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Sauvez les archives de J.D. Salinger!

Ron Rosenbaum, mis à jour le 28.01.2010 à 20 h 03

L'auteur de l'Attrape-coeurs est décédé à 91 ans. Slate.fr republie un article qui lui était consacré à l'occasion de la procédure judiciaire qu'il avait intentée contre un livre.

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L'écrivain américain J.D. Salinger, auteur du roman L'Attrape-coeur, est mort à l'âge de 91 ans, a annoncé jeudi 28 janvier son fils. Salinger, qui vivait reclus depuis 40 ans, est décédé de mort naturelle dans sa maison de Cornish, dans le New Hampshire (nord-est des Etats-Unis), a précisé son fils dans un communiqué envoyé par l'agent de l'écrivain.

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Avez-vous entendu parler de la nouvelle procédure judiciaire engagée par J.D. Salinger? D'accord, l'étrange saga de Salinger n'empêche presque personne de dormir la nuit, mais il reste une figure culte; et même ceux d'entre nous qui tiennent une position plus modérée quant à son talent reconnaissent son importance dans la littérature américaine, considèrent son œuvre comme majeure et s'interrogent sur ces 45 dernières années où il n'a rien publié.

Le nouveau procès soulève trois grandes questions: 1. Salinger continue-t-il à écrire? 2. Quel sera le sort de ses écrits après sa mort? (Il n'a pas montré la moindre inclination à les publier avant). Et, surtout, 3. S'il a continué à écrire, s'agit-il de littérature?

Dans le procès, l'écrivain nonagénaire demande «l'interdiction et la destruction» d'un roman qui allait paraître au Royaume-Uni cet été et aux Etats-Unis cet automne. Il est intitulé «60 Years Later: Coming Through the Rye» (Littéralement, «Soixante ans après: traverser les seigles», ce titre fait allusion à «Catcher in the Rye», le célèbre roman traduit en français sous le titre L'Attrape-cœurs, ndlr). Son auteur s'appelle J.D. (John David) California (c'est sans doute un pseudonyme).

«Suite non autorisée»

Dans le roman, selon les premières chroniques parues dans le Telegraph et le New York Post et d'autres organes de presse américains, un homme de 76 ans appelé "Mr. C" (que l'on dit être le célèbre personnage de Salinger, Holden Caulfield, l'adolescent troublé et rebelle qui est le protagoniste de L'Attrape-cœurs) fugue de sa maison de retraite et rencontre «un personnage sorti d'une œuvre de Salinger» lors de son vagabondage sur les pas du jeune Holden.

Selon le Post, Salinger, qui considère ce livre comme une «suite non autorisée» à L'Attrape-cœurs et un détournement de son personnage Holden Caulfield, ne veut pas uniquement que toutes les copies soient «rappelées et détruites»; il veut de l'argent: «des dommages-intérêts» de l'auteur imitateur parce que son droit d'auteur «vaut énormément d'argent».

Cette histoire m'a rappelé celle du dernier manuscrit de Vladimir Nabokov, The Original of Laura. (Laura était une ébauche de roman qui n'existait que sous la forme de 138 bristols écrits à la main - la méthode nabokovienne en guise de première rédaction). Avant sa mort, il a demandé qu'ils soient brûlés. Sa femme ne l'a pas fait, et a laissé la décision à son fils Dmitri. Lui, après beaucoup de réflexion, a décidé que son père aurait préféré que son fils ne respecte pas ses dernières volontés et en tire plutôt profit en permettant sa publication. Le brouillon sera publié, avec grand éclat, cet automne.

Reclus dans une maison sur une colline

Les similarités entre les cas Salinger et Nabokov se trouvent au niveau des dispositions prises pour les dernières oeuvres de deux des écrivains les plus remarquables de notre époque. Salinger a publié sa dernière nouvelle dans The New Yorker, «Hapworth 16, 1924» en 1965, et il y a des versions divergentes de ce qu'il fait depuis. Il vit reclus dans une maison sur une colline dans le New Hampshire, et j'ai entendu dire qu'il a produit plusieurs romans dont les manuscrits — comme celui de Laura — ont été mis dans un coffre à la banque.  On dit aussi qu'il y a des pages et des pages entassées jusqu'au plafond dans sa maison, mais que personne ne sait leur état de finition.

