Monde

Des caméras dans le secret du conclave

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 12.03.2013 à 9 h 33

S'il est interdit de filmer, enregistrer ou photographier l'élection du pape, on dispose d'images permettant d'imaginer à quoi elle ressemble vue de l'intérieur: celles des films ou fictions télévisées.

Un cardinal remplit son bulletin de vote dans «Habemus Papam» de Nanni Moretti.

Un cardinal remplit son bulletin de vote dans «Habemus Papam» de Nanni Moretti.

Voici à quoi devrait ressembler la dernière image que verra le grand public du conclave qui va élire, à partir de ce mardi 12 mars, le successeur de Benoît XVI, qui a renoncé à la papauté le 28 février.

On y voit, lors de celui de 2005, le maître des célébrations liturgiques du Vatican à l'époque, Piero Marini, fermer les portes de la chapelle Sixtine au cri de «Extra Omnes!» («Tous dehors!»). Tout ce qui suit est secret: si les médias sont autorisés, avant le conclave, à en photographier les lieux ou les objets (les bulletins de vote, les urnes ou encore les poêles qui servent à produire les fumées noire ou blanche), le scrutin lui-même se déroule loin des caméras et appareils photos.

La Constitution apostolique de 1996 interdit expressément l'introduction dans la chapelle d'un «moyen d'enregistrement ou de transmission audiovisuelle» ainsi que les communications vers l'extérieur (y compris via Twitter), mais on dispose pourtant d'images des conclaves: celles imaginées par les cinéastes ou téléastes qui en ont reconstitué un dans leurs œuvres —notamment Nanni Moretti dans Habemus Papam, film que la renonciation de Benoît XVI a rendu prophétique.

Des images qui, malgré les obstacles rencontrés par les réalisateurs (Moretti, par exemple, n'a pas pu tourner au Vatican et a fait reconstituer la chapelle Sixtine à Cinecitta), permettent d'imaginer à quoi ressemblera de l'intérieur le conclave. Du moins, à quelques détails près —on devrait échapper à l'immolation par le feu d'un cardinal que nous montre Anges et démons de Ron Howard. A priori, celui de 2013 ne devrait pas non plus ressembler à ceci...

... pour au moins trois raisons:

  • ce conclave, décrit par Maurice Druon dans Les Rois maudits, transposés à l'écran en 1972, n'a pas eu lieu au Vatican mais à Lyon.
  • alors que celui de cette année devrait durer une poignée de jours, il avait fallu deux ans aux cardinaux pour élire le Français Jacques Duèze sous le nom de Jean XXII (l'acteur qui l'interprète, Henri Virlojeux, occupera ensuite une fonction encore plus prestigieuse: c'est lui qui double l'Empereur Palpatine dans Le Retour du Jedi).
  • pour accélérer la procédure, le roi de France avait fait murer le conclave.

En revanche, le conclave qui va élire le successeur de Benoît XVI devrait ressembler de plus près à ce qui va suivre:

1. Le vote manuscrit

Habemus Papam, de Nanni Moretti (2011)

Non, les bulletins de vote ne sont pas, comme pour une vraie élection, pré-imprimés aux noms des candidats —tout simplement parce qu'il n'y en a (officiellement) pas, les cardinaux pouvant voter pour tous leurs confrères, voire pour un non-cardinal.

Ils inscrivent donc au stylo le nom de leur choix sur un bulletin où il est simplement imprimé la formule «Eligo in Summum Pontificem» («J'élis pour souverain pontife»). La Constitution apostolique leur recommande d'altérer leur écriture de manière à ce que leur choix, malgré l'absence d'isoloir, reste secret. Dans Habemus Papam, on voit des cardinaux raturer nerveusement leur bulletin, voire le déchirer...

2. Le serment de vote

Les Souliers de Saint-Pierre de Michael Anderson (1968)

Pour voter, les cardinaux défilent un à un devant l'urne et prononcent le serment suivant:

«Je prends à témoin le Christ Seigneur, qui me jugera, que je donne ma voix à celui que, selon Dieu, je juge devoir être élu.»

3. Le dépôt du bulletin

Les Souliers de Saint-Pierre

Ils posent ensuite leur bulletin sur un plateau qui recouvre l'urne, puis le font glisser.

4. Le dépouillement

Habemus Papam

Anges et démons, de Ron Howard (2009)

Le dépouillement est assuré par trois cardinaux scrutateurs tirés au sort avant chaque série de votes. Tous les bulletins passent successivement dans leurs mains, le troisième scrutateur lisant à haute voix le nom inscrit sur chacun, avant de le noter puis de le perforer d'une aiguille sur le «Eligo», afin d'enfiler les bulletins au fur et à mesure sur un fil.

Les cardinaux notent à fur et à mesure les «scores». Une fois le dépouillement fini, trois d'entre eux également tirés au sort, les réviseurs, contrôlent les bulletins et les totaux.

5. Les premiers votes infructueux et la fumée noire

Anges et démons

Une majorité de deux tiers des voix étant nécessaire pour être élu, il y a généralement plusieurs tours —depuis le début du XXe siècle, le nombre minimum a été de 3, en 1939, et le maximum de 14, en 1922. Les cardinaux peuvent voter une première fois dès le premier après-midi du conclave, puis votent deux fois le matin et deux l'après-midi.

