Monde

M5S, les inconnus de Beppe Grillo

Margherita Nasi, mis à jour le 03.03.2013 à 11 h 00

Nor-maux! Voici comment se voient les récents élus du mouvement politique lancé par le comique italien, vainqueur des élections. Ni à gauche, ni à droite, forcé de s’institutionnaliser par son entrée au Parlement, l'avenir du mouvement et de son leader non élu pose question.

Des militants du M5S célèbrent la victoire dans un restaurant de Rome, le 25 février 2012. REUTERS/Yara Nardi.

Des militants du M5S célèbrent la victoire dans un restaurant de Rome, le 25 février 2012. REUTERS/Yara Nardi.

«Nous serons tout ce que vous n’avez pas vu jusqu’à présent.» C’est ainsi que Carla Ruocco, néoparlementaire du MoVimento 5 Stelle (M5S) définit les élus du mouvement fondé par Beppe Grillo. Cette formulation mystérieuse ne fait que renforcer les interrogations autour des nouveaux parlementaires M5S. Car ces 108 députés et 54 sénateurs sont des inconnus.

Alors que les résultats des élections montrent qu’il va désormais falloir prendre en compte le MoVimento 5 Stelle, l’Italie se demande: qui sont ces nouveaux parlementaires? Comment vont-ils s’organiser?

Difficile de répondre à ces questions. «Il n’y a pas de véritables analyses, puisque c’est un phénomène très récent, personne ne s’attendait à un score aussi haut du mouvement de Beppe Grillo», estime Paolo Pombeni, politologue et professeur à l’université de Bologne.

Edoardo Greblo, auteur de La Filosofia di Beppe Grillo. Il Movimento 5 Stelle, évoque ces inconnus:

«Les élus M5S ne sont pas des politiques de profession et ne souhaitent pas le devenir, du moins si on croit leurs déclarations. Ils ont des professions normales – employés, techniciens, ingénieurs, professeurs, souvent précaires. Ce sont des inconnus parce qu’ils n’ont pas voulu, ou pu, participer aux talkshows politiques.»

Alberto di Majo, qui a écrit Grillo for President, parle lui aussi de «personnes normales: ceux qu’on rencontre dans le bus ou au supermarché, des femmes au foyer, des enseignants, des employés, des petits entrepreneurs».

C’est finalement cohérent avec la vision d’un Beppe Grillo qui affirmait vouloir comme ministre des Finances «une femme qui a élevé 3 enfants, qui n’a pas fait faire faillite à sa famille. Voilà les personnes qui savent ce que c’est l’économie, pas ceux qui ont fait l’université Bocconi» (Mario Monti est diplomé de la Bocconi et en fut président de 1989 à 1994).

Des jeunes et des femmes

L’hétérogénéité du groupe a eu l’avantage de faire entrer au Parlement deux grands absents de la vie politique italienne: des femmes mais surtout des jeunes. C’est assez frappant lorsqu’on parcourt la galerie photo des élus M5S à la chambre des députés. La moyenne d’âge du nouveau Parlement est de 48 ans, et 31% des élus sont des femmes. L’M5S est en partie responsable de ce changement: il s’agit du groupe parlementaire qui peut se vanter d’avoir la moyenne d’âge la plus basse: 37 ans (33 ans à la chambre des députés et 46 ans au Sénat). En ce qui concerne la mixité, le M5S avec ses 38% de femmes vient juste après le Parti démocrate (41%).

Une autre caractéristique des élus du M56 est le tropisme informatique: «Il y a un pourcentage significatif d’ingénieurs ou consultants informatiques, voire de personnes passionnées par le Net», dit Alberto di Majo. Ainsi Federico Pizzarotti, le maire de Parme, premier maire M5S élu dans une grande ville au printemps dernier, est un employé de banque qui s’occupe de systèmes informatiques.

Quant aux orientations politiques de ces élus M56, elles sont variées. Alberto di Majo évoque «une grande partie de personnes proches de la gauche, de partis comme le PD, Italie des Valeurs, Gauche Ecologie Liberté ou Refondation Communiste; mais aussi des gens proches de Berlusconi tout comme de la Ligue du Nord». Roberto Castiglion, maire M5S de Sarego (province de Vicence) par exemple est un ancien militant de la Ligue du Nord. Alors même que le M5S exploite de nombreuses idées traditionnellement de gauche...

Beppe Grillo a beau affirmer que son mouvement «n’est ni de droite, ni de gauche», des thèmes comme la solidarité, le revenu de citoyenneté, le welfare, l’autogestion, la nationalisation des autoroutes, de l’eau et des télévisions sont des initiatives qui relèvent d’une «politique alternative à l’idéologie néolibérale et aux politiques d’austérité», résume Edoardo Greblo.

Démocratie directe

Là où le M5S a été particulièrement innovant, c’est qu’il a réussi, malgré des valeurs de base ancrées à gauche, à se présenter de façon transversale. C’est du moins ce qu’estime Alberto di Majo. Le programme de Beppe Grillo est ainsi fait qu’«un électeur de gauche y trouvera son compte, par exemple dans le fort engagement pour que l’école et la santé restent publiques et bénéficient de plus d’investissements; et un électeur de droite se reconnaîtra dans l’attention aux petites et moyennes entreprises tout comme dans l’abolition de l’IMU», l'impôt local créé par Monti.

