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Avant France-Irlande. Le rugby français, du zéro à l'infini

Yannick Cochennec, mis à jour le 09.03.2013 à 8 h 53

Le XV tricolore a toujours alterné le pire et le meilleur, voire n'a jamais été aussi bon que quand il sortait d'une période désastreuse.

A l’heure de défier l’Irlande, samedi 9 mars, du côté de Dublin, le XV de France n’en mène pas très large. Avec trois défaites au compteur contre l’Italie, le Pays de Galles et l’Angleterre, les hommes de Philippe Saint-André pourraient devenir les premiers Tricolores à perdre quatre matches de suite dans le Tournoi des VI (ou V) nations depuis leurs glorieux aînés de 1957.

Pis: ils pourraient enregistrer un 6e échec consécutif dans la compétition puisqu’ils s’étaient inclinés lors de leurs deux dernières rencontres en 2012 contre l’Angleterre et le Pays de Galles. Voilà qui les catapulterait à nouveau dans le temps: une série de six défaites n’a jamais été recensée depuis cette période janvier 1957-mars 1958.

En 1957, en perdant quatre matches sur quatre dans le tournoi, les Tricolores avaient ramassé, selon l’expression consacrée, une mémorable cuillère de bois, la septième et dernière de l’histoire du rugby français. Une wooden spoon comme on dit en Grande-Bretagne où l’expression, venue des bancs de l’Université de Cambridge, est souvent accolée à l’adjectif ignominous et consiste en une récompense virtuelle décernée à l’équipe qui perd tous ses matchs (certains Britanniques estiment qu’il suffit d’être dernier pour la mériter)… En 2012, les Ecossais avaient subi cette humiliation pour la 14e fois. Les Irlandais en sont aussi à 14 (dernière en 1998), les Anglais à sept (1976), les Gallois à cinq (2003) et les Italiens à quatre (2009).

Mais en cas de quatrième déception (envisageable) à Landsdowne Road, les Français auront encore l’espoir de pouvoir contourner l’arrière-cuisine de ce tournoi passé de V à VI nations en 2000. En effet, si la conquête du Grand Chelem s’en est retrouvée compliquée avec l’ajout d’un pays (l’Italie), il faut désormais y mettre vraiment du sien pour finir avec ladite cuillère enfoncée au fond de la gorge histoire d’avaler l’infamie d’un désastre reçu cette fois cinq sur cinq.

«Bien fol est qui s’y fie»

Même battus par les Irlandais, les Français auront encore les Ecossais à se mettre sous la dent, au Stade de France, pour essayer de se refaire la cerise le 16 mars. Une sorte de rendez-vous historique, mais à l’envers, pour s’épargner l’horreur d’un premier zéro pointé aux VI nations. De manière presque sadique, il serait même assez plaisant de pouvoir assister à un tel match de la mort avec les articles de presse qui l’auront précédé.

Mais devra-t-on s’inquiéter pour autant sur le devenir de ce XV de France dans l’hypothèse d’un tel naufrage? Faudra-t-il faire sonner le tocsin et réclamer des comptes comme c’est déjà le cas? Philippe Saint-André méritera-t-il d’être cloué au pilori au terme de cette édition? Dans un très joli livre de souvenirs dans lequel il raconte sa carrière de journaliste et de chroniqueur au sein de la rédaction de L’Equipe, Denis Lalanne, l’une des plumes historiques du quotidien sportif, rapporte joliment combien il n’existe peut-être pas d’autre sport «plus fantasque que le rugby». «La balle de rugby, la seule faite pour la caresse de la main et cependant la moins femelle puisqu’elle est indifféremment désignée par le terme masculin de ballon quand ce n’est pas l’ovale ou le cuir comme dans les gazettes de chez nous. C’est égal, bien fol est qui s’y fie

Et Lalanne, témoin de la débâcle de 1957, de rappeler de quelle façon le XV de France était sorti de la tombe quelques mois plus tard en se métamorphosant pour aller chercher, en 1958, un premier succès à Cardiff en mars et, plus tard, un autre historique et improbable premier triomphe en Afrique du Sud face aux Springboks sous la conduite de Lucien Mias. «Ce rétablissement en l’espace de quelques établira, confinant au génie du jeu, une aptitude du rugby français à passer sans transition du zéro pointé à la plus haute note», souligne Denis Lalanne.

Car les exemples abondent, il est vrai, au cours de l’histoire. Ainsi, en 1999, dernier du Tournoi des V nations après avoir battu l’Irlande d’un petit point qui lui aura évité la cuillère de bois, le XV de France, avec le même encadrement se propulsa sept mois plus tard, le 6 novembre, en finale de la Coupe du monde après avoir terrassé les All Blacks en demi-finales pour être accueilli en triomphe à Paris.

Mais l’inverse est aussi vrai, hélas. L’automne dernier, lors d’une série de test-matches, les mêmes troupes de Philippe Saint-André avaient écrasé 33 à 6 les Australiens sur le pré du Stade de France et Frédéric Michalak était redevenu un génie avant de se retrouver plus ou moins contesté lors de ce Tournoi des VI nations. En 2010, ce fut aussi la gloire à l’orée du printemps avec un Grand Chelem enlevé au pas de charge et la déchéance l’automne suivant avec des dérouillées face à l’Afrique du Sud, l’Argentine, et surtout l’Australie (59-16) qui signa sept essais au Stade de France.

«So unpredictable», «so French»

Quelques semaines plus tard, la crise était là après un désastre à Rome et un humiliant premier échec face à l’Italie. Et puis l’infernal ballon français a repris sa course déroutante quelques mois plus tard jusqu’à Auckland où il ne lui manqua que deux points pour triompher lors de la Coupe du monde 2011. «Du sublime au ridicule, il n’y a qu’un pas», disait Napoléon.  Avec le XV de France, les mots peuvent être aisément et fréquemment inversés…

Au fond, peut-être plus que le french flair qui l’imprègne, l’une des forces du Français a été cette imprévisibilité, élevé au rang d’art de vivre le rugby. Ah, ce French rugby «so unpredictable», comme il est dit de l’autre côté de la Manche, mais aussi de l’autre bord de la planète, en Nouvelle-Zélande, où personne n’a oublié cet essai du bout du monde en 1994 «so French». La Nouvelle-Zélande respecte profondément l’Angleterre, l’Australie et l’Afrique du Sud, les autres meilleures nations du globe. Les All Blacks savent qu’ils peuvent perdre, mais ils comprennent qui ils ont en face d’eux.

La France reste pour eux une éternelle énigme parce que les rugbymen tricolores ont toujours cette capacité à créer quelque chose de spécial en fonction du pied sur lequel ils se sont levés le matin. Les Anglo-Saxons sont, par exemple, très forts dès qu’il s’agit de suivre un plan de jeu ou une tactique définie à l’avance. Les Français eux, sont flexibles et adaptables. «En tant que coach, affronter la France a toujours quelque chose d’inquiétant, a dit Brian Ashton, l’ancien sélectionneur du XV de la Rose anglais, à L’Equipe. Même si vous croyez avoir tout prévu, ils sont capables de pratiquer pendant dix minutes un rugby phénoménal, sorti de nulle part. Vous vous dîtes: “Mais ça sort d’où, ça?» Mais le pire n’est jamais loin non plus comme actuellement. Ce qui est, en soi, très rassurant pour l’avenir.

Yannick Cochennec

Yannick Cochennec
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Journaliste
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