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Daniel Darc, le feu follet du rock français

Daniel Darc en 1981 lors d'un concert de Taxi Girl au Palace, filmé pour l'émission Chorus (Ina.fr)

Daniel Darc en 1981 lors d'un concert de Taxi Girl au Palace, filmé pour l'émission Chorus (Ina.fr)

Entre coups de sang, chansons crève-coeurs, electro-pop-songs affûtées en lames de rasoirs et romantisme littéraire, comment l'ancien chanteur de Taxi Girl, disparu ce jeudi, a marqué trente ans de chanson en français.

La scène se passe sous le soleil de Cannes, en plein Festival, qui palmera cette année-là le Mission de Roland Joffé. Taxi Girl est invité à jouer son single Aussi belle qu'une balle chez Dechavanne. L'émission s'appelle C'est encore mieux l'après-midi, mais Daniel Darc, débardeur noir, pantalon noir, lunettes noires, n'est pas d'accord:

« Il s'est […] rasé. Mais n'importe comment. Il s'est coupé, sur tout le visage. Il saigne. L'hémoglobine dégouline même dans son cou. […] La caméra qui tourne cadre bien son visage. Il marmonne complètement à côté du micro. Il est en sang. Ses yeux, dans le vague, crédules, hagards, paumés, vincidatifs, menaçants, implorants ou pervers, on ne sait pas, des yeux de dingo, un regard d'androïde.»

Nous sommes le 13 mai 1986, et Taxi Girl vient de mourir —ou peu s'en faut: à l'agonie, le groupe tiendra encore quelques semaines. Les lignes qui précèdent sont signées du journaliste Benoît Sabatier dans son livre Nous sommes jeunes, nous sommes fiers, ouvrage qui fait du groupe, et de Darc en particulier, un symbole, à son corps défendant, d'une certaine normalisation de la musique au milieu des années 80: plus de place pour les perdants, fussent-ils magnifiques.

Darc, disparu ce jeudi 28 février 2013, était de ceux-là, et aussi le chanteur d'un des plus grands groupes de «rock» français. On met rock entre guillemets car le terme est réducteur et trompeur, on pourrait dire punk (à synthés) ou electropop (à lames de rasoirs).

Ou alors, «rock» comme un esprit plutôt qu'un son, celui qui rassembla, à la fin des années 70, une bande de jeunes lycéens parisiens partageant un goût commun pour les punks (Sex Pistols notamment) et les proto-punks (le Velvet, dont Taxi Girl reprendra Stephanie Says, Dylan, Television, la compilation Nuggets...), voire le rock fifties (Elvis Presley ou Johnny Cash, à qui Darc dédiera son album Crèvecoeur).

Costumés bicolore, ils sortent leur premier single, Mannekin, en 1979, et s'appellent Mirwais, futur producteur de Madonna, Laurent Sinclair, Pierre Wolfsohn, fils du célèbre directeur artistique découvreur de Dutronc/Hardy, Stéphane Erard et Daniel Rozoum, alias Darc, au chant. Petit-fils de juifs russes et lituaniens qui ont fui la Russie au moment de la révolution —sa grand-mère mourra en déportation après la rafle du Vél d'Hiv'—, ce dernier arbore parfois une étoile jaune sur sa veste ou glisse un portrait d'Hitler par Salvador Dali au fond de la scène.

«Sur un écran géant, une goutte de sang»

Taxi Girl est la contradiction incarnée. Derrière l'électro-pop apparemment inoffensive de ses mélodies, ses membres carburent à toutes les drogues possibles (Darc sera accro à l'héroïne et Wolfsohn mourra en 1981, à 21 ans, d'une surdose de cocaïne). Derrière la couleur Rose Bonbon, nom du club tenu par l'ambitieux manager du groupe Alexis Quinlin, les lames de rasoir, comme celles avec lesquelles Darc se taillade les veines un soir de 1982, en première partie d'un concert des Talking Heads.

Et derrière l'apparente légèreté de Cherchez le garçon, mécanique de précision new-wave digne de ses variations anglaises (qu'elles aient pour nom Electricity d'Orchestral Manœuvres in the Dark, Outdoor Miner de Wire ou Making Plans for Nigel d'XTC) et propulsée à 300.000 exemplaires, la noirceur d'un polar, avec ses paroles inspirées du Fais pas ta rosière de Raymond Chandler :

«D'une bande magnétique/Un soupir lui échappe/Sur un écran géant/Une goutte de sang.»

Dès 1981, le malentendu prend fin avec le premier album du groupe, Seppuku, sorti sur son propre label Mankin, filiale de Virgin, et quasiment introuvable aujourd'hui. Là encore, un malentendu: derrière le casting classieux (la production est signée Jean-Jacques Burnel des Stranglers et la pochette fermée aux quatre coins, que Darc aurait voulu vendre avec une lame de rasoir, Jean-Baptiste Mondino), zéro tube et un succès public et critique mitigé. «Le boss de Virgin voulait un Cherchez le garçon bis. Quand on a remis Seppuku, il a méchamment flippé», expliquera Darc à Benoît Sabatier.

