Hessel est mort. Qui seront les nouveaux hérauts de la Résistance?

Onze Compagnons de la Libération lors d'une cérémonie aux Invalides, en 2012. REUTERS/Charles Platiau

Onze Compagnons de la Libération lors d'une cérémonie aux Invalides, en 2012. REUTERS/Charles Platiau

Après la mort du normalien-résistant-déporté-diplomate-militant, qui va reprendre le flambeau du programme du CNR, socle du contrat social français?

Son icône est morte, alors forcément, l’indignation passe une très mauvaise journée. Le patriarche a fini par s’éteindre, par escamoter son visage illuminé de bébé parcheminé, et par couper net une source d’espérance qui, avec les années – il avait 95 ans – avait paru inépuisable. Comme la vie de Stéphane Hessel aurait pu en contenir plusieurs, comme ses nombreuses barrettes, normalien, résistant, déporté, diplomate, co-inspirateur de la Déclaration universelle des Droits de l’homme, militant de tant de causes humanitaires, étaient toutes estimables, l’hommage, jusqu’au sommet de l’Etat, est des plus appuyés.

Le défunt était de gauche, alors, la gauche au pouvoir ne retient pas ses condoléances. Des pétitions circulent, qui demandent l’organisation d’obsèques nationales. Pourquoi pas, même, une entrée au Panthéon, propose-t-on. Aux premières heures, le deuil a encore quelque chose d’euphorique.

Ce mercredi 28 février, il y a aussi les petits enfants. Tous ceux qui, en ordre dispersé, parfois dans la confusion et les malentendus, s’étaient donnés Stéphane Hessel pour aïeul de référence, après la publication, en 2010, d’«Indignez-vous», ce livre-slogan qui allait se vendre à quatre millions d’exemplaires dans le monde, et influencer «la jeunesse en colère» des capitales occidentales. «Indignés» de Madrid ou de Wall Street, défenseurs de sans papiers, écolos, adeptes de la décroissance, militants anti ou alter-mondialistes, révolutionnaires et «sans parti», faiseurs de comités de soutien aux victimes de toutes sortes d’injustices, qui ne parviennent à soutenir qu’un seul printemps durant. Leur chagrin est d’autant plus palpable qu’y perce parfois de la fatigue ou de l’amertume.

Olivier Besancenot est l’invité du Grand Journal de Canal +. Pas la grande forme. Sur le répondeur de Là-bas si j’y suis, l’émission de France Inter qui a suivi tant de luttes sociales, un auditeur a laissé ce message : «je viens d’apprendre la mort de Stéphane Hessel, et dire que Pasqua est toujours vivant». Une autre: «je suis en deuil, nous sommes en deuil, mais demain, il y a l’espoir». Pourtant, la voix est un peu atone.

«Eveillés», «mobilisés» ou «vigilants»,

La disparition de Stéphane Hessel intervient à l’heure des eaux basses, pour les mouvements qu’il a influencés, volontairement ou non, et le choc de la perte du vieux diplomate doit aussi s’interpréter à cette mesure-là. Les rassemblements populaires, en Grèce ou en Espagne, ne sont toujours pas parvenus à repousser les commandements d’austérité drastique faits aux peuples européens. Les causes se délitent vite, après l’éclairage médiatique des premières semaines ou des premiers mois.

Bien des combats, dans lesquels s’engouffrent les jeunes avec générosité, le droit au logement, à des études gratuites, à la dignité par un travail, etc, butent sur l’économie mondialisée, l’hostilité des pouvoirs, la puissance des lobbies, ou, plus cruellement, sur l’immobilisme des opinions. En France, s’accumulent les risques d’atteintes à l’accompagnement social, malgré l’arrivée de la gauche.

Stéphane Hessel est mort deux jours après l’émergence, sur la scène politique italienne, des «grilli» de Beppe Grillo, «anti-système», adeptes de la démocratie directe et des engagements de proximité. Certaines de leurs thèses n’auraient sans doute pas déplu au vieux militant. Mais voilà déjà «les grilli» accusés de populisme, et eux-mêmes coincés dans leurs contradictions.

A peu près partout, cet hiver, les idéalistes de l’engagement sont ultra-minoritaires à désespérer. Ils sont nombreux, certes, de par le monde, à se savoir «indignés». «Eveillés», «mobilisés» ou «vigilants», pour reprendre quelques uns de vœux à leur adresse de Stéphane Hessel.