D'autres comptes rendus prêtent à l'écrivain un air tellement bizarre qu'il est possible qu'il soit en train de taper en boucle le Bhagavad Gita en sanskrit. (Les religions orientales ont joué un rôle de plus en plus important dans ses écrits après L'Attrape-cœurs, en commençant par l'épigraphe aux Nouvelles, un kôan zen : «On connaît le bruit de deux mains qui applaudissent. Mais quel est le bruit d'une seule main qui applaudit?»). Il se peut qu'il écrive maintenant non pas pour être publié mais pour Dieu; dans ce cas il n'y aurait pas besoin de préserver des traces de son œuvre.  Autant qu'on le sache, il prévoit de la détruire — ou il l'a déjà fait.

J.D Salinger serait-il J.D. California?

Mais s'il y avait de la vraie littérature là-haut? Des œuvres véritablement salingeriennes?  (L'ultime blague serait que Salinger lui-même ait écrit la suite de Holden Caulfield 60 ans après, et ait embauché ce (soi-disant) type suédois pour faire semblant d'en être l'auteur, puis ait engagé cette procédure pour s'assurer que personne ne devinerait le véritable auteur.) Ça me rappelle le tour de force réalisé par une célèbre personnalité de la radio, John Calvin Batchelor: il avait publié un faux essai savant au milieu des années 70 qui évoquait la possibilité que Salinger soit Thomas Pynchon, qui aurait été dans ce cas non pas un reclus mais plutôt un pseudonyme.

S'il y a de vrais manuscrits là-haut — et je partage plutôt ce sentiment, qu'il a décidé qu'il n'avait pas besoin de les publier de son vivant, et bien je veux savoir ce qu'ils vont devenir après sa mort. Pour autant que nous le sachions, aucune décision n'a encore été prise.

Et si, comme Nabokov, il décide qu'il ne les a pas finis? Et si Salinger - incité peut-être par la décision de Dmitri de contrevenir aux volontés de son père de manière posthume - décide d'agir avant sa mort? Et par le mot «agir», je veux dire mettre des années de travail dans la cheminée pour que des héritiers opportunistes ne puissent pas s'enrichir en les publiant.  La vraie question est: est-ce l'écrivain qui doit décider du destin de son œuvre, en particulier de ses œuvres inachevées, après sa mort?

Un écrivain n'est pas un homme ordinaire

Bien que finalement je sois en désaccord avec la décision de Dmitri Nabokov au sujet de Laura - je ne pense pas qu'un grand écrivain doive être privé d'un droit qu'on accorde aux hommes ordinaires, celui de voir respectées ses volontés exprimées sur son lit de mort - Salinger est toujours vivant, et peut-être ouvert à la persuasion, donc j'essaie.

Mais avant de faire ma proposition au sujet des manuscrits mystères de Salinger, encore quelques mots sur Holden et le livre «détourné» auquel s'oppose Salinger. Je peux comprendre les arguments pour et contre. On peut dire que Holden Caulfield s'est échappé de l'univers du roman pour devenir une entité culturelle indépendante comme Huckleberry Finn, quelque chose que d'autres romanciers peuvent s'approprier comme ils veulent. Mais je suis aussi d'accord avec l'argument que Mark Helprin a fait récemment valoir dans son livre Digital Barbarism, c'est-à-dire que notre position par défaut devrait être celle des écrivains, ce qui veut dire l'application du droit d'auteur.

Ecrire est difficile; écrire d'une façon remarquable, comme l'a fait Salinger, bien plus. Ecrire lui a fait suer du sang. Le lecteur le sent dans ses œuvres tardives, pas toujours à son avantage, soit, mais ils sont là, le sang, la sueur, et les larmes.

A-t-il écrit la huitième merveille du monde des lettres américaines?

Il est assez remarquable — incroyable, n'est-ce pas, quand on y pense — qu'il ait arrêté de publier quand il n'avait que 46 ans ; ça fait la moitié d'une vie. Il a arrêté de publier, mais il se peut qu'il n'ait pas arrêté d'écrire. Sans qu'on le sache, il est peut-être en possession de la huitième merveille du monde des lettres américaines.  Ou alors il n'a rien.

