Pourquoi les enfants sont pénibles: la vérité de la science

Les comportements irrationnels des tout-petits sont un reflet totalement compréhensible de leur trouble intérieur et de leurs frustrations.

Pendant un match de baseball, à Phoenix, en 2012. REUTERS/Darryl Webb

- Pendant un match de baseball, à Phoenix, en 2012. REUTERS/Darryl Webb -

En janvier, j’ai découvert (et j’ai failli en faire pipi dans ma culotte de rire) le billet du blog de l’humoriste Jason Good «46 Reasons My Three Year Old Might Be Freaking Out» [46 bonnes raisons pour expliquer la crise de colère de mon fils de 3 ans]. (Les trois premières possibilités: sa chaussette est mal mise. Il a un goût salé sur les lèvres. Il y a une étiquette sur son t-shirt). Après avoir échangé avec moi quelques commentaires sur le sujet, une des mes amies m’a envoyé un message privé, poussée par la frustration et l’inquiétude qu’engendre chez elle sa fille de 18 mois.

«C’est comme si d’un coup, ces trois dernières semaines, elle s’était transformée en une boule de caprices, et je ne peux jamais prévoir ce qui va déclencher une crise, m’écrivit-elle. Je vis avec un bâton de dynamite en couches culottes!»

Moi aussi. Mais qu’est-ce qu’ils ont ces morveux à exploser comme ça tout le temps? C’est normal que mon fils se mette à brailler dès que sa manche n’est pas déroulée jusqu’au poignet, qu’il adore le bain un jour et le déteste le lendemain, et se mette à hurler «À MOI!!!» deux secondes après avoir donné la balle au chien?

Oui, heureusement. Et ce n’est pas seulement normal, c’est aussi sensé. Comme me l’ont récemment expliqué cinq experts en psychologie enfantine, les comportements irrationnels des tout-petits sont un reflet totalement compréhensible de leur trouble intérieur et de leurs frustrations.

En résumé, leur monde est en plein bouleversement et ils n’ont pas encore les capacités nécessaires pour y faire face. Ses caprices ne signifient pas que votre gosse est pourri-gâté ou qu’il faut l’envoyer chez le psy; ils sont un signe de sa normalité.

Un monde effrayant

La vie d’un bambin n’est en réalité pas aussi pépère qu’elle en a l’air. Certes, moi aussi j’aimerais bien dormir douze heures par nuit et qu’on me prépare tous mes repas, merci bien. Mais les enfants de 2 ans traversent également une infernale crise intérieure: puisqu’ils viennent juste d’apprendre à marcher et à utiliser des outils, ils veulent explorer le monde; en même temps, ils sont terrifiés par ce que ce monde contient et angoissés en permanence que leurs parents, qu’ils aiment et en qui ils ont une confiance effarante, ne les abandonnent tout d’un coup. Oh, et parlons-en de ces parents: ils se sont mis à aboyer «non!» à longueur de journée, juste pour le plaisir apparemment. C’est quoi ce bordel?!

Ce n’est pas un hasard si les enfants se mettent à faire des caprices à peu près au moment où leurs parents commencent à faire appliquer des règles.

Quand vous lui dites non ma puce, tu ne peux pas jouer avec ce couteau de boucher, votre petite de 20 mois ne perçoit absolument pas que vous êtes en train de la priver de ce machin qui scintille si merveilleusement pour sa propre sécurité. «Puisque c’est le parent, de qui ils dépendent pour tout, qui les en prive, c’est essentiellement perçu comme un retrait d’amour», explique Alicia Lieberman, professeur de Santé mentale infantile à l’université de Californie-San Francisco et auteure de La vie émotionnelle du tout-petit.

«Votre raisonnement leur est étranger. Ils savent seulement que vous leur enlevez brusquement un objet qui leur donnait beaucoup de plaisir

La douleur que cela provoque, explique Lieberman, ressemble à celle que nous pourrions ressentir si notre partenaire nous trahissait ou nous trompait.

Nous autres adultes, nous ne faisons pas (en général) de caprice (public) quand nous n’obtenons pas ce que nous voulons ou quand quelqu’un nous met en colère, parce que nous savons nous calmer tout seuls.

Un problème de langage

Nous sommes capables d’identifier et de nommer l’émotion ressentie, ce qui, selon les recherches, suffit à l’étouffer et à la contrôler. Notre capacité à mettre des mots sur nos sentiments provient en partie de nos excellentes facultés de langage, dont les bambins ne disposent pas encore. Toujours grâce au langage, en tant qu’adultes nous pouvons affronter les gens qui nous ennuient et proposer des solutions.

Mon petit de 22 mois, en revanche, s’il est à présent parfaitement capable de m’informer de son besoin de boire du lait, ne gère pas si bien que ça les négociations complexes. Sa réponse spontanée à la frustration consiste généralement à attraper le premier objet qui lui tombe sous la main et à le balancer à l’autre bout de la pièce, ce qui se comprend aisément lorsqu’on considère que la motricité globale figure parmi ses plus grands atouts. Si le seul outil à votre portée est un bras, vous avez tout naturellement tendance à voir en chaque problème un projectile potentiel.

