Affaire Magnitski: William Browder, le pire ennemi du Kremlin

William Browder

William Browder

Il y a 10 ans, cet homme était le plus gros investisseur étranger en Russie. Il est aujourd'hui à la tête d'une campagne internationale contre la corruption au sein de l'appareil d’État russe aux répercussions spectaculaires. Rencontre.

«Dommage que Sergueï Magnitski soit mort et que Bill Browder soit toujours vivant.» Cette phrase, qui aurait été prononcée par le Premier ministre russe, Dimitri Medvedev, au cours d’une rencontre privée avec des journalistes lors du dernier sommet de Davos, résume tout le bien que pensent les plus hautes autorités de l’Etat russe de William («Bill») Browder.

Il faut dire que l’intéressé est devenu depuis 2009 et la mort en prison dans des circonstances suspectes de son ancien collaborateur Sergueï Magnitski le pire cauchemar de la Russie de Poutine et Medvedev. Sa campagne internationale de lobbying pour que justice soit rendue après le décès de Magnitski, un avocat qui avait dénoncé une escroquerie de 230 millions de dollars (175 millions d’euros) aux dépens du fonds d’investissement de Browder, a entraîné le vote d’une loi aux Etats-Unis interdisant de séjour les fonctionnaires russes soupçonnés d’être impliqués, dont certains très haut placés comme le vice-procureur général ou le vice-ministre de l’Intérieur, et gelant leurs actifs dans le pays.

Cette décision sans précédent a entraîné un refroidissement des relations russo-américaines, la Russie ayant récemment répliqué par une interdiction controversée des adoptions d’enfants russes par les couples américains. Mais William Browder, que le Telegraph britannique qualifie de «plus riche militant des droits de l’homme du monde», ne compte pas en rester là.

Une obsession

«La seule chose qui me satisfera seront des poursuites pour torture et meurtre en Russie, là où les personnes concernées ont commis ce crime», confie-t-il à Slate.fr avec le calme et la détermination de celui que rien ne semble pouvoir arrêter dans sa soif de justice. En attendant, il a décidé de poursuivre son combat en Europe pour obtenir des sanctions similaires contre les responsables de la mort de Magnitski.

Le millionnaire britannique était ainsi en visite début février à Paris, au Sénat et à l’Assemblée nationale, avec un objectif clair: convaincre des parlementaires de tous bords de «faire pression sur le gouvernement français pour que celui-ci interdise de séjour et gèle les actif des personnes impliquées dans le meurtre de Sergueï Magnitski, ainsi que d’autres Russes ayant violé les droits de l’homme».

Plus qu’un combat, la campagne internationale de William Browder est devenue une obsession, dont les racines sont à chercher dans son histoire personnelle, si rocambolesque que ses droits ne devraient pas tarder à être rachetés par un studio d’Hollywood.

Browder n’est pas le premier de sa famille à se mettre à dos le Kremlin. Son grand-père Earl Browder, deux fois candidat communiste à l’élection présidentielle américaine, était secrétaire général du Parti communiste américain avant d’en être exclu en 1946 sur ordre de Moscou pour avoir suggéré que les Etats-Unis et l’Union soviétique pouvaient coexister dans l’après-guerre.

Le plus gros investisseur étranger en Russie

A l’adolescence, William décide de se rebeller, ce qui dans sa famille signifie... devenir un capitaliste. En 1996, il crée le fonds d’investissement dont il est toujours le président, Hermitage Capital Management. En quelques années, il devient le plus gros investisseur étranger en Russie, où il a géré jusqu’à 4,5 milliards de dollars en 2005 (près de 3,5 milliards d’euros). Son créneau? Le rachat d’actions d’entreprises récemment privatisées comme Gazprom dont la valeur était totalement sous-estimée.

Browder enquête sur la corruption au sein des entreprises dans lesquelles il investit, révèle les fraudes qu’il découvre aux médias. Poutine saute sur l’occasion pour prendre des mesures contre les oligarques corrompus ainsi démasqués, faisant par là même bondir le cours des actions des entreprises en question, et donc fructifier considérablement les affaires de Browder.

