France

Comment le FN a réussi le hold-up sur les valeurs méridionales

Elian Cellier, mis à jour le 11.03.2013 à 16 h 28

Historiens, sociologues spécialistes du mouvement d’extrême droite dans la région s'interrogent, dans un ouvrage à paraître cette semaine («Vote FN: Pourquoi?»), sur les raisons du succès du FN dans le Languedoc et la Provence. Des leçons à tirer pour le reste du pays.

Les deux députés du mouvement frontiste: Gilbert Collard, élu dans le Gard, et Marion Marechal-Le Pen, élue FN dans le Vaucluse, à l'Assemblée nationale, en février 2013. REUTERS/Charles Platiau

Les deux députés du mouvement frontiste: Gilbert Collard, élu dans le Gard, et Marion Marechal-Le Pen, élue FN dans le Vaucluse, à l'Assemblée nationale, en février 2013. REUTERS/Charles Platiau

Le 14 mars 2013, la maison d’édition Au Diable Vauvert publie un petit ouvrage sur les raisons profondes du vote FN, notamment dans le Gard, seul département en France à avoir placé Marine Le Pen en tête lors de la présidentielle 2012 —et avoir envoyé, avec le Vaucluse, un député proche du FN à l’Assemblée nationale, Gilbert Collard. Historiens, sociologues spécialistes du mouvement d’extrême droite dans la région, avec un effet loupe sur cette situation locale, donnent des clés pour comprendre les causes d’un succès qui concerne toute la France et l’Europe. Avec l’autorisation de la maison d’édition gardoise, nous en reproduisons un des chapitres, originellement titré «Rolland ou Tartarin, la question du modèle».
Vote FN, Pourquoi, 5 euros.

S'il serait réducteur de ramener la montée de l’extrême droite à un particularisme local puisque sa résurgence concerne bien toute la France et l’Europe, la forte poussée de la droite nationaliste depuis plusieurs décennies dans l’arc méditerranéen, où s’illustrent le Vaucluse et le Gard, a été relevée par tous les observateurs. La question a donc été posée: le midi de la France est-il plus perméable aux idées nationalistes et xénophobes que d’autres régions?

Une chose est évidente: ici, un tabou est tombé. Pour nombre d’habitants des régions méditerranéennes, le vote à l’extrême droite, qui exprime peur et rejet de l’autre, ne pose pas ou plus guère de problème de conscience. Il peut même être revendiqué fièrement par des électeurs qui jusqu’ici n’auraient osé s’en prévaloir.

Si sur le plan collectif, ce vote dit évidemment le peu de confiance des citoyens dans leur propre pouvoir de décision, il manifeste aussi à sa manière une forme de rejet du rôle des «élites» traditionnelles, installées dans les organismes administratifs et politiques représentatifs et qui se sont avérées incapables de résoudre leurs problèmes. Sur le plan individuel, le ralliement à de tels comportements témoigne d’un égoïsme et d’un individualisme qui s’expriment brutalement dans le refus affiché de «partager un gâteau» qu’on prétend convoité ou menacé par d’autres, venus d’ailleurs, illégitimes par nature. La sacralisation de maigres comme de plus substantiels avoirs peut conduire à nous faire perdre des traits d’humanité pourtant ancrés dans la longue histoire de la civilisation d’Oc depuis le Moyen Age (quand la convivencia paraissait en définir les contours, comme le rappelait en 1979 l’occitaniste et leader agricole Emmanuel Maffre-Baugé), ce qui en dit long sur ce que la récente «société de consommation» a pu faire de nombre de nos concitoyens.

Mais dans ce contexte opposant celui qui possède peu à qui possède moins encore, la théorie dite du «choc des civilisations» trouve ici un écho évident: il n’y aurait plus d’oppositions de caractère idéologique ou économique, mais à la racine, des conflits d’origines culturelles elles-mêmes réduites à des postures religieuses ou à des parlers. Plus de problèmes de différentiel entre systèmes de développement, moins encore de crise du capitalisme (sic) mais la réplique en ces terres françaises du Midi, d’une opposition Nord-Sud, incarnée par la présence des pratiques religieuses musulmanes.

C’est ainsi que se trouve stigmatisée une civilisation pourtant dominée par une religion monothéiste (supposée de surcroît faire la part belle à la supériorité masculine). Mais comportant pourtant plus de points communs avec le judaïsme et le christianisme que de différences fondamentales!

Le fantasme de la disparition de la convivialité rurale

Observons raisonnablement les faits: «l’arabe du coin» n’est évidemment pas responsable de la perte de l’emploi industriel dans une région qui a perdu l’essentiel de son activité manufacturière et minière, qui voit la fin de l’agriculture paysanne et en conséquence la disparition d’une forme, d’ailleurs souvent fantasmée, de la convivialité rurale, villageoise ou de quartier qui caractérisait le Midi méditerranéen d’hier.