Sinclair viré en 1983, le groupe cotinue avec un nouveau membre, Philippe Le Mongne, creusant de plus en plus son sillon d'une electropop clinquante en surface, désespérée en profondeur, dans un rock qui, après les secousses punk et new-wave, vieillit à toute vitesse. «La vieillesse, ce n'est pas prendre de l'âge. C'est devenir impuissant, incapable d'accomplir l'essentiel de ce qui est soi», explique alors Darc au Monde.

«Si tu m'entends le soir quelquefois, éteins la radio»

En 1984, le groupe sort le premier d'une poignée de singles qui sont ce qu'il a fait de mieux et qu'il faudrait pratiquement tous citer. L'hymne Dites le fort, dérivé du Say It Loud de James Brown. P.A.R.I.S., hallucinante dérive urbaine où la scansion de Darc oscille entre poésie du caniveau («Respire le bon air, mais fais gaffe quand même, tous les jours des mômes meurent d'en avoir respiré un peu trop») et désespoir ironique d'une génération perdue, comme toutes les générations («Nos parents avaient l'Espagne, mais qu'est-ce qui nous reste à nous, le Liban? Ah, il fait trop chaud là-bas!»).

Le sublime Aussi belle qu'une balle, aux paroles inspirées du Feu follet de Drieu La Rochelle, auquel Darc consacrera une chanson en 1994. Et sa face B, Je suis déjà parti, comme un point final:

«Je suis dejà parti
Fais comme si tu
Ne m'avais jamais connu
Tout est foutu
Et si tu m'entends
Le soir quelquefois
Eteins la radio
Fais comme si tu n'entendais pas.»

Ils vont à Cannes, s'y plantent, se séparent: ils sont déjà partis.

Darc continue en solo mais, comme beaucoup de musiciens privés de leur collectif de départ, à une allure et une altitude souvent moindre, entrecoupée de longues périodes d'errance et d'une conversion au protestantisme affichée jusque sur scène.

En quinze ans, trois albums (Sous influence divine, Parce que, Nijinsky), des collaborations diverses (Jacno, Etienne Daho, le francophile Bill Pritchard) et des reprises de classiques (Joe Dassin, Françoise Hardy, Aznavour), jusqu'à en sortir un lui-même, le temps d'une reconnaissance aussi éclatante qu'inespérée. Crèvecoeur, sorti en 2004 sous l'égide d'un Frédéric Lô qui taille pour lui mélodies carillonnantes et balades mélancoliques, est un album rempli de perles (Rose rouge, écrit pour une autre ressuscitée, Dani, Je me souviens, je me rappelle, La pluie qui tombe) et où perce une nouvelle fois ce romantisme rouge sang:

«Il est dangereux de se pencher au dedans/Les robes de mariée sont maculées de sang.»

«J'suis né en mai, c'est moi l'printemps»

Le disque lui vaut une Victoire de la musique, catégorie... Révélation, le remet en selle pour une poignée de collaborations variées (Cali, Bashung, Alizée) et, surtout, lui redonne du temps, comme il l'expliquait en 2008 aux Inrockuptibles, au moment de la sortie de l'album Amours suprêmes:

«Pour la première fois depuis longtemps, je savais que je pourrais faire un prochain album. C’est tout ce qui importait. La seule chose qui a changé avec Crèvecœur, c’est qu’auparavant je voulais composer le plus beau disque de tous les temps, ce genre de trucs à la con. Maintenant, je suis conscient que ce n’est pas le cas, mais j’y travaille.»

Il y travaillera encore avec un ultime album en 2011, La Taille de mon âme, moins beau que Crèvecoeur mais affichant intacte son obsession Gainsbourg et son goût de la citation littéraire —cette fois-ci, l'enfant de mai 1959 citait le Céline de Mort à crédit: «Je suis né en mai, c'est moi le printemps.» Vivant à crédit? «Etre encore en vie? Bien sûr, ça me surprend. Dans mes cauchemars, je me vois vivre aussi longtemps que William Burroughs: 83 ans», expliquait-il en 2008 à Libération.

Dans la chanson donnant son titre à l'album, il avait samplé Les Enfants du paradis de Marcel Carné. Sur les dernières mesures, sur fond de cordes et d'un piano aigrelet, on entendait Garance/Arletty lancer à Baptiste/Jean-Louis Barrault:

«Quel drôle de garçon vous faites. Je ne suis pas belle, je suis vivante. C'est tout.»

Jean-Marie Pottier

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