Grand Paris de droite, Grand Paris de gauche?

Décembre 2011: Nathalie Kosciusko-Morizet (alors ministre de l'Ecologie, du Développement durable, des Transports et du Logement), le président de la République Nicolas Sarkozy et le président du Conseil régional d'Ile de France Jean-Paul Huchon inaugurent le nouveau RER A. REUTERS/Lionel Bonaventure/Pool.

Décembre 2011: Nathalie Kosciusko-Morizet (alors ministre de l'Ecologie, du Développement durable, des Transports et du Logement), le président de la République Nicolas Sarkozy et le président du Conseil régional d'Ile de France Jean-Paul Huchon inaugurent le nouveau RER A. REUTERS/Lionel Bonaventure/Pool.

D’un côté, un Grand Paris sarkozyste tourné vers la performance économique pour tenir la comparaison face aux plus grandes économies mondiales. De l’autre, une région Ile-de-France socialiste qui met en avant l’amélioration des conditions de vie de Franciliens. Et voilà qu’avec l’alternance, c’est l’Etat qui passe à gauche… Avec quelles conséquences sur le projet?

«Gouvernance» labyrinthique, remise en cause financière du projet de métro Grand Paris Express, approches opposées entre Etat et collectivités, entre élus et entre droite et gauche: le Grand Paris est pour ses participants un grand feuilleton institutionnel à rebondissements multiples.

Alors que le Premier ministre Jean-Marc Ayrault a confirmé mercredi 6 mars que le projet de métro du Grand Paris serait maintenu et achevé en 2030, Slate.fr publie plusieurs articles sur ce projet qui doit dessiner les contours de la future métropole parisienne.

Il n’a pas laissé grand-chose, Nicolas Sarkozy. Rien de concret, en tout cas. Sa pyramide du Louvre, son musée du quai Branly? On cherche encore. 

L'ancien président a pourtant voulu imposer sa marque urbaine, et quelle marque. Le Grand Paris, le voilà le grand œuvre sarkozyste, une empreinte faite de galeries souterraines prêtes à accueillir un métro de 130 km de long. Un projet qui présente de nombreux attraits.

Etre le président qui a dessiné l’Ile-de-France de demain, ce n’est pas rien. C’est beaucoup, même. Et c’est bien la raison pour laquelle un tel projet excède le temps du quinquennat. Et patatras, voilà que Nicolas Sarkozy n’est pas reconduit en 2012.

Il s’en va, le projet du Grand Paris reste. Que peut-il devenir? Comment rendre le Grand Paris hollando-compatible? Existe-t-il autrement dit un Grand Paris de droite… et un autre Grand Paris de gauche?

Un Paris plus grand pour éviter le déclassement

Pourquoi fallait-il lancer un tel projet alors que la France dénonce depuis des décennies (au moins depuis le fameux Paris et le désert français de Jean-François Gravier en 1947), la taille jugée excessive, «dévoreuse», de l’agglomération parisienne? Pour une raison qui touchait à la vision politique de Nicolas Sarkozy: un Grand Paris économique avant tout. A ne pas réformer l’organisation territoriale, Paris courait vers le décrochage économique vis-à-vis de ses concurrentes européennes et mondiales.

A l’école, on apprend «nos ancêtres les Gaulois» en histoire et la «banane bleue» en géographie, qui figure le principal axe économique d’Europe, de Londres à Milan via Bruxelles, Francfort et la vallée du Rhin. La région francilienne ne se trouve pas sur cet axe.

La forte puissance économique parisienne rend celle-ci incontournable dans l’Europe d’aujourd’hui. Seulement, la puissance allemande retrouvée et le déplacement du centre de gravité européen vers l’est au fur et à mesure de l’élargissement de l’Union européenne rendent le scénario d’un déclassement parisien possible dans l’Europe de demain.

Paris à l’image du Grand Londres

Or, en 2007, l’année de l’élection de Nicolas Sarkozy, le modèle de la réussite économique en Europe, c’était Londres. Et Londres ne ressemble pas à Paris.