Là où il conviendrait d’incriminer le capitalisme mondialisé, l’urbanisation accélérée et mal maîtrisée, l’augmentation vertigineuse du chômage, la prolifération de zones d’activités redistributrices de produits venus d’ailleurs, les digicodes et l’expansion hasardeuse de constructions pavillonnaires menacées par les crues et la montée des eaux... on croit avoir tout dit quand on désigne le bouc émissaire!

Trouver illégitime ou frustrant qu’un jeune Français d’origine maghrébine roule dans un véhicule de grosse cylindrée quand un travailleur retraité ou un primo-propriétaire peine à boucler ses fins de mois, peut susciter la mauvaise humeur mais croire que là se trouve l’origine des maux relève du fantasme et de l’irréflexion: fondamentalement, l’électeur qui soutient l’extrême droite se trompe de responsable sur les vraies raisons de son mal-être ou de ses difficultés.

Il ne s’agit certes pas de mésestimer les traits d’incivilité, la peur de beaucoup devant les questions d’insécurité, ni d’ignorer l’évolution négative des comportements de jeunes désœuvrés et à l’abandon: ceux-ci, souvent des «Français» désignés comme «étrangers» parce que leurs parents l’étaient, sont très logiquement conduits à transformer le déni d’existence qu’on leur inflige en rejet d’une citoyenneté qui ne les inclut pas; mais avec eux combien de Français autoproclamés «d’origine certifiée», quoique souvent venus de souches antérieures, méditerranéennes ou non, qui s’enferment dans une équation fatale où le déni intériorisé de soi produit la haine de l’autre, des autres!

Il n’y a cependant pas d’autre alternative pour le vivre ensemble que de travailler collectivement à retisser du lien social entre résidents en France de gens et de familles de toutes origines, un lien qui accorderait plus de sens et de portée à chacune de nos existences. Mais cela suppose en préalable de bannir l’ignorance comme valeur, la bêtise comme étendard, la violence, la vulgarité et le repli sur soi comme habitudes de vie sociale. La paix sociale exige tolérance mutuelle et volonté commune de poursuivre des objectifs intégrateurs communs, sans quoi les ghettos continueront à se développer, créant des fossés infranchissables entre les citoyens d’un même territoire.

***

Dans notre région d’étude, ce «Midi» autour de la petite et de la grande Camargue à l’est et l’ouest du Bas-Rhône, l’extrême droite est marquée autant par ses divisions que par sa progression: le FN le dispute ici avec la Ligue du Midi du député vauclusien Jacques Bompard, après avoir vu le MNR des époux Mégret diriger la cité de Vitrolles. Mais outre leur nationalisme, le point commun de ces diverses officines est leur référence affichée à une culture d’Oc qualifiée de «provençale».

Vitrolles fut rebaptisée Vitrolles-en-Provence, la Ligue du Midi prend pour emblème «Guillaume de Gellone, alias saint Guilhèm» et les traditions locales folklorisées sont devenues prétexte démagogique dans tout cet espace à refonder un illusoire «âge d’or» situé au tournant du XIXe et du XXe siècle. Mauvaise lecture manipulatrice d’un héritage culturel qui a enfermé l’œuvre du poète Frédéric Mistral dans une figure mythique inscrite dans une logique de fin d’un monde idéalisé.

Frustrations des réglementations venues de l'UE

Charles Maurras y a contribué originairement, et voici le peuple d’ici peinant à vivre au présent et au futur sa culture d’Oc qui se trouve sommé d’apporter son concours à cette grossière manipulation! La perte de la langue maternelle occitane, de son corpus langagier et des pratiques associées, la réduction des espaces naturels et ruraux, servent à maintenir une partie des habitants dans la situation des derniers des Mohicans, posture déjà esquissée par Mistral lui-même dès le milieu du XIXe siècle.

À quoi s’ajoute la longue liste de frustrations concernant les réglementations de la vie quotidienne qui, venues d’en haut, notamment de l’Union européenne, sont perçues comme des menaces sur une façon de vivre. Un catalogue de refus sonores où l’on déplorera l’encadrement juridique des traditions taurines, mais aussi la lutte pourtant nécessaire contre le tabagisme ou l’alcoolisme, les radars sur les routes, les dates légales et la limitation de la chasse, les restrictions imposées aux pêcheurs professionnels, les contraintes environnementales imposées aux agriculteurs et aux néo-ruraux... voire les risques de la vie quotidienne qui surgissent en zone inondable.

Ajoutées à la pauvreté économique de nombre d’espaces régionaux, au sous-équipement de plusieurs territoires en lycées et infrastructures culturelles et à la mutation sociologique accélérée du fait d’une croissance de population exogène la plus forte de France depuis vingt ans, ces données déstabilisent la conscience sociale des citoyens : dans cette configuration, les nouveaux arrivants, étrangers ou pas, sont rendus coupables d’une situation dans laquelle ils n’ont naturellement aucune responsabilité directe. Les vraies raisons sont à chercher dans l’uniformisation menaçante du pays et dans la difficulté française à assumer ses mutations récentes en veillant à s’enrichir de sa diversité culturelle renforcée, de sa variété territoriale et régionale renouvelée pour une grande part.

