Culture

«No» de Pablo Larrain, un cinéma à vif pour un Chili inguérissable

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 10.03.2013 à 19 h 48

Entretien avec le réalisateur chilien, qui raconte comment la publicité à contribué à la chute de Pinochet. Et, ce faisant, décrit les racines du «centre commercial géant» qu’est devenu son pays.

Allez savoir si No est le récit d’une victoire ou d’un échec. Vous pourriez résumer ainsi l’histoire du film —très réussi— du chilien Pablo Larrain, en salles depuis le 6 mars: «l’histoire de la campagne référendaire qui proposait de dire oui ou non à la prorogation du pouvoir de Pinochet, et où le non l'a emporté, faisant tomber un dictateur».

Et là, forcément, c’est une victoire. Celle du peuple face à Pinochet.

Mais vous pourriez dire aussi que le film raconte «la façon dont le marketing a fait tomber un dictateur». Ça devient plus ambigu. Si vous considérez que c’est «la victoire de la publicité et les prémices de la communication-reine en politique», la victoire, soudain, devient amère.

Une trilogie improvisée

No est le troisième volet d’une trilogie de Pablo Larrain, qui n’en était pas une au départ. Le réalisateur chilien, enfant de la dictature de Pinochet, a d’abord réalisé Tony Manero en 2008: l’histoire d’un fan de La Fièvre du samedi soir qui se montrait prêt à tout pour remporter un concours de sosies de Tony Manero.

Sélectionné à Cannes avec ce film, à la Quinzaine des réalisateurs, Larrain s'est vu proposer l’idée de No: «Je trouvais ça très ambitieux, intimidant: ce référendum qui marque la fin de Pinochet, c’est énorme pour nous au Chili», explique-t-il à Slate. «Mais j’ai commencé à faire des recherches et j’ai trouvé l’idée de Santiago 73, Post-Mortem. Donc j’ai d’abord fait ce film-là, et je me suis mis à penser peu à peu que faire No était possible.»

Santiago 73, c’est l’histoire d’un médecin de la morgue amoureux d’une danseuse de cabaret soupçonnée de sympathies communistes. En cette année 73, le coup d’Etat de Pinochet va bouleverser sa vie.

No est un point de vue différent sur la dictature chilienne, et son crépuscule, mais d’une certaine manière, c’est toujours le même récit. Celui de l’irruption du politique dans la vie de citoyens lambda qui se croyaient, sinon à l’abri, du moins à l’écart.

Publicité et cinéma


Gael Garcia Bernal et Pablo Larrain © Wild Bunch

A côté de Santiago et Tony Manero, No passerait presque pour une comédie. Le film est beaucoup moins sombre, notamment visuellement.

Larrain a tourné avec une caméra de 1983. Image carrée, couleurs désaturées. Ce vieux format permettait que l’intégration d’images d’archives, très nombreuses, ne dénotent pas avec la fiction.

Ce faisant, les images d’archives, composées de beaucoup de publicités, se mélangent à la fiction. Les deux médias, publicité et cinéma, se fondent et suscitent cette question: se valent-ils? Qu’est-ce qu’un monde dans lequel un slogan publicitaire fait office de politique?

Politique et Ricoré

Dans No, Gael Garcia Bernal incarne un publicitaire nommé René Saavedra, plutôt vénal, plutôt complaisant avec la dictature au sein de laquelle il s’enrichit. Mais en plein référendum pour ou contre le maintien au pouvoir de Pinochet jusqu'en 1997, première brèche démocratique depuis 1973 en laquelle le dictateur voyait une simple formalité, Saavedra accepte de mener campagne pour le non. 

Il convainc peu à peu les résistants à la dictature, prêts à faire campagne sur le thème «Pinochet, c’est le Mal», que parler des morts et des souffrances, ce n’est pas super vendeur. Et à coups d’arcs en ciel et de gens qui dansent, spots aux airs de pubs pour Fanta ou Ricoré, il lance une campagne sur l’espoir, l’avenir, le futur.

La politique devient un objet à vendre comme un autre. Regardez bien les images, et courez acheter: de la lessive ou de la démocratie.


Gael Garcia Bernal dans No © Wild Bunch

Pablo Larrain, qui a lui-même travaillé dans la publicité en début de carrière («pour l’argent»), explique quel rapport il voit entre ces deux formes:

«Le cinéma et la publicité ne sont pas opposés car ils utilisent tous les deux des images, des symboles, des éléments visuels, des idées et des concepts et ils sont tous les deux sur écrans. Sans compter que si vous faites un film sans en faire la promotion, personne ne saura que le film existe, donc ils peuvent aussi être complémentaires. Mais en termes culturels, ils disent quelque chose de très différent. Le cinéma est un espace de réflexion. La publicité est un espace de profit.»