Après un vote négatif, les bulletins et les notes sont brûlés avec un additif chimique, produisant une fumée noire sur la place Saint-Pierre.

6. Les discussions de couloirs

Les Souliers de Saint-Pierre

Si, sous peine d'excommunication, les consignes de vote sont officiellement interdites, de même que «toute espèce de pactes, d'accords, de promesses ou d'autres engagements» sur les votes, et si les cardinaux sont fortement incités «à ne pas se laisser guider [...] par la sympathie ou l'aversion» dans leur vote, ils discutent entre eux entre les scrutins.

Plusieurs téléfilms ont d'ailleurs tenté de reconstituer comment, en 1958, les cardinaux les plus influents avaient fini par s'accorder sur un pape (qu'ils croyaient) de transition, Jean XXIII.

Papa Giovanni - Ioannes XXIII de Giorgio Capitani (2002) (avec Claude Rich dans le rôle du cardinal faiseur de papes Alfredo Ottaviani)

Ou comment, en 1978, le primat de Pologne Stefan Wyszyński avait convaincu Karol Wojtyla, futur Jean Paul II, d'accepter son élection imminente.

Karol, l'homme qui devint pape de Giacomo Battiato (2005)

Have No Fear: The Life of Pope John Paul II de Jeff Bleckner (2005) (avec Bruno Ganz dans le rôle de Wyszynski)

Intermède: l'élection par acclamation

Les Souliers de Saint-Pierre

Jusqu'en 1996, année de leur abolition, il existait deux procédures d'élection alternatives au vote: per compromissum (un petit groupe de cardinaux délégués avec pour mission d'arriver à un compromis sur le choix du pape) et per acclamationem seu inspirationem (vote par acclamation).

Si, dans la réalité, elles étaient tombées en désuétude depuis longtemps, la seconde a été représentée à l'écran dans Les Souliers de Saint-Pierre, où les cardinaux finissent ainsi par désigner, dans un mouvement en apparence spontané, le cardinal russe Kyril Lakota (Anthony Quinn).

7. L'émergence d'un vainqueur

Le Parrain III de Francis Ford Coppola (1990)

Habemus Papam

L'élection du nouveau pape est acquise quand un candidat dépasse les deux tiers des voix. Dans la seconde scène de dépouillement de Habemus Papam, Moretti la montre via des plans des cardinaux qui, au fur et à mesure que s'égrènent les votes, chuchotent, regardent avec admiration le cardinal Melville (Michel Piccoli), puis se lèvent pour l'applaudir avant même le dernier bulletin dépouillé. Le film reflète bien comment peut émerger au fil des tours un candidat de compromis, puisque le nom du personnage n'était même pas mentionné lors du premier dépouillement...

On peut aussi apercevoir l'annonce des résultats d'un conclave dans Le Parrain III de Coppola: «Lorscheider, 1 voix, Siri, 11 voix, Lamberto, 99 voix». Les deux premiers cardinaux cités ont réellement existé; le troisième est l'équivalent fictionnel d'Albino Luciani, élu pape en août 1978 sous le nom de Jean Paul Ier.

Théoriquement secret, le décompte des voix cité par Coppola est le même que celui révélé par le journaliste britannique David Yallop dans son très controversé best-seller Au nom de Dieu, qui affirme que Jean Paul Ier a été assassiné —l'auteur a d'ailleurs accusé le cinéaste de plagiat. Le film était suffisamment susceptible de déplaire au Vatican pour qu'en 1995, la chaîne CBS décide de décaler sa décision télévisée en pleine visite papale.

8. L'acceptation

Le Parrain III

Une fois un pape élu, le doyen des cardinaux électeurs par l'ordre et l'ancienneté lui demande son consentement («Acceptez-vous votre élection canonique comme Souverain Pontife?») puis son nom de règne.

Les bulletins de vote sont alors brûlés, cette fois-ci pour produire une fumée blanche annonçant l'élection.

Anges et démons

9. Les habits du nouveau pape

Les Souliers de Saint-Pierre

Habemus Papam

Le nouveau pape va revêtir la tenue pontificale: une soutane blanche (préparée en plusieurs tailles, pour s'adapter à la corpulence de l'élu) et une pèlerine de velours rouge. Le travail de la maison Gammarelli, habilleuse de pape depuis plus de deux siècles.

10. L'hommage des cardinaux

Les Souliers de Saint-Pierre

Il reçoit ensuite l'hommage et l'acte d'obédience, un par un, de tous les cardinaux qui viennent de l'élire.

11. L'annonce officielle

Il se prépare, enfin, à se présenter aux fidèles rassemblés place Saint-Pierre pendant que le cardinal protodiacre annonce au balcon de la basilique son élection. A noter que, à l'image de Michel Piccoli sur l'image ci-dessus, la plupart des films ou téléfilms retraçant des conclaves décrivent des papes stupéfaits ou apeurés par leur élection, à l'image de celui du film américain Saving Grace.

Comme s'ils étaient restés, après leur élection, les cardinaux effrayés par leur possible destin que décrit, dans une polyphonie de voix off, Moretti au tout début de Habemus Papam.

Jean-Marie Pottier

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (944 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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