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Le pape du futur pourra-t-il être un robot?

Pamela Duboc

L’idée d’une spiritualité née de l’intelligence artificielle n’est pas nouvelle, certains bouddhistes acceptant qu’une machine puisse porter en elle la nature du Bouddha. Les chrétiens pourraient-ils voir eux aussi un guide religieux potentiel dans un robot ?

Le robot Chong-Ko pendant la cérémonie de l'aumône à l'institut King Mongkut de Bangkok, à l'occasion du 2600ème anniversaire de l'illumination du Bouddha, le 19 juin 2012. REUTERS/Sukree Sukplang

Le robot Chong-Ko pendant la cérémonie de l'aumône à l'institut King Mongkut de Bangkok, à l'occasion du 2600ème anniversaire de l'illumination du Bouddha, le 19 juin 2012. REUTERS/Sukree Sukplang

Vatican, le 15 mars, dans un futur assez proche. De la fumée blanche s’échappe de la cheminée de la chapelle Sixtine. Les cardinaux ont élu un nouveau pape. Un outsider.

Ah oui, ce nouveau pape est un robot. Deckard Ier était archevêque du diocèse d’Avignon, un modèle Prêtre 3.1 qui a particulièrement bien évolué. Depuis quelques générations déjà, on disait qu’il faudrait s’y mettre, pour ouvrir davantage encore l’Église catholique aux croyants humanoïdes. Certains affirment même que c’est un futur saint.

Ce scénario ne vous convainc guère? Certainement, les développements de la robotique sont encore très loin de permettre aux machines d’atteindre un quelconque semblant de spiritualité. Pourtant, l’idée d’en programmer les caractéristiques ne choque pas les pratiquants d’autres religions que celles du Livre, tout particulièrement du bouddhisme et du shintoïsme.

Des robots participent aux rituels religieux

Certains courants de ces deux religions influencent la manière dont les robots sont acceptés dans les pays qui les pratiquent. Outre les robots-infirmières, les robots-détendeurs d’atmosphère, les robots-chiens ou phoques (soigneurs) et autres ours polaires anti-ronflements, on peut d'ailleurs voir en Asie des robots participer tout naturellement aux rituels religieux: c'est le cas de Chong-Ko, fabriqué par des étudiants de l’institut de technologie de King Mongkut Ladkrabang à Bangkok (Thaïlande) pour aider dans un rituel de Dāna (aumône) lors de la célébration du 2.600e anniversaire de l’illumination du Bouddha.

Le chercheur japonais Masahiro Mori, souvent présenté comme un des pères de la robotique moderne et de confession bouddhiste, a accordé une grande place à la spiritualité dans ses travaux. Tout en innovant à la pointe de la robotique —ses élèves sont ceux qui ont développé le célèbre robot ASIMO—, le professeur Mori a également consacré sa vie à la pensée bouddhiste. Il a notamment crée en 1970 le Mukta Research Institute, où les chercheurs s'ouvraient l'esprit par la méditation tout en explorant les relations entre biotechnologies et robotique.

En 1974, dès le début de la première version de son livre The Buddha in the Robot, Masahiro Mori affirmait:

«Je crois que les robots ont la nature du Bouddha en eux, c’est-à-dire la capacité de réaliser l’éveil.»

Capacité à rassembler, à gouverner, à discerner

Si les robots sont capables d’atteindre le Nirvana, de devenir des Bouddhas, pourquoi l'un d'entre eux n’aurait-il pas les capacités spirituelles pour un jour guider des centaines de millions de catholiques?

Les qualités recherchées chez un souverain pontife sont nombreuses et une connaissance parfaite des textes sacrés et des écrits théologiques ne suffirait évidemment pas à un robot pour être pape: il lui faudrait aussi connaître personnellement les cardinaux (afin de pouvoir être élu), avoir une capacité à rassembler, à gouverner et à discerner ce qu’il faut mettre en valeur pour l’Eglise à un moment donné, ainsi, ajoute le théologien, qu’un certain charisme, recherché depuis «la starisation des papes».