Mais pour quels débouchés? Quel horizon éclairci? «Une certaine indignation est utile pour détecter ce qui nous inquiète», rappelait, le 19 janvier 2011, dans un chat du Monde, l’homme qui vient de s’en aller,  Soit. C’est fait, semblent-ils répondre: indignés et inquiets, ils le sont, pour eux-mêmes et pour l’espace public. Pour le présent ou pour l’avenir. Et après? Comme le drapeau du patriarche, leur moral est en berne, au regard des perspectives. Revient comme une hantise la formule de la mise en garde du «oui» au «non», lors du référendum sur l’Europe, en 2005. S’il n’y avait, définitivement, «pas de plan B» ? Aucune autre voie possible, au delà des logiques financières, du cynisme et de l’individualisme?

Un texte miraculeux

C’est aussi une drôle de journée pour le programme du Conseil National de la Résistance (CNR). En tous cas pour sa réactualisation, sa perpétuation, sentimentale, morale et politique, pour l’imprégnation du présent national, que Stéphane Hessel et ses amis, anciens résistants et jeunes militants, avaient tenté de raviver depuis 2004, à l’occasion du 60e anniversaire d’un texte de 1944 qui n’a pas peu contribué au socle démocratique et social français, toutes les décennies suivantes.

L’alchimiste est mort, le passeur entre hier et aujourd’hui, celui qui faisait croire en une communion indestructible entre 1944 et 2004 ou bientôt 2014, à travers la conviction de sa seule personnalité. Il n’est pas sûr que la référence et son utilisation contemporaine lui survivent.

Le programme du CNR est ce texte simple et limpide, mais miraculeux aussi, à le relire avec le recul des ans, qui avant même la libération du pays, préconisait qu’il soit donné aux Français, aussitôt la paix retrouvée, des droits sociaux et un droit de regard. La sécurité sociale et la retraite par répartition. La liberté de la presse et la création de comités d’entreprise. Le syndicalisme devait être rétabli, comme le suffrage universel, et les salaires réajustés. Allaient être nationalisées les quelques grandes entreprises qui avaient basculé dans la Collaboration, mais aussi les banques, les moyens de transports, les richesses naturelles…

Ce programme empruntait, bien sûr, au Front populaire, empêché par la guerre, aux lettres que Léon Blum écrivait à de Gaulle, pendant l’Occupation; au PCF comme à la SFIO, qui avaient des plans préparés; mais aussi à la droite catholique et sociale. Même aux royalistes. Malgré le conflit, ces mesures sociales et économiques étaient dans l’air du temps. Les mêmes valeurs démocratiques irriguaient des obédiences rivales qui s’étaient peu à peu rapprochées dans la clandestinité.

Le vivant souvenir d'hier

A Londres comme à Alger, dans les maquis, la fraternité des armes, bientôt triomphante, avait gommé les antagonismes idéologiques. Et le 15 mars 1944, sous la présidence de Georges Bidault, le texte qui allait irriguer les premières mesures du gouvernement provisoire (août 1944-octobre 1945), puis celles des différentes gouvernements, entre 1947 et 1952, avait été approuvé par les membres du bureau du CNR, deux socialistes, un communiste et un libéral de droite.

La Résistance, le CNR et son programme d’action occupent la toute première place du court écrit (32 pages), maintenant universel, de Stéphane Hessel. Ils en sont le creuset, un ressort tendu par le vieux diplomate pour convaincre les jeunes générations de se tenir en éveil, et de nourrir leurs résistances aux atteintes d’aujourd’hui par le souvenir vivant de celle d’hier.

De ce point de vue, il n’est pas le moins curieux de savoir des causes chiliennes ou portugaises influencées par cette supplique très intime, franco-française, à la fidélité.

Convaincre que cette histoire vieille de 60 ans, exemplaire à ses yeux, pouvait rester actuelle, sinon dans les faits, au moins dans l’esprit, par l’exemple, telle a été l’inspiration du patriarche. Ce qui l’avait tant marqué, lui, pouvait encore en entrainer d’autres. A la vérité, ils étaient treize à convier à la table contemporaine le fantôme du CNR. Treize figures de la résistance, dont Lucie et Raymond Aubrac, Daniel Cordier, Jean-Pierre Vernant et Georges Guingouin.

