EconomieCulture

La dépression est bonne pour le cinéma

Mary Wells, mis à jour le 20.06.2009 à 10 h 06

Comme dans les années 30, les spectateurs affluent dans les salles obscures, mais les ventes de DVD sont en baisse.

L'histoire serait donc appelée à se répéter. Une fois de plus, dans un scénario qui reproduirait celui de la crise de 1929, l'industrie cinématographique américaine voit aujourd'hui les spectateurs affluer dans les salles, quand le reste de l'économie touche le fond.

Les raisons d'une telle exception sont simples. Comme dans les années 1930, le spectateur des années 2000 trouve avec le cinéma un loisir bon marché, qui lui permet d'échapper aux aléas de la vie quotidienne. Pour le cinéma, la dépression entraîne mécaniquement un boom de la fréquentation. Les chiffres le prouvent. Depuis le début de l'année, la fréquentation dans les salles nord-américaines a augmenté de 12% comparé à 2008. Dans le même temps les recettes se sont accrues de 14,5%. Les analystes financiers estiment que, pour la première fois de son histoire, le box-office nord-américain franchira en 2009 la barre symbolique des dix milliards de dollars. Tout va donc très bien.

Pourtant, tout va extrêmement mal. Si la fréquentation en salles constitue un indice significatif permettant de juger de la bonne santé de l'industrie cinématographique, il n'est qu'un paramètre parmi tant d'autres. Les recettes dans les salles représentent désormais seulement 30% du chiffre d'affaires des studios hollywoodiens qui ont bâti, depuis les années 1980, leur modèle de croissance sur la vidéo, puis sur le boom du DVD. Les bénéfices se réalisent sur ce segment précis du marché, la salle permettant d'amortir dans le meilleur des cas des productions au devis exponentiel, avoisinant régulièrement les 200 millions de dollars en frais de production, auxquels il faut ajouter parfois jusqu'à 100 millions pour le marketing.

Sur le front du DVD, la débâcle est réelle, avec des ventes en chute libre depuis le débit de l'année, en baisse de 18%. Une érosion insupportable quand on sait que dans un passé récent, on pouvait prédire sans coup férir les ventes de DVD à partir des recettes en salles. D'autres indicateurs sont depuis longtemps passés au rouge. Les studios ont le plus grand mal à obtenir une ligne de crédit auprès des banques, comme l'ont récemment expérimenté, DreamWorks, la compagnie dirigée par Steven Spielberg, Paramount ou MGM.  Les stars les mieux payées, soit un cachet de 20 millions de dollars par film, ne touchent plus de pourcentage sur les recettes d'un film. Quand un tel accord est signé, c'est dans le cas où un film devient bénéficiaire, soit jamais, quand on connaît la comptabilité complexe des studios hollywoodiens.

Les salaires versés aux autres talents - réalisateurs, producteurs et scénaristes - ont eux aussi sensiblement baissé. La crise affecte mécaniquement d'autres segments de la profession : techniciens, accessoiristes, décorateurs, éclairagistes, confrontés à la raréfaction des tournages en Californie du Sud, et à la réalité d'une industrie produisant de moins en moins de films. Un reportage saisissant publié dans Newsweek montre comment Santa Lucia, une ville de la banlieue de Los Angeles, s'est transformée en quelques mois eb une cité fantôme dont les habitants, employés pour la plupart par Hollywood, se retrouvent au chômage technique, dans l'incapacité de payer leur assurance santé ou de faire face à leurs emprunts immobiliers.

Contrairement aux idées reçues, Hollywood a déjà dû faire face à une telle situation. En 1930, la fréquentation dans les salles américaines était en augmentation par rapport à l'année précédente. L'arrivée du parlant expliquait ce décalage entre l'industrie du cinéma et le reste de l'économie. Une fois l'effet de curiosité passé, les bénéfices des studios baissèrent en 1931, tout en restant à un niveau élevé. En 1932, plus aucun analyste n'écrivait qu'Hollywood était «depressionproof», c'est-à-dire «vacciné contre la crise». Les studios perdaient 85 millions cette année là, et encore plus en 1934.

