre en rogne quand on lit la description de vieille baderne qu’en fait Michel Houellebecq[5].

S’il avait pris la peine de lire un seul livre de Bellemare, il y aurait vu un vocabulaire riche, dense et parfois rare, qui rendrait presque fade n’importe quelle traduction en langue étrangère. D’ailleurs, ses livres ne sont quasi-pas traduits hors de nos frontières. Le marché anglais est de toute façon saturé d’ouvrages de ce genre. 

«Un de mes mots préférés de la langue française, c’est “touffeur”. Il s’utilise en été, pour décrire une chaleur étouffante.»

Nourri aux grands auteurs français depuis sa plus tendre enfance (Jules Verne, Victor Hugo –qu’il surnomme «Totor» et dont il possède une lettre originale–, Honoré de Balzac...), Pierre Bellemare a des points communs avec Guy de Maupassant, lui-même Normand et grand adepte des crimes et faits divers de son époque.

«Mais lui a attrapé la syphilis, ce dont il était très fier, et a fini dans un hospice à baver et ramper à même le sol.»

Michel Houellebecq n’est pas le seul. Christophe Hondelatte a lui-même déclaré, en quittant l’émission Faites Entrer L’Accusé sur France 2:

«Je n’ai pas l’intention d’être celui qui raconte des faits divers jusqu’à 90 ans comme Pierre Bellemare.»

Ce qui est profondément injuste: les faits divers ne sont pas, pour Pierre Bellemare, un os à ronger. Il aime vraiment ça. Il peut disserter pendant des heures sur Jean-Claude Romand, la question de se faire justice soi-même et les joggeuses qui se font assassiner («mais bon sang, quand est-ce que les gens vont comprendre que courir seul dans une forêt c’est dangereux?»). Il regarde les documentaires qui traitent des erreurs judiciaires en citant Jacques Prévert («Où s’en va-t-il tout ce sang répandu?»), et théorise sur le crime parfait qui ne l’intéresse pas car «par définition, il ne peut pas se raconter».

Qu’importent les types au nom en H comme Haters. Après tout, «l’arrivée sur la Lune, c’est aussi un fait divers en soi».

Peut-être est-ce à cause du télé-achat, concept qu’il a importé des Etats-Unis en 1987. Avec sa coéquipière Maryse Corson, il présentait sur un canapé en velours divers objets à acheter «des objets à travers lesquels je pouvais raconter une histoire». C’est-à-dire jamais de crème amincissante ni d’antirides. Pierre Bellemare assume complètement. Il a toujours le beurre-mousse de l’époque sur sa table au petit-déjeuner.

«J’ai réussi à faire avouer à Philippe Bouvard, qui n’arrêtait pas de m’épingler là-dessus, qu’il n’avait jamais regardé une seule émission.»

Un autre regret semble pointer, quand je lui demande pourquoi, avec sa voix et son physique à donner la réplique à Jean Gabin dans Razzia sur la chnouf (Henri Decoin, 1955), il n’a pas fait plus de cinéma.

«Moi non plus, je ne sais pas...»

Enfin, il y a cette question un peu gênante, qui ne peut arriver qu’à la tombée de la nuit, tandis que les écrans de surveillance reflètent une pluie épaisse et grise: comment aimerait-il que l’on se souvienne de lui?

«Vous savez, j’arrive à un âge où chaque semaine j’apprends la mort d’un copain. C’est l’hécatombe. Je n’ai pas la prétention que l’on parle de moi plus tard. Des personnes que je vénérais autrefois sont morts dans l’indifférence la plus totale –pas un mot sur eux, rien. Alors je me suis préparé à ça. Mais j’ai un stock, une liste réservée de livres qui paraîtront après ma mort. Mon fils et ma fille s’en occuperont.»

Il attrape une vieille édition de Notre Cœur de Guy de Maupassant, et lit dans les dernières pages ces mots du critique littéraire Augustin Filon:

«M. de Maupassant ne s’est jamais montré plus grand écrivain que dans Notre Cœur

Un autre point commun avec M. Bellemare à ajouter à la liste.

Elise Costa


[1] A noter que ces chiffres m’ont été communiqués par Roselyne Bellemare, Albin Michel arguant qu’ils n’étaient pas en mesure «de divulguer ces informations». Un mystère de plus. Retourner à l'article

[2] Si les enfants n’avaient pas besoin de morbide et de surnaturel, les légendes urbaines et l’émission Mystères (TF1) n’auraient jamais pu exister. Retourner à l'article

[3] Le Bonheur est pour demain, Pierre Bellemare et Jérôme Equer, éd. Flammarion, chapitre 39. Retourner à l'article

[4] Ce qui est la même théorie que Bruno Bettelheim dans Psychanalyse des contes de fées. Retourner à l'article

[5] «(…) il se retrouva en face de Pierre Bellemare, vêtu d'un pantalon en Tergal bleu pétrole et d'une chemise blanche à jabot couverte de taches de graisse, son pantalon était retenu par de larges bretelles aux couleurs du drapeau américain. Jed tendit chaleureusement la main au roi français du téléachat, qui, surpris, la lui serra, et reprit son parcours, un peu rasséréné», La Carte et le Territoire, éd. Flammarion, p. 168.

Elise Costa
Elise Costa (96 articles)
Journaliste
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