Monde

Europe: un trait d'union politique entre les peuples et les marchés

Eric Le Boucher, mis à jour le 03.03.2013 à 18 h 15

A moins de vouloir explorer la voie funeste du populisme, c'est vers un gouvernement politique de l'Europe qu'il faut se diriger.

REUTERS/Dado Ruvic

REUTERS/Dado Ruvic

La rivalité entre les marchés, organisés à l'échelle de la planète, et les peuples, organisés en nations, est la grande affaire du début de ce siècle. En Europe, les marchés apeurés par les dettes «souveraines» ont imposé la rigueur et une avancée progressive vers un gouvernement économique de la zone euro. Les peuples, blessés par le chômage, manifestent leur colère dans les urnes.

L'issue pourrait être celle proposée par les populistes, l'éclatement de l'euro. Fin de partie. Elle pourrait être inverse et forcer à une avancée vers un gouvernement politique. Décrits alors à tort comme ennemis, marchés et peuples auraient en réalité partie liée pour faire progresser conjointement l'intégration européenne. Partie liée contre un opposant commun: les dirigeants politiques qui freinent par manque de hauteur et par lâcheté.

«Les élites politiques reculent encore devant une transformation des traités, effrayées qu'elles sont par la hauteur des obstacles qu'elles auront à franchir», note le philosophe allemand Jürgen Habermas, à propos de la crise européenne en septembre 2011[1]. Il ajoute:

«Les dirigeants politiques sont devenus depuis longtemps une élite de fonction qui n'est plus guère préparée aux situations qui sortent du cadre et ne s'accommodent pas d'un traitement de simple gestion de l'opinion; de telles situations exigent un mode de fonctionnement politique autre, capable de former les mentalités.»

L'exemple italien

Les mentalités italiennes justement. Le vote italien était prévisible, il n'aurait pas dû surprendre. La crise européenne est loin d'être «derrière nous», comme l'a imprudemment déclaré François Hollande à Oslo, lors de la remise du prix Nobel à l'Union européenne. Elle devait basculer de l'économie dans l'arène politique. La flambée du chômage et l'ampleur du désarroi devaient se retrouver dans les urnes d'une façon très logiquement radicale. Est-ce là l'«infantilisme» d'un peuple «qui refuse de reconnaître la réalité», comme le déplorent le quotidien germanique Die Welt et l'ensemble de la presse allemande? Ou bien est-ce l'expression à l'italienne, c'est-à-dire sur le mode de la dérision, d'un sens tout au contraire très aigu de la situation européenne?

On retient la deuxième hypothèse. Rien n'est réglé sur le fond. L'Europe est le seul continent en récession et l'éclaircie promise sur le thème «la reprise va arriver» a perdu, au bout de quatre ans de crise, sa crédibilité.

Le début de gouvernement économique qui a été arraché devrait permettre d'éviter qu'un pays ne coule (le Mécanisme européen de stabilité) ou qu'une grande banque fasse une faillite «systémique» (l'union bancaire), mais il n'a résolu en rien le déficit de croissance et d'emploi.

La solution allemande doublement insuffisante

Au contraire, l'essentiel de la stratégie européenne demeure la solution allemande de l'austérité dont on mesure de plus en plus la double insuffisance économique et politique. «Seule la croissance permettra un retour à l'équilibre des comptes; il ne faut surtout pas imposer des mesures d'austérité à un pays en récession»: la solution qu'on peut appeler «américaine» et qui est soutenue par le FMI trouve de plus en plus d'adeptes.

Deux économistes, Paul De Grauwe et Yuemei Ji, démontrent clairement que «l'austérité rapide et intense imposée aux pays du sud de l'Union non seulement les a conduits à la récession mais n'a pas aidé à restaurer l'équilibre de leurs comptes publics». Les auteurs ne contestent pas la rigueur, mais son excès: une «souffrance inutile» est infligée aux peuples. La révolte italienne est économiquement compréhensible.

Elle l'est également politiquement. Revenons à Habermas, qui explique:

«La politique défendue par le gouvernement allemand fait fausse route, pour au moins trois raisons. Premièrement, Angela Merkel impose à la hussarde son propre modèle aux autres pays. Comme l'a écrit l'ancien chancelier Helmut Schmidt, elle dilapide le capital de confiance accumulé pendant un demi-siècle par les gouvernements allemands précédents. Deuxièmement, elle est guidée par l'idée fausse selon laquelle tout ira bien dès lors que les pays respecteront les règles du pacte de stabilité et elle fait une fixation sur les sanctions. Troisièmement elle participe au contournement des lois de Finances des Parlement nationaux, promeut l'auto-habilitation des exécutifs au détriment de la démocratie.»

La révolte italienne trouve là l'origine de son relent «antigermanique».

Nul besoin d'aller jusqu'à l'Etat fédéral

Fausse route économique et politique, les deux sont liés. Excès de rigueur et mauvais fédéralisme de l'exécutif vont ensemble. La bonne route économique est tracée: une relance au nord qui compense la rigueur au sud, une harmonisation fiscale voire sociale... Mais elle ne sera ouverte que par un regain de confiance réciproque sur lequel s'appuie l'engagement dans un transfert de souveraineté.

Cette construction d'une «démocratie transnationale», selon Habermas, a un but: «sauvegarder l'homogénéité des conditions de vie» qui unit les Européens entre eux.

Elle n'est pas si compliquée à faire, point n'est besoin d'aller jusqu'à l'Etat fédéral. Elle passe par le renforcement du Parlement européen et la lutte contre le creusement des inégalités entre pays membres, le facteur du regain de nationalisme en cours. Le manque d'union économique était à l'origine de la crise, un progrès a été réalisé. C'est aujourd'hui le manque d'union politique qui bloque la progression de l'intégration économique et la sortie de crise.

Eric Le Boucher

[1] La Constitution de l'Europe, nrf essais, Gallimard. Retourner à l'article

Article également paru dans Les Echos

Eric Le Boucher
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Cofondateur de Slate.fr
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