Autre réalité du cerveau des tout-petits: le lobe frontal, responsable de l’organisation, de la logique, du raisonnement, de la mémoire de travail et du self-control, est chez eux largement sous-développé. C’est pour cette raison que les «tout-petits vivent vraiment dans l’instant présent, sans penser aux conséquences», explique la psychologue du développement Nancy McElwain, qui gère le Laboratoire de développement social de l’enfance de l’université de l’Illinois à Urbana-Champaign.

Ils n’ont pas de petite voix dans la tête qui leur dit hum, ce n’est peut-être pas une si bonne idée de jeter doudou dans les toilettes finalement (ce qui est fort dommage, parce que doudou s’est retrouvé bien trempé chez nous la semaine dernière).

Des petits sans expérience

Un lobe frontal à mi-régime signifie également que les tout-petits n’ont pratiquement aucune notion du temps ou de la patience et par conséquent, «vivent le désir comme un besoin» explique Lieberman –c’est-à-dire que quand il veulent un nugget de poulet, il leur faut là, maintenant, TOUT DE SUITE!

Ils peuvent aussi avoir une perception déformée de la relation de cause à effet, et développer une peur paralysante de la baignoire parce qu’on ne sait jamais, et si eux aussi passaient dans le trou?

Enfin, n’oublions pas l’importance de l’expérience lorsqu’il s’agit d’affronter des défis de façon appropriée, précise la psychologue du développement Claire Kopp, co-auteure de Socioemotional Development in the Toddler Years [Le développement socio-émotionnel des premières années de l’enfant]. Un petit de 2 ans, explique-t-elle, n’a tout simplement aucune expérience sur laquelle se baser.

Si vous avez l’impression que je compare votre magnifique bambin, si différent des autres et tellement au-dessus de la moyenne, avec un animal, c’est normal: c’est tout à fait ça. Le pédiatre Harvey Karp, auteur de Le plus heureux des bébés et de Le plus heureux des tout-petits, qualifie les bambins de «petits hommes des cavernes». «Cela n’est pas pour être désobligeant, mais pour donner un cadre de référence aux parents», m’a-t-il expliqué.

«Il faut des années aux tout-petits pour apprendre à se socialiser, il est donc important que les parents ne soient pas trop exigeants envers eux-mêmes. Ne croyez pas que vous êtes un parent nul simplement parce qu’ils ont repeint les murs à la confiture

(Cela ne signifie pas que les tout-petits n’aiment pas l’organisation et les habitudes: c'est aussi leur truc. Mon fils aligne ses petites voitures tous les jours, probablement parce qu’il essaie d’introduire un certain ordre dans sa vie chaotique et déroutante. Et son exigence de longueur de manche vient peut-être d’un désir d’uniformité.)

Un univers trop plat?

L’analogie de l’homme des cavernes aide à expliquer un autre problème affligeant les tout-petits, ajoute Karp: ils manquent cruellement de stimulation. Les petits hommes des cavernes (et là je parle des vrais) avaient un emploi du temps bien différent des enfants d’aujourd’hui.

«C’était un environnement très riche d’un point de vue sensoriel: les odeurs, l’air frais, les ombres, les oiseaux, l’herbe sous les pieds. Aujourd’hui, nous mettons les petits dans des maisons et des appartements avec des sols plats, des murs plats, des plafonds, et un nombre de poules très limité, et nous trouvons ça normal, explique Karp. C’est difficile de passer toute une journée avec un enfant de 2 ans, et d’ailleurs il n’a pas forcément envie de la passer avec vous non plus

Sachant tout cela, peut-on vraiment s’étonner que les caprices soient aussi courants? Pour les parents, il y a sûrement de bonnes et de mauvaises façons d’aborder une attitude laissant à désirer (autre sujet d’article), mais l’existence des crises de colère, et la tendance de nos petits anges à gérer leurs déboires en hurlant, en tapant et en jetant tout ce qu’ils ont sous la main est parfaitement normale car c’est parfois «l’unique recours du tout-petit», expose Tovah Klein, directeur du Barnard College Center for Toddler Development.

Si votre univers était incroyable, terrifiant, frustrant et imprévisible à la fois, que vos capacités de communication étaient médiocres, votre expérience inexistante et votre lobe frontal sous-développé, vous aussi, de temps en temps, vous péteriez un plomb.

Melinda Wenner Moyer

Traduit par Bérengère Viennot

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L'AUTEUR
Journaliste free-lance spécialisée en santé et science. Suivez-la sur Twitter: @lindy2350 Ses articles
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Publié le 16/03/2013
Mis à jour le 17/03/2013 à 18h26
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