Technologiquement parlant, on pourrait en tout cas être tenté d’imaginer l’apparition d’une intelligence chez un robot connecté au cloud. Quelques chercheurs en robotique, comme Florent Lamiraux du Laboratoire d’Analyse et d’Architecture de Toulouse, tentent ainsi d'offrir aux robots de nouvelles possibilités d’adaptation en leur permettant de se connecter à des app stores spécialement lisibles par eux. Confrontés à une situation nouvelle, le robot pourrait télécharger l’application qui lui permettra de résoudre le problème, et donc bénéficier d’une capacité d’adaptation pour effectuer des actions pour lui très complexes à réaliser automatiquement, telles qu’ouvrir une porte.

Chaque nouvelle application devant être programmée par un informaticien, les robots sont pour l'instant incapables d'improviser à partir de bases de données, explique Florent Lamiraux:

«Les robots s’améliorent, mais c’est parce qu’on programme de mieux en mieux. Ce ne sont pas les robots qui sont intelligents, ce sont les programmeurs. De plus, le terme d’intelligence artificielle est un peu fourre-tout, c’est une utopie des années 1960. On pensait que l’intelligence était simplement une sorte d’algorithme qu’il suffirait d’implémenter pour rendre les machines intelligentes.»

Dépasser «l'inquiétante étrangeté»

Autre critère nécessaire à un potentiel robot-pape: une capacité à susciter l'empathie autour de lui.

Masahiro Mori est connu pour sa théorie dite de «l’Uncanny Valley» («vallée de l’inquiétante étrangeté»), qui prédisait dès 1970 qu’en se rapprochant de la ressemblance avec les hommes, les robots deviendraient de plus en plus aimables, familiers, jusqu’à tomber dans une «vallée» de dégoût où leur ressemblance deviendrait inquiétante —comme on peut trouver inquiétante une main prosthétique que l’on touche et que l’on croyait vraie.

Cette théorie suscite encore des recherches dans le milieu de la robotique, de la psychologie et des neurosciences, plus de quarante ans après sa première publication. En 2005, le roboticien l'a amendée, y ajoutant un élément de spiritualité:

«Il y a quelque chose de plus attirant et de plaisant que les êtres humains. [...] C’est le visage d’une statue bouddhiste comme l’expression de l’idéal humain.»

On pourrait donc estimer que, en se perfectionnant à l'extrême, les robots pourraient atteindre un état qui les rendraient plus familier que l’homme pour l’homme. L'artiste dramaturge et roboticien Zaven Paré pense d'ailleurs que «nous avons déjà dépassé l’Uncanny Valley, puisque nous sommes capables d’empathie pour les robots».

Les premiers exemples observables au Japon restent toutefois plutôt sommaires: citons le robot Wakamaru, prisé pour tenir compagnie aux personnes âgées, ou le nouveau robot Geminoid d’Hiroshi Ishiguro, qui fait ressentir sa présence, par exemple, en battant des doigts de temps en temps lorsqu’il est inactif.

Le corps et l'esprit

Certes, si dans quelques siècles, un robot pouvait donner l’illusion d’une personnalité compatissante et tournée vers Dieu, nous pourrions projeter de l’humanité sur ce comportement programmé. Mais il est cependant peu probable que la pensée chrétienne puisse reconnaître aux robots le statut de personne.

Laure Solignac, philosophe de l’Institut catholique de Paris, rappelle que, pour les chrétiens, «l’homme ce n’est pas seulement un esprit, ni seulement un corps d’ailleurs. Ce qui caractérise l’homme, c’est qu’il est l’union, le composé des deux. Dans l’anthropologie chrétienne, l'idée est que l’homme est cette unité nuptiale d’une intériorité et d’une extériorité». D’où le fait que l’éternité de l’âme s’accompagne pour les chrétiens de la résurrection de la chair. L'union hybride entre le «corps» et «l'esprit», tous deux artificiels et l'un à l'autre étrangers, d'un robot est inenvisageable pour les chrétiens.

En apparence, chez les bouddhistes, les choses semblent peut-être un peu moins tranchées: Masahiro Mori voit ainsi dans tout objet physique une manifestation du Bouddha. Mais cela ne veut pas dire que c’est l’objet qui est capable de «s’éveiller» mais l’être humain qui le contemple.