Sans compter le point qui rassemble tous les grillini, tous bords politiques confondus: «une approche de la politique fondée sur la démocratie directe, sur la participation directe des citoyens à la politique», explique Di Majo. Voilà pourquoi les élus de Grillo ne se font pas appeler onorevole [littéralement, «honorable», qui est le terme avec lequel on désigne les membres du Parlement en Italie], mais se définissent de simples cittadini [citoyen]. «L’idée de Gianroberto Casaleggio –qui est le co-fondateur et le gourou du mouvement, celui qui a fait découvrir Internet à un Grillo qui jusqu’en 2000 brisait les ordinateurs au marteau au cours de ses spectacles– c’est qu’Internet est un instrument démocratique puisqu’il n’y a plus besoin de médiation. Les élus sont donc simplement des porte-parole. Des assemblées publiques sont organisées tous les six mois, les élus rendent compte de leur activité, écoutent les citoyens et agissent en conséquence», explique Di Majo.

Pour Edoardo Greblo, ces élus pourraient révolutionner la façon de voir la politique:

«En concevant leur rôle comme temporaire, comme un service civil avant de retourner à leur profession d’origine, en excluant toute forme de professionnalisme politique, ces élus vont changer la façon de faire la politique, et pas seulement au Parlement.»

Mais l’hyperlocalité d’un mouvement proche du territoire et l’absence de médiation risquent de poser problème à un «non parti» obligé de s’institutionnaliser par son entrée au Parlement. «Le M5S est né sur le web, mais aussi dans des rencontres dans les villes et les villages, dans les restaurants et les bars. Les premières listes civiles pour les élections administratives de 2008 naissent de ces expériences dans les villes. Un peu comme l’histoire de la Ligue du Nord dans les années 1990 avec un Umberto Bossi qui gueulait sur une scène et les léguistes qui faisaient un travail de terrain dans les villes», rappelle Di Majo.

Homogénéisation

Pour lui, ce mix qui a fait le succès du mouvement risque de perdre en efficacité. «Quand on est au Parlement et qu’il faut voter pour le testament biologique, est-ce que tout le monde aura la même idée?» s’interroge-t-il. Paolo Feltrin se pose la même question:

«Ils viennent d’expériences différentes. Face à chaque mesure à prendre, voteront-ils de façon homogène ou selon leurs convictions personnelles?»

Le politologue est également sceptique quant à la capacité de ces élus de résister à «l’attrait du luxe: même en étant élu avec les meilleures intentions du monde, il est facile de céder au standing du Parlement quand on arrive à Rome. Il ne faut pas sous-estimer la capacité du Parlement à tout homogénéiser en offrant une série de privilèges auxquels il est difficile de renoncer».

Pour Feltrin, l’autre difficulté que va rencontrer le M5S concerne la définition des hiérarchies parlementaires.

«Vont-ils tous être d’accord sur qui doit assumer un rôle prépondérant, comme les responsables de commission, ou les chefs de groupe? S’il y a des charges à distribuer, sur quels critères décide-t-on? C’est une épreuve pour le mouvement: soit il s’institutionnalise, soit il reste informe et se divise.»

Personne ne sait quel effet aura le Parlement sur le mouvement. «Les élus imaginent qu’il ne va pas les changer, mais ils n’ont jamais été au Parlement, ils ne peuvent pas savoir, estime le politologue Paolo Pombeni. Sans dire que le M5S est fasciste, on peut faire une comparaison entre le parcours du M5S et celui des les mouvements fascistes. Les fascistes aussi s’appelaient “camerati”, ils voulaient avoir une attitude différente au Parlement, puis au final ils ne l’ont pas eue». Pour lui, le principal défi du M5S consiste à faire «cohabiter un taux d’institutionnalisation tout en gardant un caractère spontané sans que cela devienne un rituel vide, comme ce fut le cas dans les mouvements totalitaires».

Vision d'en haut

Pour Pombeni, l’autre interrogation concerne la direction du mouvement, et le rôle de Beppe Grillo. Le politologue affirme que Beppe Grillo «n’est pas un leader, c’est un messie, une personne qui est crue non pas sur la base d’un programme vérifiable mais parce qu’il annonce une vision du monde. Et c’est le talon d’Achille du M5S: si le messie disparaît, le mouvement disparaît aussi».

Alberto di Majo est d’accord pour souligner la position prépondérante de Grillo. «Il s’est défini comme le garant du mouvement, celui qui s’assure que les listes ne présentent que des candidats propres, c’est-à-dire non condamnés, non inscrits aux partis et qui n’aient pas déjà fait deux ans dans les institutions. Mais en réalité, il a acquis un rôle de chef politique et les interventions d’en haut sont devenues très fréquentes», estime le biographe, exemples à l’appui.

Ce sont Grillo et Casaleggio qui ont rédigé le code de comportement des parlementaires et défini quel sera leur salaire. Ce sont toujours eux qui ont décrété que le chef de groupe changera tous les 3 mois, et que le seul canal de communication sera le blog de Grillo.

«Ils visent des instruments de démocratie directe: le référendum sans quorum, ou encore la participation directe des citoyens. Mais cette approche liquide peut virer à l’autoritarisme», poursuit Di Majo, qui évoque un mouvement en même temps hyper démocratique et très totalitaire. Un M5S à deux visages.

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