En 1933, un tiers des salles de cinéma avaient dû fermer leurs portes. Fait intéressant, elles ne fermaient pas leurs portes faute de spectateurs. Au plus fort de la crise, la fréquentation n'avait baissé que de 25% par rapport à son point le plus haut en 1930. Mais le chiffre d'affaire de l'industrie, comme aujourd'hui, avait périclité. La dépression, avec son inévitable baisse du pouvoir d'achat, obligeait les exploitants à trouver d'autres solutions. Les propriétaires des petites salles imaginèrent de proposer des doubles et même des triples programmes, soit plus de films pour un ticket d'entrée moins élevé, à charge aux studios de gérer cette moins value. En 1931, une autre innovation consistait à fidéliser le spectateur en lui offrant des cadeaux (bicyclettes, montres, lampes) ou en le faisant participer à des jeux.

Le parallèle avec la situation actuelle est évident. Le cinéma ne manque pas de spectateurs. Il souffre de l'absence de dollars. Le piratage qui heurte de plein front le marché du DVD, sans affecter la fréquentation en salles, est plus la conséquence de ce phénomène, que sa cause réelle. Le spectateur est toujours prêt à payer un billet de cinéma. Il ne l'est plus pour revoir le même film chez lui. Faute d'argent, par lassitude aussi, le spectateur n'adhère plus au vieux modèle financier où les bénéfices s'effectuent sur la vidéo. Combien de DVD peut posséder un consommateur? Dépassé un certain nombre, où peut-il les ranger? Considère-t-il seulement qu'un film ait une valeur une fois ce dernier diffusé sur l'écran de son ordinateur ou de sa télévision? Le piratage est devenu pour le spectateur une version moderne des doubles et triples programmes d'autrefois. La salle et le téléchargement font désormais partie du même spectacle pour lequel le spectateur estime avoir déjà payé sa part en achetant un ticket de cinéma.

Les solutions existent pour Hollywood. Durant la dépression, l'industrie avait trouvé rapidement des réponses à la crise, en installant l'air conditionné dans les salles, puis en offrant au spectateur de quoi se nourrir sur place. La salle de cinéma devenait un prolongement de l'habitat, avec un confort supplémentaire. L'innovation technologique avec le parlant, la couleur, l'écran large en CinemaScope permirent à Hollywood de résister face à la crise, de profiter de la reprise économique, puis de faire face à l'arrivée de la télévision. Les termes de l'équation posés à l'industrie du cinéma sont aujourd'hui comparables. Comme toujours, la réponse à la crise vient de la technologie. Le spectateur aujourd'hui ne veut plus posséder de films, il veut connaître une expérience. Le succès des salles IMAX, celui des concerts ou des évènements sportifs traduit un goût renouvelé pour la sensation et le vécu à l'ère du virtuel.

L'arrivée en force de la 3D en salles, d'abord par le biais de l'animation (Monstres contre Aliens, Coraline, Là-haut) puis dans des films en prises de vues réelles, avec Avatar de James Cameron à la fin de l'année, puis Tintin de Steven Spielberg et Peter Jackson et Alice au pays des merveilles de Tim Burton, devrait permettre à Hollywood de reprendre la main. Pour la première fois, et avec un système de lunettes à infra rouges, qui n'ont plus rien à voir avec les vieilles lunettes en carton et les effets archaïques qui caractérisaient la 3D dans les années 1950, le cinéma va s'adjoindre une dimension supplémentaire, qui va lui permettre de faire face à la concurrence des stades et des salles de concert.

Le prix de la place pour un film en 3D coûtera 20% de plus qu'un ticket ordinaire, mais toujours moins cher qu'une place de concert. Mieux, un film en 3D - du moins, ses effets - ne peut à ce jour être piraté. La salle devient une nouvelle fois le lieu d'une expérience inédite, qui permettra au cinéma de faire face, une fois encore, à la crise.         

Mary Wells

Crédit photo: Spectateurs regardant un film en 3D  Reuters

Mary Wells
Mary Wells (2 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte