Culture

«The Big Lebowski», ou la petite renaissance du White Russian

Grégoire Fleurot, mis à jour le 22.04.2013 à 15 h 13

Comme James Bond a son dry Martini, le Dude, dont on célèbre les quinze ans des aventures à l'écran, a le White Russian. Moins classe, mais tellement plus cool.

Jeff Bridges dans «The Big Lebowski».

Jeff Bridges dans «The Big Lebowski».

Cette semaine, on célèbre les quinze ans de la sortie aux Etats-Unis, le 6 mars 1998, de The Big Lebowski (le film est sorti le 22 avril de la même année en France). Si le terme «film culte» est souvent galvaudé, difficile de trouver des arguments convaincants pour exclure les aventures du Dude («le Duc» dans sa douteuse traduction française) de cette catégorie.

Après un accueil mitigé des critiques et un flop commercial à sa sortie, le film des frères Coen a aujourd’hui engendré une religion, fait l’objet de nombreux travaux académiques et réunions de fans déguisés dans des bowlings partout aux Etats-Unis et donné une nouvelle jeunesse à un cocktail démodé, considéré par certains comme un vulgaire milkshake alcoolisé: le White Russian (russe blanc en VF).

Avec le bowling et le cannabis, cette boisson est un des trois éléments fondamentaux qui structurent le quotidien du personnage du Dude, un glandeur pacifiste vieillissant de Los Angeles interprété avec brio par Jeff Bridges. Tout fan du Big Lebowski qui se respecte a déjà essayé au moins une fois ce mélange de vodka, de liqueur de café (souvent du Kahlua) et de crème liquide (ou de lait).

Certains, comme l’auteur de ces lignes, ont même tenté l’expérience de visionner le film, entre amis cela va de soi, en buvant un russe blanc à chaque fois que le Dude apparait en train de consommer son cocktail préféré, c'est-à-dire neuf fois (en comptant le verre qui finit malencontreusement par terre chez Jackie Treehorn) en un tout petit peu moins de deux heures. Si vous vous lancez dans une telle entreprise, appelée le Big Lebowski Challenge dans les facs américaines, utiliser des verres à shot comme ce blogueur limitera l’ampleur du mal de tête qui s’abattra sur vous le lendemain.

En 2008, à l’occasion des dix ans du film, le New York Times n’hésitait pas à faire du 6 mars 1998 une des dates les plus importantes de l’histoire du Kahlua, et rapportait que le White Russian, après avoir été ringardisé dans les années 1980 et 1990, était revenu à la mode dans les bars branchés de New York grâce aux frère Coen.

Pas un cocktail star

Qu’en est-il en France? Autant le dire tout de suite, le «caucasien», comme le surnomme parfois le Dude, est très loin d’être aussi populaire que les stars du cocktail comme le mojito, régulièrement élu cocktail préféré des Français, ou la caïpirinha.

Pour Christophe Husson, ancien chef barman qui forme les faiseurs de cocktails de demain au Centre de formation des apprentis (CFA) Médéric à Paris, «c’est un cocktail dérivé du Black Russian, qui était populaire il y a vingt ans avec la mode des B-52 [nda: un shot composé à parts égales de triple sec, de Baileys et de Kahlua], mais aujourd’hui il ne fait pas l’objet d’un grand engouement».

Par chance, mon interlocuteur est en plein milieu d’une formation avec dix élèves qui travaillent tous en établissement. Il réalise en direct un petit sondage: seuls trois servent actuellement le White Russian dans leur établissement, les sept autres n’ont pas le cocktail sur leur carte. «Ceux qui le servent travaillent plutôt dans des établissements haut de gamme», précise Christophe Husson.

Histoire

De l’avis des spécialistes, le White Russian a effectivement connu son heure de gloire dans les années 70 aux Etats-Unis, avec la période disco. Descendant des premiers cocktails à la vodka apparus dans les années 1930, le Black Russian aurait vu le jour au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, comme l’explique le spécialiste Gary Regan sur Liquor.com:

«A la fin des années 1940, Perle Mesta, l’ambassadrice américaine au Luxembourg, trainait au bar de l’Hôtel Métropole de Bruxelles. Le barman de l’établissement, Gustave Tops,  a décidé de lui dédier une boisson, le Black Russian. La Guerre froide commençait alors, et l’idée de créer une boisson sombre et mystérieuse en mélangeant de la vodka russe avec du Kahlua semblait une bonne idée à l’époque. […] Je n’ai aucune idée de qui a décidé de rajouter du lait ou de la crème au Black Russian pour en faire un White Russian, mais on peut estimer que ça s’est passé au milieu des années 1960.»

C’est dans un livre de 1961, Diners' Club Drink Book, qu’apparait le nom de Black Russian pour la version sans crème fraîche. Le site The Alcohol Enthusiast affirme que la première trace écrite du White Russian date elle d'une publicité pour la liqueur Coffee Southern de la marque Southern Comfort, dans le Boston Globe du 21 mars 1965.

Un cocktail d’initiés

Après les années 1970, la boisson a donc connu un lent déclin avant un regain de notoriété grâce au Big Lebowski dans les années 2000 aux Etats-Unis.

La France est-elle restée totalement hermétique à ce phénomène? A Paris, l’Expérimental, un bar branché où tous les cocktails sont faits avec des produits frais, on ne sert pas de russe blanc. Mais Pierre-Marie, le barman, nous confirme que la demande liée au film existe, même si elle reste limitée:

«On a des gens qui en demandent, des gens qui ont vu le film, qui se prennent pour le Dude et qui trouvent ça cool. Le peu de gens qui boivent des White Russian, c’est parce qu’ils ont vu le film. Personne n’avait vraiment entendu parler de ce truc, c’est vraiment le film qui lui a donné une seconde jeunesse.»

Un autre bar de la capitale, le Red House, a organisé une soirée sous le signe du White Russian le 6 mars pour célébrer l’anniversaire du film, avec une petite variation, puisqu'il s'agissait «de White Russians avec du whisky à la place de la vodka», selon Nathan, le barman. Une hérésie qui s’explique par le fait que la soirée était sponsorisée par une marque de whisky britannique, mais qui n’est pas si inhabituelle que cela. Ce dérivé a même un nom, le Black Irish.

«Comme James Bond et son Martini»

Pour Nathan aussi, le rôle du Big Lebowski dans la notoriété du cocktail est indéniable:

«Je pense que le film l’a définitivement rendu plus populaire. Bien sûr, il y a quelques personnes qui aiment le White Russian sans avoir vu le film. Mais elles sont très rares. Le White Russian est presque exclusivement associé au Big Lebowski, c’est comme James Bond et le dry Martini.»

A l’image des personnages qui y sont associés, les deux cocktails n’ont pas le même standing. Autre différence importante: le White Russian se boit beaucoup plus facilement qu’un mélange de gin et de vermouth. «C’est le Black Russian du matin, confirme Pierre-Marie, le barman de l’Expérimental. Le Black Russian, avec le café qu’il contient, est lourd. Mais avec du lait, ça s’allonge, ça s’adoucit. C’est le cocktail anti-gueule de bois parfait.»

Le barman évoque ici une étiquette qui colle à la peau du russe blanc depuis son apparition dans les années 1960: parce qu’il «descend tout seul», c’est un cocktail pour ceux qui ne boivent jamais ou ceux qui boivent trop, en d’autres termes les petits joueurs ou les alcooliques. Je vous laisse deviner dans quelle catégorie se trouve le Dude.

Grégoire Fleurot

Grégoire Fleurot
Grégoire Fleurot (799 articles)
Journaliste
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