Monde

Les mystères du Venezuela de l'après-Chavez

Anne Denis, mis à jour le 07.03.2013 à 17 h 32

Les funérailles nationales du président vénézuélien Hugo Chavez auront lieu vendredi. La semaine prochaine démarrera une campagne électorale incertaine et ultracourte pour sa succession à la tête d’un pays affaibli.

Le cercueil du Président Hugo Chavez décédé mardi, dans les rues de Caracas vendredi. REUTERS/Jorge Dan Lopez

Le cercueil du Président Hugo Chavez décédé mardi, dans les rues de Caracas vendredi. REUTERS/Jorge Dan Lopez

C'est presque en larmes que le vice président Nicolas Maduro a annoncé la mort, mardi soir, à 58 ans, du président vénézuélien Hugo Chavez, après 14 ans de pouvoir. La nouvelle était attendue. Le Comandante était atteint d’un cancer depuis la mi 2011 et, après une rémission —durant laquelle il a fait campagne et s’est faire réélire en octobre 2012 avec 56% des voix— avait gravement rechuté en décembre dernier, l’empêchant même de se rendre à son investiture prévue le 10 janvier. Depuis lors, et plus encore depuis son retour de l’hôpital de La Havane il y a quinze jours, il était devenu évident que le père de la révolution socialiste bolivarienne n’effectuerait pas son troisième mandat de 6 ans. L’évolution de sa maladie lui a cependant permis, à lui et son parti, le PSUV, d’organiser la suite.

Avant de repartir se faire réopérer à Cuba le 8 décembre dernier, il avait en effet, lors de sa dernière intervention télévisée, explicitement désigné Nicolas Maduro, 50 ans, comme son successeur. Un adoubement public évidemment destiné à limiter les luttes de pouvoir au sein de son propre clan.

Le corps de Hugo Chavez va être exposé deux jours à l’Académie militaire de Caracas, avant des funérailles nationales prévues vendredi matin. L’armée et la police ont été déployées dans ce pays très polarisé pour «garantir la paix». Sept jours de deuil ont été décrétés. Mais dès la semaine prochaine, la lutte pour la succession va s’engager. Le ministre des Affaires étrangères Elias Jaua a annoncé, conformément à la Constitution, la tenue d’élections d’ici 30 jours, et désigné dans l’intervalle Nicolas Maduro comme président intérimaire.

La plupart des analystes parient sur un duel entre ce dernier et Henrique Capriles, le candidat malheureux de l’opposition en octobre dernier. Beaucoup  tablent  aussi sur une victoire de Maduro, censé bénéficier de l’immense émotion soulevée par la mort de ce leader charismatique, toujours adulé par une partie de la population. Emotion qui n’aura pas le temps de retomber pendant en un mois. Sur le papier, la situation parait donc prévisible mais en réalité, l’incertitude est totale, et ce pour plusieurs raisons.

Un pouvoir à plusieurs têtes

L’unité au sein du parti chaviste, d’abord, est loin d’être acquise. Certes, Nicolas Maduro bénéficie de l’immense avantage d’avoir été choisi par le Comandante. Cet ancien leader syndical, ex-ministre des Affaires étrangères, réputé fin politique, est considéré comme la branche «cubaine» du PSUV en raison de ses liens étroits avec les frères Castro.

Depuis sa nomination à la vice-présidence en octobre, il est en campagne, s’efforçant d’adopter le style radical de son mentor, même s’il était jusqu’ici considéré comme plus mesuré. «Je pense qu’il serait le seul susceptible de chercher à négocier avec l’opposition pour faciliter éventuellement la transition», estime Renée Frégosi, chercheur à l’IHEAL (Institut des Hautes Etudes de l’Amérique latine) et spécialiste du Venezuela, et proche de l’opposition. Mais il se heurte à de fortes rivalités, qui devraient s’exacerber avec la disparition du chef.

A commencer par celle de Diosdado Cabello, militaire influent très apprécié des généraux, compagnon de la première heure de Chavez et actuel président de l’Assemblée nationale. Mais aussi Elias Jaua et Rafael Ramirez, patron de la compagnie pétrolière PDVSA (la vache à lait de l’Etat), qui «tient le chéquier». Même si Maduro est le candidat désigné, même s’il est élu, il devra donc composer avec l’armée et les branches les plus orthodoxes du parti chaviste, rendant donc difficile à court terme —bien qu’il le souhaite peut-être—  tout assouplissement de la politique actuelle.