Pourquoi quelqu'un qui déteste tellement la publicité comme Salinger ferait-il l'effort (si la procédure avance, il sera peut-être obligé de témoigner en public) de faire un procès contre l'auteur de la suite Holden? Serait-il toujours investi dans le personnage et dans la façon dont on l'interprète? Voudrait-il empêcher que de mauvaises interprétations continuent à détourner le sens de son œuvre?

En fait, ces mauvaises interprétations sont peut-être ce qui a provoqué la décision de Salinger de se retirer du monde.  Le culte qui entoure «L'Attrape-coeurs» comme l'approbation de la philosophie immature de Holden Caulfield, ont donné à Salinger un statut de gourou qui a pu le conduire à choisir de se retirer. En effet, j'ai écrit un article qui soutenait l'hypothèse que l'assassinat de John Lennon était la conséquence de la mauvaise interprétation de «L'Attrape-cœurs» par son assassin; Mark David Chapman portait un exemplaire du livre et a proclamé qu'il avait tué Lennon parce qu'il était devenu un emmerdeur, exactement de l'espèce que Holden détestait. Evidemment, n'importe quel lecteur un peu plus sophistiqué que Mark David Chapman comprend que les romanciers emploient parfois des narrateurs qui ne sont pas à prendre au pied de la lettre et qu'il faut faire preuve de distance ironique, ce qui permet alors de voir que le sujet du roman est le conflit entre le romantisme naïf et le narcissisme puérile (le monde est plein d'«emmerdeurs» — c'est vrai?) et les compromis qu'il faut faire pour survivre.

«Les rouleaux de la Mer Morte du culte Salinger»

Salinger est-il devenu reclus à cause de ce culte malsain? Ou parce qu'il est trop sensible? C'est une question que j'ai abordée quand on a annoncé, il a une douzaine d'années, qu'il allait autoriser une réédition de «Hapworth» en version cartonnée. (Des copies de la version publiée dans The New Yorker ont circulé comme des reliques sacrées; je les ai appelées «les rouleaux de la Mer Morte du culte Salinger»). Ça aurait été un premier pas, car le texte avait déjà paru dans un magazine, mais j'espérais qu'il tâtait ainsi le terrain avant de publier de nouveaux ouvrages.

Puis, un critique réputé a publié une attaque préventive sur «Hapworth». Une attaque qui était autant une attaque contre Salinger le mystique qu'une attaque contre la nouvelle. (Les derniers textes de Salinger sont comme ceux de James : oui, le style est un peu affecté, mais c'est son style. Voudrait-on qu'il commence à écrire comme Cormac McCarthy?) Et après, le projet de publier «Hapworth» — ou autre chose — s'est évaporé. Il est très peu probable qu'un nouvel ouvrage sorte de son vivant.

Une main qui applaudit

Un peu après cet incident, j'ai écrit un article au sujet du silence de Salinger, racontant comment je suis allé voir sa maison dans le New Hampshire, une sorte de pèlerinage littéraire américain. J'ai trouvé la maison sur la colline, mais je suis resté au bout de sa voie privée, incapable d'ingérence dans sa vie privée. Enfin, dans un restaurant sans façon près de là, je n'ai pu résister à l'impulsion de lui écrire une lettre, où je révélais avoir perçu que l'épigraphe sur le «bruit d'une seule main qui applaudit» faisait allusion au premier paragraphe de sa nouvelle «Un jour rêvé pour le poisson-banane». (La nouvelle commence avec la femme de Seymour Glass, qui allait bientôt se suicider, en train d'agiter sa main pour faire sécher son vernis à ongles. Une main qui applaudit! C'est la réponse au kôan zen: faites le geste d'une main qui applaudit et vous avez ... du silence).

Je sais: c'est justement ce genre de comportement obsessionnel qui devrait lui faire peur. Mais dans l'article, j'ai aussi raconté une anecdote sur Salinger que je trouve toujours révélatrice. Une femme de ma connaissance faisait la queue derrière lui dans un supermarché et a découvert qu'il achetait... des doughnut holes (littéralement «trous des beignets», des boulettes de pâte sucrée frites censées être le cœur des beignets en anneaux, ndlr). Salinger achetait donc le vide des beignets. Doughnut holes: l'équivalent, dans le registre alimentaire, d'une seule main qui applaudit.