L’organisation territoriale est tout à fait différente. Londres est gigantesque, elle couvre 1.572 km², dix fois Paris! Une donnée qui, en soi, ne signifie rien, mais qui entre en résonance avec les mégalopoles comparables.

Le Grand Londres est à la mesure du monde actuel. Londres n’a pas arrêté de grandir, tandis que les limites de Paris se sont figées après l'annexion de plusieurs communes (Belleville, etc.) en 1860. Le Paris des vingt arrondissements ne reflète plus la réalité économique et urbaine.

L’Insee ne s’y trompe pas. Sur le plan statistique, le pôle urbain de Paris pris en compte par l’institut agrège en effet Paris et la petite couronne, très intégrés, et va bien au-delà, jusqu’à couvrir près du tiers de l’Ile-de-France (l'ensemble de la région, lui, représente dix fois le Grand Londres —une maille trop large, trop lâche, qui ne reflète pas la dynamique parisienne en matière de transports et d’activités).

En rouge et orange, le Pôle urbain de Paris. Source: Insee

Toutes proportions gardées, voici le Grand Londres appliqué à Paris. Sauf sur le plan politique. Côté parisien, un émiettement des pouvoirs. Côté londonien, une seule tête, Boris Johnson en l’occurrence, maire de Londres, autrement appelé Grand Londres.

Du Grand Londres au Grand Paris, il n’y a qu’un pas? Il ne s’agit pas de calquer: la référence londonienne ne se retrouve pas, ou si peu, dans le projet français, qui colle à la réalité parisienne. L’inspiration de départ est néanmoins commune: le Grand Paris n’est ni Paris, ni l’Ile-de-France, mais recouvrirait le territoire (considéré comme) le plus cohérent du point de vue de la réalité économique. Et il s’accompagnerait d’un changement de gouvernance.

Supprimer un échelon ou fusionner des collectivités?

Créer un territoire plus pertinent du point de vue économique (à partir du bassin d’emploi, du réseau de transports et du parc de logements) est une question hautement sensible sur le plan politique. Qui dit nouveau territoire, dit nouvelle gouvernance sur ce territoire. Les collectivités peuvent de bon droit se sentir menacées…

Comment créer ce nouveau territoire? Faut-il permettre à Paris de constituer une structure intercommunale avec les communes voisines, une mesure rendue obligatoire pour toutes les communes de France sauf Paris? Faut-il créer une nouvelle strate et, de fait, supprimer des échelons existants?

Faut-il supprimer les départements d’Ile-de-France au profit de la Région? Une Région à gauche quand, lors de l'élaboration du projet, l’Etat était à droite…. Et puis, que vient faire l’Etat en cette affaire? Si réforme territoriale en Ile-de-France il doit y avoir, n’est-ce pas du ressort des collectivités franciliennes, et au premier rang la Région?

Et de quel droit l’Etat traite-t-il des affaires internes à l’Ile-de-France? Que vient faire le chef de l’Etat dans cette galère francilienne?

L’économie et les transports, les deux légitimités de l’Etat

En 1977, Paris vit sa première élection municipale. Si Jacques Chirac devient maire, l’Etat reste présent. La question stratégique des transports n’échoit pas aux communes mais à l’Etat. L’élection d’un maire de Paris n’y change rien. Le lancement des RER, etc., c’est l’Etat.

Il faut attendre le milieu des années 1990 pour que la place de l’Etat évolue franchement. En Ile-de-France, les grandes orientations régionales sont contenues dans un document: le Schéma directeur de la Région Ile-de-France (SDRIF).

Le SDRIF actuellement en vigueur date de 1994 et avait été élaboré par l’Etat. Depuis 1995, la Région prend à son compte cet outil de planification. Prévu pour 2015, le prochain SDRIF portera sa marque.

