Culture

«Falstaff», de Verdi: une débutante et un amateur vont à l’opéra

Cécile Dehesdin et Jean-Marc Proust, mis à jour le 11.03.2013 à 18 h 55

L’opéra, un truc snob, cher et intimidant? Autant aller juger sur place. Dialogue entre Cécile, en phase découverte, et Jean-Marc, dans le rôle du vieux blasé.

Ambrogio Maestri dans le rôle de Falstaff / Mirko Magliocca

Ambrogio Maestri dans le rôle de Falstaff / Mirko Magliocca

Avant le spectacle

Cécile: Salut Jean-Marc, ce week-end je vais à l’opéra voir Falstaff de Verdi. J’ai un peu peur, alors je suis contente de t’avoir à mes côtés pour ma première fois, étant donné que je suis plus Broadway que Mozart.

Jean-Marc: Salut! Falstaff est un excellent choix pour commencer. C’est une farce et, si la mise en scène est réussie, on peut s’y amuser autant qu’avec une comédie musicale. Pas de raison d’avoir peur, l’opéra aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec la cérémonie compassée d’autrefois.

Les metteurs en scène bousculent les traditions, et des surtitres permettent de suivre toute l’intrigue. Il n’y a même plus de dress-code! Et les chanteurs sont souvent d’excellents acteurs. Si tu en as, prends des jumelles: tu pourras capter leurs regards ou expressions, parfois insaisissables, vus de loin.

Cécile: Ma mère vient d’essayer de m’arnaquer en me disant de ne pas me pointer en sweat-baskets! C’est vrai que quand j’imagine l’opéra, je pense à des gens qui chantent en allemand non sous-titré, face à un public de séniors endimanchés... Malgré les surtitres, il vaudrait peut-être mieux que je me renseigne sur ce qu’on va voir, sinon j’ai peur de rater des choses. Ça raconte quoi? C’est qui Falstaff?

Jean-Marc: Falstaff est un personnage qui apparaît dans Henri IV et Les Joyeuses commères de Windsor. Verdi, grand amateur de Shakespeare, se laisse séduire par l’adaptation de ces deux pièces en livret d’opéra. Une adaptation faire par Arrigo Boito, qui lui a déjà écrit le livret d’Otello.

C’est le dernier opéra de Verdi et c’est une oeuvre comique, portée par ce personnage truculent, amateur de femmes et de bon vin, trop vieux pour être séduisant, assez pour être ridicule et émouvant. Et le compositeur italien, connu pour ses drames, finit sa carrière sur ce pied-de-nez:

«Tutto nel mondo è burla.

L'uom è nato burlone»

(Le monde entier est une farce et l’homme est né bouffon.)

Cécile: Je vais perdre toute crédibilité, mais j’avoue que je n’ai pas lu ces deux pièces de Shakespeare, et que je ne suis donc pas plus avancée. Mais je connaissais «Le monde entier est une farce».

Jean-Marc: Un bon point pour toi. D’autant plus que ça n’a pas grande importance. Tu auras tout le plaisir de la découverte.

Cécile: Bon, au moins c’est une comédie, et, si Wikipédia ne me ment pas, il semble aussi qu’on y trouve des histoires d’amour, de drague, et de fausses identités. J’ai vu Le jeu de l’amour et du hasard récemment, j’ai lu tous mes Molière à l’école et Le mariage de Figaro est une de mes pièces préférées, je sens que je vais être dans mon élément.

Jean-Marc: Beaucoup d’opéras, comme de pièces de théâtres, reproduisent des situations connues. Il s’agit avant tout de plaire au public en lui redonnant ce qu’il a déjà aimé. Dans Falstaff, c’est plus intellectualisé, on joue avec les conventions, mais les ressorts comiques restent les mêmes. On pourrait dire qu’il s’agit d’un gentilhomme-bourgeois, d’un Don Giovanni ridicule et l’on pense aussi aux Noces de Figaro...

Après la représentation

Jean-Marc: Ça t’a plu?

Cécile: Beaucoup, et un de mes premiers stéréotypes sur l’opéra a été mis à mal: je savais qu’on y pleurait, je ne pensais pas qu’on pouvait y rire! Une fois que j’ai réussi à réconcilier le fait d’être en France en train de regarder un opéra se situant apparemment en Angleterre mais où tout le monde chantait en italien, j’ai réussi à suivre (merci les sur-titres et le résumé détaillé de chaque acte dans le programme).

Jean-Marc: L’opéra a toujours été international: Mozart composait en italien! La production de l’Opéra de Paris est plutôt classique. L’action est décalée au moment de la création de l’oeuvre (1893), et non pas de celle de Shakespeare (vers 1599). En revanche, le lieu de l’intrigue reste Londres, ce qui nous vaut des décors situés dans l’Angleterre victorienne.

La mise en scène est assez classique. Pour commencer, ce n’est pas plus mal! Depuis quelques années, le Regietheater (théâtre du metteur en scène), surtout venu d’Allemagne et du Benelux, a envahi les scènes européennes, imposant une relecture radicale des textes. On a parfois des mises en scène vraiment trash, avec des décors contemporains sinistres, hôpital psychiatrique, Pologne des 70's, où des junkies flirtent avec des geeks... Le beau en est banni. Ça peut être génial mais comme première approche, ça peut rebuter.

Cécile: C’est vrai que j’avais entendu parler d’opéras qui ont choqué, comme la récente Carmen, alors que Falstaff ressemblait beaucoup à l’image que j’avais de l’opéra. Je tenterai le trash la prochaine fois, ça me rappellera Broadway! Grosse surprise par rapport aux comédies musicales dont je suis fan d’ailleurs: non seulement tous les dialogues sont chantés, mais les artistes n’ont aucun micro pour les aider.

Jean-Marc: Ça arrive parfois (et les puristes n’aiment pas), notamment pour les représentations en plein air. Chanter sans micro dans une salle comme celle de la Bastille est un véritable défi. Ce côté «performance» contribue beaucoup à l’attrait de l’opéra. D’autant plus que le public est impitoyable et hue facilement en cas de défaillance. Une forme de mise à mort... Qui peut toucher les plus grands.

Cécile: Quelle violence!

Jean-marc: C’est de la corrida...

Cécile: Je suis contente que les acteurs s’en soient bien tirés samedi soir, ça m’aura évité ce traumatisme. Autre cliché bousculé: j’avais en tête l’image du gros chanteur ou de la grosse chanteuse d’opéra, déclamant sur scène. Or à part Falstaff, et son personnage le justifiait, les chanteurs n’étaient pas particulièrement enrobés... et puis ils jouaient tous énormément, on se serait cru au théâtre! (dans une pièce où les gens chanteraient «passe-moi le beurre» au lieu de le dire, mais tout de même).

Jean-Marc: Ce cliché a la vie dure alors que c’est de moins en moins vrai. Depuis une vingtaine d’années, les metteurs en scène ont pris le pouvoir et beaucoup viennent du théâtre. Aussi veulent-ils des chanteurs crédibles et ils exigent d’eux d’être de vrais acteurs. On a parfois des chanteurs qui sont plus recrutés sur leur plastique que leur voix. A l’inverse, d’excellents chanteurs seront recalés parce que peu crédibles scéniquement.

Cécile: Mais c’est une métaphore de Falstaff! Je vais sûrement trop loin, mais dans la pièce, on n’a donc qu’un seul gros personnage, et tous ceux qui ont droit à un dialogue, passent leur temps à répéter qu’il est «gros», «obèse», voire qu’il faudrait «une taxe sur les gras». Verdi avait-il des comptes à régler avec son embonpoint?

Jean-Marc: Verdi était sec comme une souche de vigne! Mais il s’est pris d’affection pour ce personnage truculent, qui lui a permis de se renouveler et de finir sur une note comique. D’ailleurs, comme tu as vu, c’est Falstaff qui conclut la pièce et se tourne vers les spectateurs pour dire que tout cela est à prendre au second degré.

Cécile: Oui, la conclusion étant que nous sommes «tous dupés», comme les personnages de la pièce. Je dois t’avouer quelque chose: je n’ai pas vraiment apprécié les solos. J’ai raté un truc?

Jean-Marc: A la fin du XIXe siècle, tout a changé. La succession d’airs, duos, choeurs... appartient au passé. Wagner a imposé la mélodie continue, pour rendre l’opéra plus crédible. On dialogue et on ne passe pas 10 minutes à répéter la même chose en faisant des roucoulades.

Au cours de sa carrière, Verdi n'a pas cherché à sortir du moule de l'opéra traditionnel, grâce auquel il a connu la gloire, avec des «tubes» connus du monde entier. Avec Otello (1887), il sort de ce cadre, avec un discours musical continu où rien ne sépare plus les récits des airs. Mais il reste profondément latin dans son expression, par la tension et le lyrisme de ces oeuvres, mais aussi un orchestre qui sert le chant –lorsque chez Wagner, la symphonie emporte tout. Il existe donc une réponse italienne au grand drame wagnérien, la fierté nationale est sauve. Et Falstaff (1893), qui s'inscrit dans la tradition très italienne de l'opera buffa (bouffon) le démontrera avec brio.

D’où ta frustration: les airs sont très brefs, alors même qu’on sent à quel point ils auraient pu devenir des «tubes» (Quand’ero pagio del duca di Norfolk, par exemple). C’est une partition riche, qui doit être entendue plusieurs fois pour révéler toute sa richesse. Je vais te faire un aveu: j’ai longtemps trouvé Falstaff ennuyeux, décousu, déceptif... pour ces raisons-là!

Cécile: Et alors, qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis? Et tu as pensé quoi de cette version en particulier, par rapport à celles que tu as déjà vues?

Jean-Marc: J’ai appris à connaître l’oeuvre, à la scène ou par le disque. Le spectacle de la Bastille est réussi, parce qu’on a un plateau de bons chanteurs-acteurs, un orchestre somptueux –on entend parfaitement toutes les nuances de la partition, il ne couvre pas les voix, il n’y a pas de déséquilibres entre les pupitres–, des décors et costumes soignés... Ça ne bouleverse pas l’histoire du spectacle, mais c’est très réussi. Et le public? Qu’en as-tu pensé?

Cécile: En arrivant, j’ai cru qu’on ne laissait pas entrer les moins de 40 ans... Mais je dois avouer qu’une fois au bar, je me suis rendue compte qu’il y avait au moins quelques trentenaires. A Broadway, si tu arrives en retard, on te fait patienter au fond de la salle le temps de la chanson, puis on te guide vers ta place. Mais vu la sonnerie assez paniquante qui a retenti avant le spectacle, j’en déduis qu’on est un peu plus strict à l’Opéra?

Jean-Marc: C’est vrai: on ferme les portes aux spectateurs en retard pour ne pas perturber le spectacle. Mais le plus gênant, ce sont ceux qui toussent!

Cécile: Juste avant le lever du rideau tout le monde s’est mis à se racler la gorge, je me suis dit qu’ils exorcisaient l’envie d’éternuer pendant le spectacle, mais j’ai entendu des toux tout du long.

Jean-Marc: Le public parisien est le plus mal élevé d’Europe! J’ai parfois l’impression d’être au sanatorium, avec un taux de glaviots ahurissant. Samedi soir heureusement, il n’y a pas eu de sonneries de téléphone... C’est gênant pour les autres et ça perturbe les musiciens.

Bon, en même temps, il faut relativiser: au siècle dernier, on allait pique-niquer à l’opéra et Claudel a observé des gens qui cassaient leurs oeufs durs sur le siège du voisin de devant...

Cécile: Je suis sûre que les tousseurs m’auraient pourtant jugée si j’avais apporté un paquet de pop corn... Après cette première bonne expérience, j’ai très envie de retourner à l’opéra, voir une oeuvre moins classique ou moins gaie, quelque chose qui me prendra aux tripes et m’arrachera des larmes...

Mais tout ce qui me fait pleurer pour l’instant, c’est le prix des billets. Je vais commencer par me renseigner sur les rediffusions en direct au cinéma, je sais que Falstaff est d’ailleurs au ciné ce 12 mars. A part ça, il y a une façon d’éviter les billets de 100 euros si je m’y prends à l’avance? Et pourquoi c’est si cher, l’opéra?

Jean-Marc: Le spectacle vivant est structurellement déficitaire, ce qu’ont montré les travaux de Baumol et Bowen. Lorsque tu achètes ton billet, tu n’en paies qu’une partie. A l’Opéra de Paris, la vente des billets ne représente qu’un gros quart du budget total, ce qui est déjà beaucoup.

Car, si aux Etats-Unis la billetterie représente environ un tiers des recettes, en Europe elle en assure parfois moins de 10%! C’est le cas de la plupart des opéras français et allemands pour qui les subventions publiques sont la principale source de revenus.

Donc, oui c’est cher mais d’autres spectacles le sont aussi, depuis les concerts de rock-stars jusqu’aux matchs de foot. As-tu noté que l’UEFA vendra les meilleures places de la finale du prochain championnat d’Europe au montant faramineux de 600 euros?

Cécile: Tu ne réponds pas à ma question! Il y a une façon d’éviter les billets de 100 euros?

Jean-Marc: Déjà, on peut aller en banlieue (à l'Opéra de Massy par exemple) ou en province: les productions sont souvent aussi intéressantes que Paris et c’est bien plus abordable.

Dans la capitale, se rendre à l’opéra est parfois moins coûteux qu’on ne l’imagine: la Péniche opéra ouvre ses portes pour 20 euros maximum, le Théâtre de l’Athénée propose des spectacles lyriques entre 12 euros et 43 euros. Il y a aussi l’opéra en plein air...

Dans les salles prestigieuses, il y a des places à 10 euros ou 15 euros, parfois sans visibilité, souvent prises d’assaut. Et, comme tu l’as noté, on peut aujourd’hui aller dans les cinémas  Pathé ou UGC pour vivre en live des représentations des plus grandes maisons: Metropolitan Opera, Covent Garden, Opéra de Paris, Scala... Pop corn bienvenu.

Cécile Dehesdin et Jean-Marc Proust

Photos: Mirko Magliocca

Falstaff (Verdi), Opéra de Paris, prochaines représentations: 12, 16, 19, 22 et 24 mars. De 5 euros à 180 euros. En direct dans les cinémas UGC le 12 mars (28 euros).

Falstaff à la maison: Herbert von Karajan (1957), 2 CD EMI, avec Tito Gobbi, Luigi Alva, Elisabeth Schwarzkopf...

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