Aaron Swartz, les mystères d'un idéaliste

Aaron Swartz dans une librairie de San Francisco, le 4 février 2008.  REUTERS/Noah Berger.

Aaron Swartz dans une librairie de San Francisco, le 4 février 2008. REUTERS/Noah Berger.

Poursuivi par la justice américaine, ce jeune activiste d'Internet s'est suicidé début janvier. Pourquoi ce petit génie qui voulait sauver le monde n’a-t-il pas réussi à se sauver lui-même?

Le 4 janvier 2013, Aaron Swartz s’est réveillé d’excellente humeur. «Il s’est tourné vers moi», se rappelle sa petite amie Taren Stinebrickner-Kauffman, «et a déclaré de but en blanc: “Cette année va être géniale”.»

Swartz avait des raisons d’être optimiste. Depuis un an et demi, il était mis en examen pour fraude informatique, épreuve apparemment interminable qui avait épuisé ses ressources tant financières qu’émotionnelles. Mais il avait de nouveaux avocats, qui travaillaient dur pour trouver un terrain d’entente avec le gouvernement. Peut-être allaient-ils conclure un accord acceptable. Peut-être iraient-ils devant les tribunaux et gagneraient-ils.

«On va gagner, et je vais me remettre à travailler sur toutes les choses qui m’intéressent», avait confié Swartz à sa petite amie ce jour-là. Non qu’il ait été oisif. Outre son travail pour la société internationale de consulting informatique ThoughtWorks, il était devenu rédacteur pour le magazine The Baffler, avait fait des recherches d’une portée conséquente sur la manière de réformer la politique sur la drogue et était venu à bout de près de 80% d’un énorme résumé de l’intrigue du roman Infinite Jest.

Mais Swartz mettait la barre très haut et il y avait toujours plus à faire: de nouveaux livres à lire, d’autres programmes à écrire, de nouvelles façons de contribuer aux innombrables projets dans lesquels il s’était engagé.

Cheerios sans rien et pizza au fromage

Swartz et Stinebrickner-Kauffman avaient commencé 2013 par des vacances au ski dans le Vermont. La fille de l’ex-petite amie de Swartz, la journaliste spécialiste des nouvelles technologies Quinn Norton, les y avait rejoints. Swartz aimait cette petite plus que n’importe qui au monde.

Il adorait les enfants, et à l’occasion se comportait lui-même en gamin. Difficile jusqu’à la pathologie, il ne mangeait que des aliments fades: des Cheerios sans rien, du riz blanc, les pizzas au fromage de Pizza Hut. Il disait à ses amis être un «supergoûteur», extraordinairement sensible aux goûts —comme si ses papilles subissaient constamment le choc de passer d’une pièce obscure à une lumière vive.

Bien qu’il se qualifiât de «spécialiste en sociologie appliquée», Swartz était surtout connu en tant que programmeur informatique. Son projet en cours, un logiciel qu’il avait baptisé Victory Kit, était sur la bonne voie. Victory Kit devait être une version open-source gratuite de l’onéreux logiciel d’organisation communautaire utilisé par des groupes comme MoveOn —le genre de logiciel utilisable par les activistes du monde entier.

Certains de ces activistes étaient venus écouter Swartz présenter Victory Kit lors d’une conférence dans le nord de l’État de New York le 9 janvier. Mais à la dernière minute, il avait décidé de ne pas prendre la parole.

Son ami Ben Wikler raconte que son intervention dépendait de l’engagement d’une autre personne à s’accorder avec lui pour que leur code soit en open source. N’ayant pas réussi à obtenir cet engagement à temps, Swartz avait décidé de renoncer à son intervention. «Je me rappelle que son immobilisme m’a énervé», raconte Wikler.

La possibilité d’un mariage

Swartz avait des principes auxquels il tenait beaucoup. «Aaron pensait généralement qu’être pointilleux sur ce genre de choses rendait le monde meilleur, parce que cela poussait vraiment les gens à faire les bons choix», rapporte Wikler.

Il ne signait jamais aucun contrat susceptible d’encourager le patent trolling. Il avait des idées très arrêtées en termes de vêtements et portait des t-shirts chaque fois qu’il le pouvait. «Les costumes», écrivit-il sur son blog, «sont la preuve physique de la distance hiérarchique, la validation d’une forme particulière d’inégalité».

Il n’était pas dogmatique sur tous les sujets. Opposé au mariage depuis toujours, il commençait à se dire qu’il s’était trompé. Le vendredi 11 janvier, Stinebrickner-Kauffman fit une halte chez Wikler. Elle et Swartz devaient venir dîner plus tard dans la soirée, mais elle était passée toute seule avant.

Tout en jouant avec le nouveau-né de Wikler, elle mentionna que Swartz lui avait dit qu’après la fin de l’affaire, il se pourrait qu’il envisage le mariage. Si ça c’était possible, alors rien n’était impossible.

Mais à moins de trois kilomètres de là, dans un petit studio obscur, Aaron Swartz était déjà mort.

Au début de chaque année, Aaron Swartz mettait en ligne une liste de tout ce qu’il avait lu au cours des douze mois précédents. Sa liste pour 2011 comprenait 70 livres, dont douze étaient pour lui «si géniaux que mon cœur saute de joie à l’idée de vous en parler même maintenant».