La fin des oligarques et le début des ennuis

S’il affirme ne l’avoir jamais rencontré, Browder a donc pendant plusieurs années lutté contre la corruption des oligarques aux côtés de Vladimir Poutine. A l’époque, il «assaillait» (selon les mots de The Economist) régulièrement les médias anglo-saxons, leur reprochant d’être trop critiques à l’encontre du président russe.

En 2003, il a salué avec enthousiasme l’arrestation de Mikhaïl Khodorkovski, le plus riche et le plus puissant d’entre eux. Il ne se doutait alors pas que la fin de l’ère des oligarques allait signifier le début de ses ennuis:

«Nos intérêts [ceux de Browder et de Poutine] ont cessé d’être alignés quand il a gagné sa guerre contre les oligarques, arrêté les plus riches d’entre eux et forcé les autres à se soumettre. Il est alors devenu le plus grand des oligarques, et à partir de ce moment, nos exposés ont commencé à lui faire du tort.»

En 2005, de retour de Londres, Browder se voit refuser l’entrée en Russie sans comprendre pourquoi. Il apprend peu après qu’il est définitivement interdit de séjour au motif qu’il est devenu une «menace à la sécurité de l’Etat», et se retrouve obligé de vendre la majorité de ses actifs dans le pays. En 2007, les bureaux d’Hermitage reçoivent un appel d’un enquêteur de la section anti-fraude fiscale du ministère de l'Intérieur (MVD), le lieutenant-colonel Artiom Kouznetsov:

«Ma réponse dépendra de la manière dont vous vous comportez, ce que vous fournissez etc. Le plus tôt nous nous rencontrons et vous fournissez le nécessaire, le plus tôt vos problèmes disparaîtront.»

Sergueï Magnitski

Le chantage est à peine dissimulé, le fonds d’investissement ne donne pas suite. Quelques semaines plus tard, des policiers emmenés par le même Kouznetsov perquisitionnent les bureaux d’Hermitage et saisissent titres de propriété, sceaux et autres enregistrements fiscaux.

C’est ici qu’entre en scène Sergueï Magnitski, jeune avocat travaillant pour le cabinet qui défend Hermitage. Magnitski découvre, quelques mois après le raid de la police, qu’Hermitage a été victime d’une énorme escroquerie: des filiales du fonds d’investissement ont été réenregistrées au nom d’un criminel russe en utilisant des papiers saisis lors de la perquisition, et utilisées pour obtenir du fisc russe le remboursement d’un trop-reçu de 230 millions de dollars sur la TVA dans ce qui constitue le «plus gros remboursement», et aussi «le plus rapide» de l'histoire du fisc russe.


Sergueï Magnitski, Voice of America

En octobre 2008, Magnitski témoigne sous serment devant le Comité d’enquête (l’équivalent du FBI russe) contre Kouznetsov. Quelques semaines plus tard, il est arrêté chez lui pour «fraude fiscale». En prison, sa santé se dégrade rapidement, et toutes ses demandes d’aide médicale sont refusées. Après presque un an de détention préventive au cours duquel il est transféré à de nombreuses reprises, Magnitski meurt en prison le 16 novembre 2009 sans avoir été jugé.

» A lire aussi: «Ils ont tué mon avocat», le récit détaillé de l’affaire par William Browder sur Foreign Policy

Depuis ce jour, la lutte contre la corruption en Russie a cessé d’être une simple manière de gagner beaucoup d’argent pour Browder, pour devenir une quête bien plus personnelle dans laquelle il jette toute son énergie. «Il [Magnitski] s’est fait tuer à cause de moi, a-t-il déclaré l’été dernier devant des parlementaires britanniques qui l’interrogeaient sur les raisons de son engagement si passionné. Si je ne l’avais pas convaincu personnellement de travailler pour moi, il serait toujours en vie.»

Une enquête a bien eu lieu, qui a déterminé que Magnitski était mort parce qu’on lui avait refusé un traitement médical en prison. Un rapport du Conseil pour les droits de l’homme du Kremlin a même conclu qu’il avait été battu et que son arrestation était illégale. Mais, alors que plusieurs fonctionnaires soupçonnés d’être impliqués dans l’escroquerie et la mort de Magnitski, dont Kouznetsov, ont reçu des promotions, les seules personnes inculpées, deux médecins de prison, ont été blanchies.