Mais lorsqu’il arrive aux affaires en 2007, Nicolas Sarkozy réussit pourtant un tour de force: faire revenir l’Etat dans le jeu francilien. Comment s’occuper des affaires régionales quand on s’appelle l’Etat? Deux leviers pouvaient être enclenchés.

Le premier levier consistait à attirer le Grand Paris sur le terrain de l’Etat. Par définition, la Région s’occupe des affaires régionales et l’Etat des affaires nationales. Et si le Grand Paris relevait d’un intérêt national? L’Etat deviendrait alors un acteur tout à fait légitime pour décider du futur de Paris et de l’Ile-de-France. C’est exactement ce qui s'est passé.

L’ambition de Nicolas Sarkozy pour le Grand Paris était nationale. Il ne s’agissait pas d’optimiser le fonctionnement de la région Ile-de-France mais bien de tenir la comparaison face aux plus grandes économies mondiales. A cette échelle, l’enjeu n’était ni parisien ni francilien, mais français.

Du Grand Paris dépendait la place de la France dans le monde, un enjeu tout à fait à la hauteur de la mission de l’Etat… Intéressant dès lors la Nation, le projet pouvait faire l’objet d’un dispositif réglementaire exceptionnel, un projet de loi lui étant consacré (ce qui n’est pas le cas du SDRIF, par exemple).

Le deuxième levier touchait au principal sujet de préoccupation des Franciliens: les transports, un domaine tout à fait stratégique et structurant pour l’Ile-de-France. On imagine difficilement l’autorité suprême en Ile-de-France privée de toute compétence en matière de transport. La preuve, lorsque la Région a enfin pu décider des grandes orientations régionales en 2006, le président du Conseil régional est devenu président du Syndicat des transports en Ile-de-France (STIF) au détriment de l’Etat.

Elu en 2007, occultant la question délicate de la gouvernance, Nicolas Sarkozy a proposé comme mesure phare du Grand Paris… un projet de transport! Voilà qui ne présentait que des avantages: le transport structure le territoire, il dessinerait le Grand Paris; la question du transport évitait de s’en prendre aux potentats locaux mais impliquait la création d’une autorité unique (la société du Grand Paris); le métro automatique relayait parfaitement la vision politique de Nicolas Sarkozy puisqu’il doit relier les principaux pôles économiques franciliens (La Défense, le plateau de Saclay, etc.). Les transports, c’est pratique, mais pas seulement pour circuler. Aussi pour régner.

Le projet de la Région: un Grand Paris de gauche?

Et la Région, à gauche, que dit-elle? Le hasard du calendrier des procédures l'a dressée face à l’Etat. Alors que Nicolas Sarkozy lançait le projet du Grand Paris en 2007, elle décidait des grandes orientations pour l’Ile-de-France... la même année, en entamant la révision du Sdrif en prévision de l’expiration de l'actuel.

L’Ile-de-France appelée de ses vœux par la Région ressemble-t-elle au Grand Paris? Le constat était unanime: la congestion des transports est réelle, les logements sont trop peu nombreux en zone urbaine et le fossé entre les zones en pointe et les banlieues en crise se creuse. Le remède, lui, différait.

La droite ne s’y est pas trompée. Lorsque Jean-Paul Huchon lui envoie le projet de SDRIF pour qu’il l’adresse au Conseil d’Etat au nom du gouvernement, François Fillon laisse traîner les choses. Il demande à l’exécutif régional de revoir sa copie, estimant que le projet de SDRIF manque d’ambition économique (la Région prévoyait 2% de croissance, le Premier ministre préfèrait 4%). Les deux visions politiques, celle de l’Etat et celle de la Région, se sont entrechoquées.

La voie de l’apaisement viendra de la question des transports. L’Etat et la Région avaient chacun leur projet de métro en rocade: le projet Arc Express, porté par la Région, et le projet Grand Paris, porté par l’Etat, ont fusionné à l’issue des débats publics consacrés à ces deux projets en 2011. A l’échelle locale, des partenariats ont été engagés entre les collectivités et la société du Grand Paris pour susciter des opérations d’urbanisme aux abords des futures gares.