Le culte donne de l'impatience

En fin de compte, j'ai écrit l'article en hommage à la résistance emblématique de Salinger à l'industrie de la publicité. J'ai appelé son silence, sa répudiation de la culture de la célébrité, «son œuvre d'art la plus émouvante, la plus éloquente, et peut-être la plus durable». Mais quelques lourdauds l'ont compris d'une façon simplette, à la Mark David Chapman, car ça ne correspondait pas à leur idée reçue d'un portrait d'une célébrité. C'était un portrait anti-célébrité! Cette mauvaise interprétation m'a fait comprendre la colère de Salinger: pourquoi supporter ces idiots quand il pouvait écrire comme il voulait et laisser les écrivaillons l'attaquer quand il serait mort. Il avait une vision et le droit de la poursuivre à sa façon.

Mais chaque fois que j'écrivais au sujet de Salinger, j'avais des discussion inquiétantes avec mon vieil ami Jonathan Schwartz, un écrivain et commentateur de radio, qui était persuadé que Salinger continuait à écrire mais risquait de tout détruire par pur dépit. On fantasmait d'entrer chez lui par infraction pour sauver les manuscrits. Et, justement, je viens d'apprendre qu'un livre Kindle vient d'être publié sous le titre J.D.: The Plot To Steal J.D. Salinger's Manuscripts. (J.D. : Le complot pour voler les manuscrits de J.D. Salinger.) Je ne donne pas mon approbation, mais il est clair que son culte commence à susciter de l'impatience.

Perfection

En quoi le silence de Salinger diffère-t-il de la demande de Nabokov de brûler son dernier ouvrage? D'abord, Nabokov est mort mais sa volonté était sans équivoque. Salinger est lui vivant et équivoque. Ou, s'il est sans équivoque, il n'a pas encore communiqué sa décision. Donc, nous avons au moins la possibilité de communiquer avec lui.

Il y a aussi une différence critique entre les deux écrivains pointilleux: Nabokov n'avait jamais vraiment fini son travail. Considérons les douzaines de livres qu'il a écrit en deux langues. Il est vrai qu'il a tenté de brûler Lolita. (Sa femme l'a sauvé des flammes.) Oui, il était perfectionniste, mais c'était aussi quelqu'un qui reconnaissait qu'il y avait un temps où il fallait enfin publier, qu'un ouvrage était, à un moment, aussi parfait — aussi parfaitement nabokovien — qu'il fallait être. Salinger semble — au moins dans ces derniers ouvrages, étranglés par des parenthèses — croire qu'il ne pouvait être aussi salingerien qu'il voulait. Et qu'une œuvre devait être non seulement aussi bonne qu'il pourrait la faire mais aussi bonne que Dieu pourrait la faire. Ce qui suggère que rien ne peut jamais être fini. C'est peut-être ça son problème.

Est-il important de lire ce que Salinger laisse derrière lui? Je pense que ce sera beaucoup plus important pour notre compréhension de Salinger que les bristols de Laura le seront à notre compréhension de Nabokov.

Plus de quarante ans de silence! C'est une tragédie ou, au moins, un mystère: écrit-il de plus en plus mais pour presque rien, pour examiner «combien d'anges peuvent danser sur la tête d'une épingle». Ou son œuvre a-t-elle grandi au-delà de toutes nos attentes?

Je ne pense pas que Salinger ait jamais été le romancier que Nabokov fut à son apogée, mais il n'a publié qu'un seul roman. Qui sait de quoi il est capable?

Donc, voici ma supplique: Mr Salinger, pardonnez-moi ma demande sérieuse et pleine de bonne volonté, bien qu'intrusive, mais pourriez-vous nous assurer que — si vous étiez en train d'écrire pendant tout ce temps — nous pourrions en voir quelque chose avant que ... nous ne mourrions?

Faut-il que je retourne au New Hampshire et mette une autre lettre dans sa boîte à lettres? De toute façon, j'ai commencé à relire L'Attrape-cœurs. Il est toujours aussi bon ... à condition de ne pas le mésinterpréter.

Ron Rosenbaum

Traduit de l'anglais par Holly Pouquet

Image de une: CC via Flickr

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