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Est-il temps d'oublier le mot «féminisme»?

Hanna Rosin, mis à jour le 08.03.2013 à 11 h 51

Que des femmes réussissent ne veut pas dire que tous les combats ont été menés. Mais vouloir à tout prix utiliser le terme «féminisme», que certaines d'entre elles récusent, pourrait être assez contre-productif.

Concours de Bodybuilding en Allemagne en 2011. REUTERS/Ina Fassbender

Concours de Bodybuilding en Allemagne en 2011. REUTERS/Ina Fassbender

La semaine dernière, je m’étais moquée de Marissa Meyer, PDG de Yahoo!, pour avoir déclaré dans le documentaire de PBS, Makers, sur le mouvement d'émancipation des femmes aux États-Unis, qu'elle ne se définissait pas comme féministe. Pour Mayer, les féministes sont trop «militantes» et «querelleuses» –un portrait qui me semblait assez grossier. Mais quelques jours plus tard, j'ai commencé à voir les choses autrement.

Peut-être que les stéréotypes éculés de Mayer m'avaient permis d'occulter une problématique bien plus intéressante: si quelqu'un d'aussi brillant, d'aussi prospère que Mayer, cette femme qui parcourt le pays de long en large à la rencontre de ses jeunes consœurs, est aussi mal à l'aise à l'idée de se désigner comme féministe, alors nous devons prendre ses objections au sérieux. D'où le déséquilibre, sans doute, du documentaire de PBS, si passionnant sur son versant historique, et si négligeable sur l'époque contemporaine. Au final, peut-être que le féminisme est un terme trop chargé d'histoire et qu'il est temps de passer à autre chose.  

Considérez la chose d'un point de vue purement stratégique. Mayer est typiquement le genre de femme que les féministes voudraient avoir dans le camp. Elle est jeune et PDG, dans un secteur dominé par les hommes – et qui, pour beaucoup, incarne le futur. Et contrairement à bon nombre de femmes cadres ou dirigeantes d'entreprise, elle n'a pas sacrifié sa vie de famille au profit de sa carrière; elle est mariée et vient d'avoir un enfant

Actions individuelles et actions collectives

Et pourtant, son parcours a suscité tant de mépris... Elle a tout d'abord été critiquée pour son refus de prendre un congé maternité. Et, la semaine dernière, c'est son mémo interdisant aux employés de Yahoo de travailler à distance qui a déclenché les quolibets. 

Ces deux affaires soulignent les différences philosophiques qui séparent Mayer des militantes féministes. Ses détractrices croient en une action collective. Mayer ne devrait pas renoncer à son congé maternité car elle donne un mauvais exemple, elle pousse les employeurs à attendre un niveau d'engagement professionnel déraisonnable de la part de leurs employées. Ce qui est bon pour une membre de la sororité doit l’être pour toutes. Idem pour le télétravail.

Yahoo! a peut-être des raisons propres et spécifiques de rappeler, dans le contexte actuel, tous ses employés dans ses locaux, mais Mayer ne devrait pas faire ça car, d'un point de vue encore stratégique, sa décision constitue un dangereux précédent. Mais Mayer ne vit pas dans un monde où l'action collective relève de la pertinence. Elle vit dans un univers radicalement méritocratique, où les idées et les tactiques ne survivent que parce qu'elles sont utiles, ou efficaces, ou innovantes, d'une façon ou d'une autre.

Mayer se conforme plus ou moins aux objectifs des féministes militantes, sauf qu'elle les atteint par d'autres moyens, peu orthodoxes. Chez Google, elle s'est appliquée à satisfaire les mères qui travaillaient pour elle, mais sans leur donner pour autant de statut spécial. (Ses employés avaient le droit de fixer leurs priorités personnelles, ce qui fait qu'une maman pouvait partir en avance pour assister au match de foot de son cadet, et qu'un jeune employé, sans enfants, pouvait faire de même, mais pour aller prendre l'apéro avec ses anciens compagnons de dortoir).

Elle aurait pu convenir de directives spécifiques aux mères. Mais la façon de faire de Mayer est sans doute plus pérenne dans un monde où hommes et femmes sont à égalité en matière d'opportunités, universitaires comme professionnelles, et cherchent à partager équitablement les responsabilités domestiques.

La fracture entre l'individu et le collectif est au cœur du débat que suscite actuellement Sheryl Sandberg, DG de Facebook, avec son idée d'aller de l'avant pour réaliser ses rêves. Sandberg publie un livre de conseils à destination des jeunes femmes cadres, tout en lançant un mouvement de «sensibilisation», organisé autour de groupes de motivation, les «lean-in circles». Mais ce genre d'action collective semble en porte-à-faux avec les conseils prodigués dans le livre. Dans son ouvrage, qui sortira le 11 mars, Sandberg explique aux femmes comment négocier des augmentations ou des promotions, comment nourrir leurs ambitions et comment se comporter professionnellement si elles veulent progresser.

De très bons conseils, mais qui ne coïncident pas avec une campagne de sensibilisation globale et générique. Ils conviennent à une époque de méritocratie, où les succès féminins reposent largement sur l'avancement professionnel, une femme après l'autre. Que faire si, pour une promotion, vous êtes en concurrence avec une autre femme? Dans le monde de Sandberg, vous ferez tout pour l'obtenir.