Le Chili, un centre commercial géant

A travers cette mise en échec de Pinochet par une campagne publicitaire, No montre en filigrane la montée en puissance de la publicité, du discours marchand. La victoire du mercantile sur le politique:

«Mon film dit que la publicité est quelque chose d’incroyablement dangereux. Elle a aidé à changer le destin de notre pays: mais nous avons aussi été les outils du capitalisme et le Chili est devenu un centre commercial géant, détenu par moins d’une dizaine de personnes. La pub est comme une arme, vous pouvez vous en servir pour combattre, ou vous blesser avec.»

Face à cette omniprésence de l’argent, du marché, l’art chilien ressemble à un hérisson face à une poupée Barbie. Quelque chose d’enfin réel, vivant, piquant.

Regarder le passé 

«Ce film n’est pas un pamphlet», assure Pablo Larrain. «Je ne veux pas dire quelque chose, je ne veux pas changer les choses, imposer un message, une vision. Je ne veux pas prévenir les gens ni les inciter à agir de telle ou telle manière et éveiller leurs consciences. Je veux m’exprimer à travers mes films. Si cela suscite une réflexion et une conscience, tant mieux, mais mon but premier n’est pas d’améliorer le monde, c’est de le regarder».

Poser un regard, c’est déjà beaucoup dans une société régie par l’argent, qui n’a pas plus de regard qu’il n’a d’odeur.

«Ce référendum, ce n’est pas encore l’Histoire, le passé», souligne Pablo Larrain. «Et ça ne peut pas le devenir car au Chili, on n’accède jamais à la justice. C’est le problème. Les coupables des violations des droits humains, torture, viols, meurtres, courent encore les rues. Nous n’avons pas fait notre travail de mémoire comme d’autres anciennes dictatures l’ont fait. Il n’y a donc pas de paix organique possible. C’est une blessure ouverte».

Les artistes, à défaut de la panser, la creusent. «Au théâtre, le sujet de la politique Pinochet est extrêmement prégnant», explique Larrain, connaisseur du genre, marié à une comédienne, et dont le film est tiré d’une pièce du dramaturge chilien Antonio Skármeta:

«En littérature aussi: les romans et les poèmes en parlent beaucoup, les arts plastiques aussi. Nous en parlons depuis longtemps et sans cesse nous nous interrogeons, mais nous n’avons pas de réponse, pas d’apaisement, pas de résolution de la situation. Donc cela reste une plaie vive pour les artistes et un sujet ardent. Ce n’est pas de l’Histoire, c’est encore du présent.»

D’ailleurs, au présent, le film a fait polémique lors de sa sortie au Chili. La droite s’insurgeait de se voir ainsi dépeinte en soutien d’un régime qui encensait le libéralisme et permettait aux nantis de s’offrir des micro-ondes. La gauche, de son côté, aurait préféré être au centre du film, triomphatrice du dictateur, plutôt que supplantée par la force du marketing. D’autres encore fustigeaient des inexactitudes. Mais Pablo Larrain dit simplement montrer son point de vue, son ressenti sur l’Histoire.


Le publicitaire et son fils © Wild Bunch

Le réalisateur avait douze ans lors de la chute de Pinochet. Dans le film, le fils du publicitaire Saavedra, est une sorte de double de lui-même, de son frère, de Gael Garcia Bernal, qui avaient à peu de choses près son âge:

«On ne le crie pas qu’on s’est glissés dans le film, mais c’est nous, cet enfant bouche bée qui voit tellement de choses se passer qu’il ne comprend pas. Je me souviens d’une période grise et triste, et soudain des gens qui sautaient partout et faisaient la fête. Ne disant rien d’autre que "Hey, le bonheur arrive". Je ne me souviens d’aucun fait précis, simplement d’un sentiment général qui inondait le monde.»

Changement de génération

Selon Pablo Larrain, de la fin des années 60 jusqu’au milieu des années 80, la plupart des réalisateurs faisaient des films politiques «pour changer les consciences, changer les choses». Il dit que cela a changé pour sa génération:

«Nous approchons la politique d’une manière différente, sans activisme. Je pense que nous essayons de trouver quelque chose qui fasse sens dans toute cette violence, cette dictature. La génération précédente pensait savoir ce qui pourrait fonctionner, la façon dont les choses auraient dû être, et elle voulait diffuser ces idées.

Moi, moins que diffuser ou soutenir des idées, je veux diffuser des questions, souligner des contradictions. Ma génération interroge. Nous cherchons une sorte de vérité invisible. Nous ne comprendrons jamais tout à fait mais on continue à chercher.»

D’une certaine manière, Pablo Larrain est resté cet enfant interloqué. Il continue d'interroger du regard ce qui se passe autour de lui.

Charlotte Pudlowski

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (740 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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