Le niveau de mobilisation de l’opposition est une autre inconnue. Avant la présidentielle d’octobre, elle avait réussi à se fédérer, de la gauche à la droite, au sein d’une coalition, la MUD (Table de l’Unité démocratique) et à choisir  son candidat unique Henrique Capriles (centre droit). Mais sa défaite à la présidentielle, suivie de celle, beaucoup plus marquée, aux élections régionales du 16 décembre —elle ne conserve que 2 gouverneurs sur 22 et a perdu de nombreuses municipalités—, a brisé l’élan et «porté un rude coup au moral», reconnait  Emiliano Castillo, membre de la MUD. Même si, ajoute-t-il, «ces dernières semaines, la mécanique s’est remise en ordre de marche».

En face, cependant, il y a les énormes moyens électoraux du PSUV au pouvoir, via Fonden, «caisse noire officielle» selon les termes de Renée Frégosi, vers lequel est dirigée plus de la moitié des recettes pétrolières du pays, et qui sert à financer non seulement les missions sociales du chavisme mais aussi «la machine à gagner électorale».

Les défis économiques et sociaux

Le marasme économique dans lequel a plongé ce pays —pourtant doté des plus importantes réserves de pétrole au monde—  ajoute à l’incertitude générale. Quel que soit le nom du nouveau président du Venezuela (forcément moins écouté que Chavez), sa tâche sera délicate. Car si le pays vit sur sa rente pétrolière, la situation —désindustrialisation croissante et désintégration de son agriculture— s’est fortement dégradée depuis trois mois. Cette dégradation est  restée plus ou moins masquée jusqu’aux élections de décembre, grâce à des largesses électorales qui ont hélas coûté très cher.

En février, le déficit public a ainsi frôlé les 10% du PIB, contraignant le gouvernement à dévaluer le bolivar de plus de 30%. Mais la situation reste aujourd’hui difficile. Dans un contexte de contrôle des changes où les marchés parallèles prospèrent, l’inflation excède aujourd’hui les 33%, et les pénuries alimentaires se généralisent dans le pays.

Les magasins «Mercal», qui vendent des denrées de base à prix réduit sont quasi vides. Le Venezuela, qui importe 80% de sa consommation, «a rapidement perdu 46% de sa capacité d’achat» se désespère Emiliano Castillo. «On assiste à l’apparition aux frontières de  contrebande de riz, d’huile, de farine!», ajoute-t-il. Les coupures de courant durant plusieurs heures sont  monnaie courante. «La situation est plus grave qu’en 1998, quand Hugo Chavez est arrivée au pouvoir», estime même Renée Frégosi. Echaudés par les expropriations à répétition, les investisseurs –pétroliers exceptés _ sont en outre de plus en plus frileux.

Difficile de savoir comment, dans les semaines qui viennent, vont s’exprimer, dans la rue et dans les urnes, la lassitude et l’exaspération des Venezuéliens. Les classes populaires n’oublient pas que Hugo Chavez et ses programmes sociaux financés par la rente pétrolière ont tout de même permis à des millions de personnes de sortir de la misère, moins du quart de la population vivant aujourd’hui  sous le seuil de pauvreté.

Mais parmi ceux qui votaient encore pour lui, en raison de sa force de conviction, de son omniprésence et de son énergie, sans adhérer pour autant pleinement à son idéologie ni à son autoritarisme, un bon nombre pourraient bien, maintenant qu’il n’est plus là, franchir le Rubicon lors de la prochaine élection. C’est le pari que fait l’opposition, qui a d’ailleurs promis de pérenniser comme de réels acquis sociaux les fameuses missions bolivariennes. 

L’autre casse-tête qui attend le successeur de Hugo Chavez concerne la montée inquiétante de la violence et de l’insécurité, et notamment de la multiplication des gangs armés. L’entourage du parti au pouvoir reconnait lui-même qu’il s’agit d’un échec. « Nous pensions que la réduction des inégalités améliorerait de facto la sécurité, explique l’un d’eux. Mais cela ne s’est pas produit, des inégalités ont resurgi au sein même des quartiers». Il y a deux ans, souligne-t-il, le gouvernement a donc «radicalement changé de stratégie», en mettant sur pied une politique globale de lutte contre la violence et en créant une police nationale. Mais ce, bien tardivement.

Aujourd’hui, la question de savoir si la révolution bolivarienne survivra à son créateur ou si elle s’effondrera comme un château de cartes reste donc entière. Le système cubain a perduré après le retrait de Fidel, tout comme le régime communiste chinois à la disparition de Mao, grâce à un appareil de parti unique très fort. Les semaines à venir vont donc permettre de tester à la fois la puissance politique et idéologique du PSUV et la solidité des institutions du pays.

 Anne Denis

Anne Denis
Anne Denis (76 articles)
Journaliste, éditrice du site Latina-eco.com
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