Le Grand Paris hollandais

François Hollande élu président, deux cas de figure devenaient envisageables: la reprise telle quelle du projet sarkozyste ou le lifting du Grand Paris à la sauce hollandaise à partir des positions de Jean-Paul Huchon et de Bertrand Delanoë. Le troisième cas de figure, la disparition pure et simple du projet de Grand Paris, était improbable: les élus locaux de droite comme de gauche y tenaient et commençaient à adapter leurs documents d’urbanisme.

Le Grand Paris hollandais répond à une vision politique différente, celle de la Région. La liaison entre les principaux pôles économiques n’est plus mise en avant, au profit de l’amélioration des conditions de la vie quotidienne (les déplacements et le logement). La titraille ministérielle s’en ressent: le secrétariat d'Etat au Développement de la région capitale sous l’ère Sarkozy a laissé la place au ministère de l’Egalité des territoires et du Logement. François Hollande place la question du logement, et pas uniquement la question des transports, au cœur du projet de Grand Paris.

Dans cette veine, Jean-Marc Ayrault pourrait annoncer le 6 mars la création d'un Grand Paris du logement appelé «Métropole de Paris». A travers une telle dénomination, le gouvernement placerait ainsi la Ville de Paris —celle de Bertrand Delanoë et de son adjointe Anne Hidalgo, qui portera les couleurs du PS lors des élections municipales de 2014— au centre du jeu (alors que la dénomination «Paris Ile-de-France» un temps évoquée aurait davantage mise en avant la Région présidée par Jean-Paul Huchon).

Une telle initiative permet de mettre Paris Métropole au centre du jeu. Syndicat mixte créé en 2008, Paris Métropole rassemble désormais des collectivités franciliennes de gauche et de droite. Conçu comme un outil de concertation autour de thématiques liées à la vie quotidienne (les déplacements, les transports et le logement), il est un organe consultatif de la société du Grand Paris depuis la loi du 5 juin 2010 sur le Grand Paris. Paris Métropole constitue bien la preuve qu’à l’échelle locale, le Grand Paris excède le clivage droite-gauche.

La carte des collectivités adhérentes de Paris Métropole, qui épouse approximativement les limites du Pôle urbain de Paris. Source: Paris Métropole.

Le projet du Grand Paris Express sera-t-il revu?

Le changement de paradigme est flagrant: le développement (sous-entendu, économique) se retire au profit de l’égalité… Sur le plan de la communication, la flamboyance, l’époque où Christian Blanc (secrétaire d’Etat au développement de la région capitale de 2008 à 2010) annonçait que dix tunneliers tourneraient ensemble dès 2012, est révolue.

Conforme au style voulu par François Hollande, le Grand Paris se veut sobre… jusqu’à disparaître de l’intitulé ministériel et susciter l’inquiétude des élus locaux. La crispation est devenue réelle lorsque Pascal Auzannet, ex-cadre de la RATP, a remis à Cécile Duflot ses préconisations quant à l’avenir du Grand Paris Express en décembre 2012. Et a ouvert la boîte de Pandore en remettant en cause la réalisation de l’ensemble des lignes de métro du Grand Paris Express en même temps.

Les restrictions budgétaires réclamées au plus haut niveau de l’Etat pourraient décaler dans le temps la réalisation de certaines lignes, notamment la ligne Orange. Et les élus locaux d’invoquer… l’égalité de traitement entre les territoires, un comble!

Le gouvernement touchera-t-il au Grand Paris Express? La voilure sera-t-elle réduite, voire certains tronçons purement supprimés? Devant l’insistance locale, Jean-Paul Huchon s’est empressé de déclarer que le projet serait réalisé dans son intégralité; Cécile Duflot, ministre en charge du Grand Paris, est elle-même sortie de sa réserve pour tenter de rassurer les élus. L’arbitrage du Premier ministre est attendu dans la fébrilité.

La Terre Bouge