L’un d’entre eux était Le Procès de Franz Kafka, l’histoire d’un homme piégé dans l’engrenage d’une vaste bureaucratie, confronté à des accusations et à un système défiant toute explication logique. «Je l’ai lu et je l’ai trouvé extrêmement exact —chacun des détails reflétait parfaitement ma propre expérience», s’émerveillait Swartz. «Ce n’est pas de la fiction, c’est un documentaire.»

Lorsqu’il est mort, Swartz avait 26 ans et faisait depuis deux ans l’objet de poursuites du Département de la Justice. En juillet 2011, il fut accusé d’avoir accédé au réseau informatique du MIT sans autorisation et de l’avoir utilisé pour télécharger 4,8 millions de documents de la base de données en ligne JSTOR. Pour le gouvernement, ses actes relevaient du code pénal américain et lui faisaient encourir une peine maximale de 50 années de prison et 1 million de dollars d’amende.

Des questions sans réponses

Cette affaire avait miné les finances de Swartz, son temps et son énergie mentale et engendré chez lui un sentiment d’isolement extrême. Même si ses avocats travaillaient dur pour parvenir à un accord, la position du gouvernement était claire: quel que soit l’accord convenu entre les deux parties, il faudrait qu’il inclue au moins quelques mois de prison.

Une mise en examen prolongée, un plaignant intransigeant, un cadavre —voici les faits. Qui sont dépassés par les questions soulevées par la famille, les amis et les supporters de Swartz depuis son suicide. Pourquoi le MIT a-t-il absolument tenu à porter plainte? Pourquoi le département de la Justice a-t-il été si strict? Pourquoi Swartz s’est-il pendu avec une ceinture, choisissant de mettre un terme à sa vie plutôt que de continuer à se battre?

Backlog / Quinn Norton via Flickr CC License By

En se tuant, on abandonne le droit de contrôler sa propre histoire. Dans les rassemblements, sur les forums et dans les médias, vous entendrez dire que Swartz a été abattu par la dépression ou qu’il s’est retrouvé pris au piège d’une bataille politique, ou qu’il était victime d’un État vindicatif.

Une cérémonie en sa mémoire, tenue à Washington début février, s'est transformée en bataille autour de son héritage, où les endeuillés se criaient dessus leur désaccord sur les changements de politiques à entreprendre pour honorer sa mémoire.

Le laisser se développer, et le détruire

Le cas Aaron Swartz est un sacré casse-tête. C’était un programmeur résistant à toute description, un millionnaire.com qui vivait dans un studio en location. Il pouvait être tout à la fois un collaborateur gênant et un expert efficace pour repérer les problèmes. Il avait le don de se faire des amis puissants et de les faire fuir. Il avait des dizaines de centres d’intérêt et se consacrait à chacun d’entre eux.

En août 2007, il écrivit sur son blog qu’il s’était «engagé à élaborer un catalogue complet de tous les livres, écrire trois livres (projet largement abandonné entre-temps), [se] renseigner sur un projet à but non-lucratif, aider à la réalisation d’une encyclopédie des métiers, créer un nouveau weblog, fonder une startup, servir de mentor à deux ambitieux projets Google Summer of Code (restez branché), construire un clone de Gmail, créer une nouvelle liseuse en ligne, débuter une carrière de journaliste, faire une apparition dans un documentaire et faire des recherches et coécrire un article». Et sa productivité s’était retrouvée entravée parce qu’il était tombé amoureux, ce qui «prend un temps monstrueux!».

Il était fasciné par les grands systèmes et par la manière dont la culture et les valeurs d’une organisation pouvaient engendrer innovation ou corruption, collaboration ou paranoïa. Pourquoi un groupe de professeurs et de professionnels accepte-t-il de traiter un gamin de 14 ans comme son égal tandis qu’un autre passera deux ans à s’acharner dans un procès totalement disproportionné par rapport au soi-disant crime commis? Comment un type d’organisation peut-il laisser se développer un jeune homme comme Aaron Swartz, et un autre le détruire?

Le besoin de réparer

Swartz croyait aux vertus de la collaboration pour aider les organisations et les gouvernements à mieux travailler, et ses premières expériences en ligne lui avaient montré que c’était possible. Mais il avait plus de talent pour commencer les choses que pour les terminer. Il voyait les obstacles aussi bien que les opportunités, et ces obstacles venaient souvent à bout de ses forces.

Aujourd’hui, dans la mort, son refus du compromis prend un nouveau visage. C’était un idéaliste, et ses nombreux projets —achevés et inachevés— sont un témoignage des barrières qu’il avait mises à bas et de celles qu’il tentait de repousser. C’est l’héritage d’Aaron Swartz: quand il pensait que quelque chose était cassé, il essayait de réparer. S’il échouait, il essayait de réparer autre chose.

Huit ou neuf mois avant sa mort, Swartz fit une fixation sur Infinite Jest, l’énorme et complexe roman de David Foster Wallace. Il pensait pouvoir démêler les fils de l’intrigue et les assembler en un tout cohérent et facilement décomposable.

C’était un problème difficile, mais il pensait pouvoir le résoudre. Comme son ami Seth Schoen l'écrivit après sa mort, Swartz pensait qu’il était possible «d’arranger le monde principalement en l’expliquant soigneusement aux gens».

Ce n’est pas que Swartz ait été plus intelligent que la moyenne, explique Taren Stinebrickner-Kauffman —il posait simplement de meilleures questions. Projet après projet, il enquêtait et bricolait jusqu’à extirper les réponses qu’il cherchait. Mais au final, il s’est retrouvé avec un problème insoluble, un système qui n’avait pas de sens.