Economie

Investissement, emploi, consommation: la spirale infernale

Gilles Bridier, mis à jour le 05.03.2013 à 3 h 10

La mise en place des outils financiers pour relancer l’investissement des entreprises est trop longue et, faute de visibilité, l’envie d’investir fait défaut. Mais sans ce moteur de l’économie, l’emploi ne repartira pas... tout comme la consommation.

The Downward Spiral / qthomasbower via Flickr CC License by

The Downward Spiral / qthomasbower via Flickr CC License by

La relative bonne tenue de la consommation en France, qui constitue une des spécificités nationales, est trompeuse. Deux raisons principales l'expliquent.

D’abord, l'importance des prestations sociales (de l’ordre de 600 milliards d’euros, toutes prestations confondues) dans le revenu de nombreux foyers. Ensuite, le taux d’épargne élevé des ménages en France, qui leur permet de puiser dans leur bas de laine pour faire face à des situations difficiles. Ces deux facteurs agissent comme des amortisseurs en cas de crise, en évitant à la consommation de plonger.

Mais ils sont insuffisants pour déclencher une relance, dans une conjoncture économique d’ailleurs plus dégradée que les statistiques prévisionnelles ne le laissaient supposer.  Par exemple en juin dernier, l’Insee tablait encore sur 0,4% de croissance pour 2012 alors que l’année s’est terminée sur une croissance nulle.

Réaction en chaîne

Qu’a-t-il manqué? Pour relancer la machine, encore faut-il que les entreprises investissent. C’est aujourd’hui ce qui manque à l’économie, faute de portefeuilles de commandes qui le justifient, notamment dans les industries de transport et les activités liées à l’immobilier. Pis: les entreprises qui auraient anticipé une hausse de leur production et qui se retrouvent en situation de surcapacités révisent à la baisse leurs projets, amplifiant les baisses d’activités chez leurs fournisseurs qui, à leur tour, réduisent leurs dépenses.

Au bout de cette réaction en chaîne, les sous-traitants mettent la clé sous la porte (60.500 défaillances d’entreprises en 2012 selon Coface, 62.000 attendus en 2013). C’est l’emploi qui trinque.

Le chômage qui s’alourdit sans cesse depuis 21 mois reflète une situation dont l’économie française ne parvient pas à s’extraire: les ménages consomment, mais les entreprises n’investissent pas assez. Et sans investissements, pas d’augmentation de capacités ou de modernisation de l’outil de travail et, au final, pas d’emplois nouveaux. On est dans «une forme de cercle vicieux destruction d’emplois/baisse d’activité», commente Coface.

Cette spirale infernale n’est pas brisée. Fin janvier, Oséo , banque des PME et de l’innovation, indiquait que, après une année 2012 de stagnation, l’activité pourrait décliner en 2013. De sorte que les investissements des PME, qui ont connu un recul sensible l’an dernier, pourraient à nouveau être réduits cette année.

L’Insee, qui élargit l’investigation à l’ensemble des entreprises, estime que si les investissements ont augmenté de 2% l’an dernier, ils devraient seulement être stables cette année, avec toutefois une baisse au premier semestre par rapport à l’an denier.

L'institut COE-Rexecode est plus tranché, anticipant pour 2013 un recul de 2% de l’investissement productif, en ligne avec l’érosion du taux de marge des entreprises:

«La poursuite de la dégradation du climat des affaires et la fragilité financière des entreprises suggèrent que la correction à la baisse de l’investissement productif et de l’emploi pourrait se prolonger, sinon s’amplifier, au moins sur la première partie de l’année.»

Les fondements du «choc de croissance» tardent

Faute d’un coup de rein dans les investissements, il était illusoire de miser sur un redémarrage de la l’activité. En repoussant à 2014 l’inversion de la courbe du chômage, François Hollande prend acte de la prévision de croissance de l’économie française ramenée à 0,1% pour 2013, bien loin des anticipations excessivement optimistes qui avaient servi à l’élaboration du projet de loi de finances.

Les mesures destinées à créer un «choc de croissance» tardent à se mettre en place. En détaillant le Pacte de compétitivité et en expliquant le mécanisme du crédit d’impôts pour la compétitivité et l’emploi (CICE), le ministre de l’Economie Pierre Moscovici a affirmé que ses effets seraient perceptibles dès 2013.

Cette disposition, entrée en vigueur au 1er janvier dernier, vise à encourager les efforts des entreprises qui investissent dans la recherche, l’innovation, la formation et le recrutement. Mais s’agissant d’une réduction d’impôt, les entreprises en percevront les effets en 2014, lorsqu’elles acquitteront l’impôt de l’exercice 2013.

Certes, il est possible, grâce à une mesure de préfinancement, d’anticiper en cédant la créance CICE à Oséo ou un établissement de crédit. Mais on entre alors dans une usine à gaz peu accessible aux PME, alors qu’elles sont les véritables pourvoyeuses d’emplois dans le tissu économique. De sorte que la première année, c'est-à-dire en 2013, les effets positifs du CICE sur l’investissement, et par là sur l’emploi, seront retardés.

Plus globalement, l’installation de la Banque publique d’investissement (BPI) prend beaucoup de temps. Alors que sa création était inscrite dans le programme du candidat Hollande, cet établissement qui agrège le Fonds stratégique d’investissement (FSI), Oséo et CDC Entreprises (filiale de la Caisse des dépôts) a seulement tenu son premier conseil d’administration le 21 février, après neuf mois de gestation. En outre, elle n’est pas encore opérationnelle puisque les instances régionales qui doivent participer à ses travaux ne seront mises en place qu’en avril.

Ainsi, globalement, il aura fallu presqu’un an pour que, avec ses 42 milliards d’euros de force de frappe, la BPI puisse s’engager au plus près des PME. Toutefois, face à l’urgence, un fonds de garantie de 500 millions d’euros a déjà été mis en place afin que les banques, qui ont réduit de 7% l’an dernier leurs avances de trésorerie aux entreprises, soient un peu moins restrictives. 

Il faut trouver des marchés

Toutefois, les investissements ne sont pas…  qu’une question d’argent. Encore faut-il disposer de débouchés pour les faire fructifier. Or, lorsque la consommation stagne, il faut trouver des marchés. Soit par l’innovation pour en créer de nouveaux, soit par l’exportation pour en investir de nouveaux.

Des dispositifs d’aides existent déjà, à l’image du crédit impôt recherche, dont le dispositif est éprouvé. Il a été réformé en 2008 et est aujourd’hui renforcé. L’an dernier, il a représenté 5,3 milliards d’euros, indique l’Observatoire du crédit impôt recherche.

Malgré son attractivité, il n’a pas empêché l’innovation en France de décliner: progression nulle et volontarisme plat, alors qu’il s’agit de préparer l’activité de demain. C’est d’ailleurs pour relancer cet effort d’innovation que le Grand emprunt de 35 milliards d’euros a été lancé par Nicolas Sarkozy et conforté par François Hollande.

On peut aussi imaginer d’autres sources de financement, qui utiliseraient une partie des ressources de l’assurance-vie (dont l’encours approche les 1.400 milliards d’euros!), en plus des réductions d’ISF pour investissements dans les PME qui existent déjà.

L’argent est donc mobilisable. C’est la dynamique qui fait défaut, de même que l’envie de produire et construire dans l’Hexagone, sans lesquelles l’investissement ne peut repartir. Ce n’est plus alors une affaire de leviers financiers, mais de visibilité et de confiance dans l’avenir. Neuf mois après l’arrivée de l’équipe Hollande, les repères ne sont pas encore en place.

Gilles Bridier

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Journaliste
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