Culture

«Spring Breakers» d'Harmony Korine: du pop art plaisant mais sans renouveau

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 08.11.2016 à 10 h 50

Le film joue sur trois tableaux: docu de société, fiction ado, dérive ludiquement caricaturale, avec une énergie ludique qui procure, le temps de la projection, une sensation euphorisante.

«Spring Breakers».

«Spring Breakers».

Ouverture en trois temps:

1. Documentaire sur l’explosion d’hédonisme moutonnier et archi-vulgaire qui est la manière dont des milliers d’étudiants américains passent leurs vacances de printemps (Spring Break) sur les plage de Floride, en l’occurrence, mais aussi de Californie, du Mexique, etc. Délire de bière, de baise, de techno à fond, de joints, en troupes compactes entretenant méthodiquement une transe collective qui ne vise qu’à l’auto-épuisement et à la disparition dans la masse et la norme.

2. Quatre donzelles élues comme le sont les héroïnes de n’importe quelle série télé de/pour teenagers, quatre bimbos échevelées, écervelées, super bien roulées et bariolées fluo, trépignant d’aller s’éclater à Miami comme toutes les copines et copains du bahut.

3. Décalage et outrance avec un braquage brutal perpétré par les donzelles en pleine overdose d’adrénaline pour financer l’escapade vacancière, cette forme singulière de re-enactment des scènes classiques du film d’action surjouées, explosant les limites de la vraisemblance.

Un film sur trois tableaux

Un procédé dont Tarantino est l’apparent grand maître (en fait lui utilise ces codes pour faire autre chose de bien plus complexe), dont le Roger Avary de Killing Zoe avait offert naguère une version gravement déjantée, dont Oliver Stone aura essayé par deux fois (le lourdaud Natural Born Killer, le pachydermique Savages) d’établir la référence, dont 7 Psychopathes de Martin McDonagh vient d’offrir une variante rieuse et assez fine.

C’est parti pour jouer sur ces trois tableaux: docu de société, fiction ado, dérive ludiquement caricaturale. La rencontre des quatre demoiselles, de plus en plus déguisées en pin up sexy de bande dessinées des années 60, affublées de couleurs flashy moulant leur formes généreuses et manipulant des guns de plus en plus imposants ne connaît plus de retenue lorsqu’elles croisent la route du grimaçant et charmeur caïd aux dents d’argent interprété façon clown bodybuildé par James Franco.

Une énergie ludique

Harmony Korine s’amuse beaucoup avec tous ces ingrédients spectaculaires, entrainés dans une farandole qui va crescendo. Et de fait il y a dans son film une énergie ludique, une manière de dépasser les conventions à force de les appliquer toutes au pied de la lettre qui procure, le temps de la projection, une sensation euphorisante.

Ce gros sucre d’orge amphétamine et épicé est moins un film qu’un dispositif: une sorte de programme pré-écrit dans lequel viennent se couler les scènes de délire jouisseur et meurtrier.

Il repose sur un principe bien connu, et pas vraiment nouveau. Il s’agit de regarder en face, et en outrant par la stylisation et la simplification, les tropismes les plus lourds de la société américaine –pas que américaine, mais américaine d’abord (consommation éperdue, goût des armes, croyance en l’achat du paradis avec du fric et de la dope, exhibition de corps customisés, violence sans fin).

Du pop art 50 ans plus tard

Ce dispositif, on le connaît bien, ce fut celui du pop art il y a… euh… 50 ans? Harmony Korine fait avec les seins des mesdemoiselles Hudgens, Gomez, Benson et Korine (son épouse) et avec les fusils d’assaut ce qu’Andy Warhol faisait avec des boites de soupe et des paquets de corn flakes, les images de Marylin ou de Kennedy.

On peut trouver cela plaisant, on aura du mal à y voir ni une grande invention, ni quelque renouveau dans la perception du monde actuel.

Jean-Michel Frodon

Spring Breakers, d'Harmony Korine, sortie le 6 mars.

Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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