La nature du Bouddha dont il parle dans son livre n'implique pas que le robot lui-même deviendra un Bouddha, contrairement à ce que l'on pourrait croire, mais surtout que l'étude des robots par l'homme lui permet de mieux se comprendre lui-même. Elijah Ary, professeur en sciences religieuses à l’EPHE et bouddhiste, explique que même si un robot parvenait à être doté d’un esprit, «cela signifierait qu’il a été infusé d’une conscience qui a eu des milliards de vies auparavant. Dont au moins une fois en être humain, si le robot devait avoir atteint l’éveil».

Pas de génération spontanée de l’esprit pour les Bouddhistes, donc. La conscience du robot ne pourrait pas naître seulement d’une puissance de calcul très élevée: il s’agit de quelque chose qui se fixe au corps au moment de la conception. «Et pour qu’un esprit s’incarne, il faudrait que le robot soit un réceptacle convenable pour l’esprit», ajoute Elijah Ary, qui a «du mal à imaginer comment cela serait possible». Ces considérations font écho à ce qu’avait dit le Dalaï Lama en 1992 lorsqu’on lui avait demandé si les robots pourraient un jour devenir conscients:

 «Si la base physique de l’ordinateur acquiert le potentiel ou la capacité de servir de base pour un continuum de conscience, […] un flux de conscience pourrait alors peut-être entrer dans un ordinateur.»

Un robot peut-il avoir conscience de soi?

Autre limite: chez les chrétiens, à l’opposé de l’existentialisme de Sartre («L'existence précède l'essence»), la personne se distingue de ses actes tels qu’elle les perçoit ou que les autres les perçoivent. Selon Laure Solignac, «le but n’est pas, dans l’anthropologie chrétienne, de forger une belle image de soi. Il faut aller plus loin et passer par cette expérience fondamentale, qui est d’ailleurs fondatrice pour la philosophie elle-même: celle du connais-toi toi-même, c’est-à-dire se regarder en face».

Hors, l’expérience du «connais-toi toi-même» demanderait du robot qu’il ait une conscience de lui-même. Un objet mal défini, aux frontières floues même dans pour les neurosciences.

Pour les chrétiens, l’être humain est, selon Saint Augustin, une présence à soi qui se manifeste en plusieurs actes: je me souviens, je connais, je veux/désire, je ne veux pas. Des caractéristiques qui peuvent être simulées par un robot, mais différent beaucoup de leurs équivalents humains. La mémoire d’un robot n’est pas l’objet dynamique, se modifiant sans cesse, que nous possédons, il s’agit d’une simple capacité de stockage. Et la connaissance ne peut se résumer à contenir une base de données.

Quant à la volonté, si on peut la simuler (Masahiro Mori propose par exemple dans Le Bouddha dans le Robot une machine programmée pour aller se brancher sur une prise électrique lorsque sa batterie est faible, de même qu'un homme va manger lorsqu’il a faim), cette capacité devrait, pour un robot, être programmée pour chaque domaine de l’existence.

«C’est l’ordinateur que nous faisons à notre image»

Et même, au final, si nous programmions un robot avec toutes les qualités nécessaires pour être un pape (qualités qui en ont même poussé certains sur la voie de la canonisation), Elijah Ary rappelle «qu’il s’agirait toujours d’une création de notre part». Seul un homme éveillé pourrait savoir comment créer une machine éveillée. Même pour sculpter l'image du Bouddha il faut, selon Masahiro Mori, «se rapprocher soi-même du Bouddha.» Pour Laure Solignac,

«ce qu’on projette sur la machine, c’est plutôt ce qu’est l’ange: une puissance de pénétration et de calcul invraisemblables, qui nous fascine, qu’il nous est impossible d’atteindre du fait des limites objectives de notre nature. Mais il ne faut jamais oublier la fonction encadrante de l’homme vis-à-vis de la machine. Nous avons tendance à nous penser nous-même sur le modèle de l’ordinateur alors que c’est l’inverse: c’est l’ordinateur que nous faisons à notre image. Nous essayons d’externaliser dans l’ordinateur certaines de nos fonctions, en les optimisant.» 

Contrairement à un pape homme, «l’esprit» d’un pape robot pourrait être sondé. Il n’y a pas de mystère: le programme d’un robot est écrit dans un langage que nous avons créé.

Pamela Duboc

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