La constitution d’un ego de dominé passe par l’acceptation d’une infériorité ressentie, dans un processus classique de transformation et de retournement d’un trait de dévalorisation en emblème de soi: c’est là une forme de racisme intériorisé identique à celui qui peut transformer le jeune «beur» ostracisé en «caillera» consentante. En réaction à cette normalisation, des Provençaux comme des Languedociens, sont quelquefois conduits à se réfugier dans un repli identitaire qui les enferme avec fierté dans une figure caricaturale du Méridional, supposé être incarné dans des figures populaires – le Tartarin d’Alphonse Daudet ou le César de Pagnol – où se ressourcent nombre de nos contemporains.

La logique des grandes gueules macho

Une partie du peuple du Sud en arrive à se complaire ainsi dans des postures négatives, faisant par exemple du machisme (cf. La Femme du boulanger) et de l’innocente ignorance, des étendards, et du propos raciste un lieu commun. L’«élite» régionale elle-même ne répugne pas, démagogie ou complaisance coupable, à se mouler dans ce style outrancier. Parmi les «figures» régionales contemporaines connues, des noms viennent immédiatement à l’esprit qui s’inscrivent dans cette logique des grandes gueules macho au parler supposé «vrai» où le pittoresque le dispute au mauvais goût, à l’instar de deux «Tartarin» fort populaires, l’ancien président de la Région Languedoc-Roussillon, Georges Frêche, et Louis Nicollin, le patron du football montpelliérain.

Georges Frêche jouait délibérément en universitaire de haut vol, avec une gouaille surfaite et une évidente délectation, de ce code : il fut l’un des seuls présidents de Région et maire d’une très grande ville connu de la France entière pour ses petites phrases chocs, ses dérapages sur les femmes ou sur l’immigration qui ont fait sa célébrité de personnage truculent plus apprécié pour cela que pour ses réalisations très comparables à celles de ses alter ego.

Dès 1973, aux fins de conquérir des mandats électifs puis la mairie de Montpellier, il sut utiliser les divisions et jalousies dans l’extrême droite, et en observant ce qui dans le ton et le propos du FN impactait l’électorat populaire, il en cautionna délibérément les usages en en mimant les formulations. Il succéda à la tête de la Région Languedoc-Roussillon à Jacques Blanc, qui avait accepté en 1998 les voix du FN pour garder la direction d’un fief électoral organisé en baronnies locales et réseaux de vassalités, créant ainsi un modèle de fonctionnement fondé sur l’omniprésence d’hommes forts ou prétendus tels, jugés irremplaçables, dispositif qui demeure, hélas encore, le modèle prégnant de beaucoup d’élus dans cette région.

«Loulou» Nicollin, quant à lui, le «seigneur des poubelles» comme ses amis le qualifiaient, mécène autocélébré de clubs sportifs professionnels et médiatisés, se montra très lié à Frêche. De manière plus fruste, il utilise le même registre langagier et est connu pour ses propos homophobes et ses vulgarités, guère éloignées des provocations de Gilbert Collard, député FN du Gard, qui en a repris les astuces dignes des fosses d’aisance.

La légende d'un paradis originel

Nicollin fait figure de héros local incontesté: un hymne, devenu un tube, créé pour lui par Ricoune, «l’icône des ferias», joue sur la fibre sudiste, sa culture de «la fête» et l’ivresse éthylique comme dépassement de soi.

Chaque époque choisit ses modèles. Bien des héros ont su magnifier depuis plus de deux siècles la culture d’Oc en incarnant de hautes valeurs: tels étaient les beaux personnages des romans d’André Chamson inspirés par des gens d’ici, le «Rolland» du romancier Jean-Pierre Chabrol ou de l’historien homonyme Jean-Paul Chabrol, et leurs camisards résistant pour la liberté de croire, Joseph Agricol Viala et son courage de Gavroche, figure exaltée naguère.

Et aujourd’hui, que d’écrivains, de peintres de poètes et de chercheurs, viennent ici illustrer l’humanisme méridional du Languedoc et de la Provence, associant ainsi la vertu talentueuse qui les inspire à la noblesse d’un Nimeño et à l’audace de ces razeteurs de légende qui illustrent la geste régionale. Les citoyens de l’arc méditerranéen ne peuvent accepter de laisser se développer une parodie d’eux-mêmes, se complaire dans la peur de l’autre et s’inscrire dans la nostalgie d’un prétendu paradis originel qui n’a existé que dans la légende mais n’a de finalité que de les contraindre à se soumettre au mal-vivre de notre société.

Elian Cellier

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