Refus de se définir comme féministe

Dans ce livre, mon chapitre préféré est celui qui s'intitule «Ne demandez à personne d'être votre mentor», où Sandberg montre combien la sororité et ses usages la fatiguent. Elle décrit son malaise quand une jeune femme, qu'elle ne connaît pas, vient lui demander d'être son mentor – un «pur tue-l'amour», explique-t-elle, comme couper la parole à quelqu'un pour lui demander «à quoi tu penses?», lors d'un premier rendez-vous.

Elle se plaint des jeunes femmes voulant «qu'on soit toujours là à leur tenir la main» –, mais c'est la tâche d'un «thérapeute, pas d'un formateur», poursuit-elle (l'italique est de Sandberg). «Consacrer votre temps de formation à des questions de ressenti peut vous aider psychologiquement, mais mieux vaut vous concentrer sur des problèmes précis, avec de vraies solutions». 

Je n'ai pas passé beaucoup de temps dans le monde de l'entreprise, mais je peux quand même m'identifier. Il y a quelques temps, je participais à une table ronde, à l'occasion du 50e anniversaire de La femme mystifiée. Le débat cherchait surtout à comprendre pourquoi les jeunes femmes d'aujourd'hui refusent de se définir comme féministes – un sujet qui avait l'heur d’atterrer les autres conférencières.

A un moment donné, une lycéenne s'est levée pour poser une question. Dans son établissement, expliqua-t-elle, les filles «enfonçaient» les garçons dans quasiment tous les domaines. Elles étaient meilleures en sport, avaient de meilleures notes et tenaient tous les clubs extra-scolaires. Mais il n'y avait qu'une chose que ses copines et elles n'arrivaient pas à faire: pousser leurs camarades à rejoindre le club féministe. Pour moi, la vieille féministe, son malheur appelait une réponse évidente, bien qu'un peu trop déplacée pour être exprimée sur le moment: ma fille, il est temps que je te foute à la porte et que je referme le verrou derrière toi. Va construire ta propre maison. 

Quelques mois après la sortie de mon livre, The End of Men, la sociologue Stephanie Coontz publiait une tribune dans le New York Times intitulée «Le mythe du déclin masculin». Elle y affirmait que les hommes ne sont pas finis car les femmes gagnent toujours des salaires moins élevés qu'eux, dans quasiment toutes les professions. Le gros des arguments avancés par Coontz, et qu'on retrouve chez d'autres épigones du «Fempire», pour reprendre l'expression de Liza Mundy, est vrai, mais d'une vérité sélective, occultant d'autres réalités. (J'en débats plus précisément ici).

Mais ce qui m'a le plus étonnée, c'est le soupir de soulagement collectif qu'a généré cet article, sur Twitter et ailleurs. («Stephanie Coontz, épouse-moi», n'est qu'un exemple parmi d'autres). Et pour bon nombre d'entre elles, ces soulagées étaient des femmes jeunes, à la réussite professionnelle plutôt patente et qui, à ma connaissance, n'avaient pas vraiment été gênées dans leur carrière par le patriarcat. Elles ressemblaient aux femmes que je décris dans mon livre, celles qui bénéficient au mieux de l'époque contemporaine, cette nouvelle ère de domination féminine, où les femmes sont mieux adaptées à l'économie, plus indépendantes, plus libres de choisir leur voie et où elles n'ont jamais été aussi peu menacées par la violence physique. 

D'où le passage obligé, dans quasiment toutes les lectures que j'ai faites depuis la sortie de mon livre, quand je sens une petite révolte féminine poindre dans l'assistance. Quand, par exemple, je mentionne comme un péché commis contre les femmes américaines notre retard flagrant en termes de congés maternité payés (ce qui est révoltant!) et que des murmures outrés parcourent le public. Ou quand on m'interpelle, ou même quand on m'interviewe à New York, Paris ou Londres, et qu'on a bien préparé son coup en me sortant, d'un ton statistiquement supérieur, le faible pourcentage de femmes PDG – comme si on m'apprenait quelque chose.

Pourquoi exclure?

Ou bien comme cette femme, fraîchement diplômée selon ses dires, qui me hurle «Appelons les choses par leur nom: C'EST LE PATRIARCAT» lors d'une de ces récentes lectures – elle était visiblement très très énervée. Je suppose que c'est à cela que Mayer se réfère quand elle déplore le caractère «belliqueux» des féministes – cette tendance à se draper dans les doléances, même si elles ne semblent plus vraiment d'actualité.

Que les femmes réussissent ne veut pas dire que tous les combats ont été menés. Mais vouloir à tout prix utiliser le terme «féminisme» pourrait être assez contre-productif. Les femmes dont Coontz se soucie, qui occupent des professions mal rémunérées, pourraient voir dans l'action collective un moyen d'améliorer leurs salaires. Mais en tant que groupe, elle ont souvent du mal à s'identifier au féminisme et sont nombreuses à le voir d'un œil tout bonnement hostile – comme je m'en suis rendu compte en écrivant mon livre.

Pourquoi les exclure? Et pour les femmes, jeunes et ambitieuses, qui constituent la cible de Sandberg, le féminisme traditionnel ne répond pas non plus vraiment à leurs attentes. Les conseils de Sandberg visent à transformer leur réussite en sur-réussite, à les faire passer de cadres à PDG. Elles ont besoin de bonnes astuces et de stratégies éprouvées, tout comme leurs jeunes camarades masculins. Mais elles n'ont pas forcément besoin de groupes de soutien ni de campagnes de sensibilisation. D'ailleurs, en ont-elles le temps?

Hanna Rosin

Traduit par Peggy Sastre

Hanna Rosin
Hanna Rosin (16 articles)
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