A l’initiative du mouvement Attac, ils avaient lancé, le 8 mars 2004, un appel «aux jeunes générations» «à faire vivre et à retransmettre l’héritage de la Résistance et ses idéaux toujours actuels de démocratie économique, sociale et culturelle». «Comment peut-il manquer aujourd'hui de l'argent pour maintenir et prolonger ces conquêtes sociales, s’interrogeaient les anciens résistants, alors que la production de richesses a considérablement augmenté depuis la Libération, période où l'Europe était ruinée?» Et ils ajoutaient: «les responsables politiques, économiques, intellectuels et l'ensemble de la société ne doivent pas démissionner, ni se laisser impressionner par l'actuelle dictature internationale des marchés financiers qui menace la paix et la démocratie».

La suite appartient plus directement à la chronique de l’antisarkozisme. Entre les deux tours de l’élection présidentielle de 2007, le candidat de la droite prononce un discours sur le plateau des Glières, l’un des paysages sacrés de l’histoire des maquis, pendant la guerre. Les figures de la Résistance de l’appel, en 2004, tout comme les anciens maquisards de Haute-Savoie, et les militants de gauche, prennent fort mal la chose.

La charge du Medef contre le CNR

A l’automne, la France bruisse de rumeurs sur les assauts que la nouvelle majorité s’apprête à mener contre «les conquêtes sociales». On pensait que la droite allait attaquer le fond commun de Mai 68. Non, c’est plutôt la relique du CNR, trente ans plus tôt, qui est visée. Un article de presse donne l’alerte, le 4 octobre 2007, signé de Denis Kessler, dans le magazine Challenges. L’ancien vice-président du Medef écrit:

«le modèle social français est le pur produit du Conseil National de la Résistance. Un compromis entre gaullistes et communistes. Il est grand temps de le réformer, et le gouvernement s’y emploie».

La liste des réformes envisagées par le gouvernement? «C’est simple, poursuit Denis Kessler, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952 sans exception. (…) Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945 et de défaire méthodiquement le programme du CNR »

Les anciens résistants vont devoir défendre une œuvre posthume, mais qu’ils pensent de fort écho, notamment parmi la jeune génération. Comme, en plus de tout, Nicolas Sarkozy entreprend de se rendre, chaque année, sur le plateau des Glières, c’est là, près des tombes et de la nécropole des partisans tombés au mois de mars 1944, qu’ils viendront rendre hommage au programme du CNR, et lier celui-ci aux nécessaires vigilances du présent. C’est là, en 2008, que, la première fois, Stéphane Hessel lance, devant plusieurs milliers de personnes, son cri fameux: «Indignez-vous!»

Aux côtés de Raymond Aubrac, et des militants de Citoyens résistants d’hier et d’aujourd’hui (CRHA), il appelle de ses vœux «une minorité active, solide; des jeunes qui en veulent, qui considèrent que l’engagement, ça signifie quelque chose et qui ont une responsabilité». «Eh bien, lance-t-il aux jeunes qui l’écoutent, aux Glières, ils n’ont pas besoin d’être majoritaires. Il suffit qu’ils soient le levain qui fait monter la pâte, et à ce moment-là, nous aurons une France résistante».

Un socle

Ensuite, Stéphane Hessel a mis dans un livre, à l’initiative des deux éditeurs d’Indigène, et sous le titre Indignez-vous, son discours, le rassemblement des Glières, sa propre fougue, cette journée-là, et l’ombre portée de la Résistance sur la situation des années 2000. C’était forcer un peu l’amalgame, sans doute. Mais mythologique.

Convoquer trop de héros, morts et survivants, donner à la renaissance un décor de cathédrale en plein air un peu démesuré. Mais sans doute était-ce le passage obligé pour ne pas se sentir soi-même, même bien entouré, dans le rôle du dernier carré.

Les grandes figures de la Résistance signataires de l’appel de 2004 ont disparu durant la décennie. Maintenant, Hessel. Le programme du CNR risque fort de devoir reprendre sa seule place historique, même au titre, déjà enviable, de grande heure nationale, dans l’échelle de l’honneur. La gauche est revenue au pouvoir, mais les Indignés de tous poils n’ont pas abandonné leurs craintes pour autant. Salaires, retraites, indemnisations du chômage, logement, transports, prix des ressources naturelles, etc, le vieux programme du CNR, même mieux respecté, même sans Denis Kessler, tangue sur son socle démocratique de granit.

Philippe Boggio

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