Une nouvelle forme d’activisme

Après s’être rendu compte qu’il n’obtiendrait pas justice pour la mort de Magnitski en Russie, Browder s’est transformé en un infatigable globe-trotter lobbyiste tout en mettant à profit son savoir-faire médiatique.

Entre son métier de patron de fonds d’investissement et son activité de militant des droits de l’homme, il confie travailler «16 heures par jour, sept jours sur sept» et faire travailler six personnes qui enquêtent à temps plein sur le décès, mais aussi l’énorme fraude qui a vidé les caisses de l’Etat russe. Avec la famille et les amis de l’avocat, il a créé le site Russian Untouchables, qui rassemble une collection impressionnante de preuves, de documents et rapports officiels, de vidéos et d’articles de presse autour de l’affaire.

Son activisme lui a valu «beaucoup de menaces de mort, par email, par SMS, par message vocal», assure-t-il. L’une d’entre elles était une citation du Parrain 2:

«S'il est une chose que l'histoire nous a apprise, c'est qu'on peut tuer n'importe qui.»

Il faut dire qu’en quelques années, William Browder a obtenu des résultats à faire pâlir beaucoup d’organisations de lutte contre la corruption, avec une approche qui détonne au sein de la communauté des défenseurs des droits de l’homme:

«Dans le passé, les outils habituels d’un activiste des droits de l’homme étaient d’obtenir de la part de gouvernements réticents des déclarations peu enthousiastes condamnant diverses actions, ce qui n’avait aucun effet sur personne. Aujourd’hui, nous parlons d’obtenir de la part de gouvernements réticents d’interdire des visas et de geler les actifs, ce qui a des conséquences profondes pour tout le monde. […] Ces personnes vivent dans un monde où ils commettent leurs atrocités en Russie et profitent des fruits financiers de ces atrocités en France, en Italie, au Royaume-Uni ou en Suisse. Si on les en empêche, ils devront repenser leurs choix de vie entièrement.»

Après avoir été votée au parlement américain, la loi Magnitski a été promulguée le 14 décembre 2012 par Barack Obama, ce qui donne au gouvernement jusqu’au 13 avril 2013 pour publier la liste des personnes qui seront blacklistées (elle ne concernera pas seulement les personnes impliquées dans l’affaire Magnitski mais d’autres Russes ayant commis des violations des droits de l’homme). Londres a également, mais de manière plus discrète, mis sur liste noire les 60 fonctionnaires russes liés à l’affaire Magnitski.

La France plutôt réticente

Le reste de l’Europe en fera-t-il de même? En décembre 2010, le Parlement européen a adopté une résolution non contraignante dans ce sens, immédiatement dénoncée comme une «ingérence directe dans les affaires intérieures d'un Etat souverain et d'une pression ouverte sur les organes judiciaires de la Fédération de Russie» par Moscou, et a depuis réitéré ses appels à des sanctions. Mais aucun gouvernement n’a pour le moment suivi ces recommandations.

S’il affirme que l’accueil des parlementaires français a été «très bon», William Browder aura plus de mal à convaincre la classe politique française que les Américains ou les Britanniques selon Anne Le Huerou, enseignante-chercheuse spécialiste de la Russie à l’université de Nanterre:

 «Il y a en ce moment chez les parlementaires français un changement profond dans la représentation de la Russie, et l’idée que la Russie est traitée de manière trop négative par les médias gagne du terrain chez les politiques. La ligne actuelle est plutôt d’insister sur les convergences plutôt que sur les divergences.»

Avec en toile de fond la volonté d’éviter de froisser les grands groupes industriels français, qui verraient d’un mauvais œil un refroidissement des relations franco-russes pour une affaire de droits de l’homme.

Un récent sondage a montré que 85% des Français seraient favorables à une loi similaire au Magnitski act en France. Mais en marge de la visite de François Hollande à Moscou ces mercredi 27 et jeudi 28 février, où il a emmené des représentants d’Arianespace, Airbus, Total, SNCF ou encore LVMH, un conseiller de l’Elysée a confié au Monde qu’on «ne peut résumer la relation franco-russe à la question des droits de l’homme».

Un scénario pourrait toutefois voir la France imposer des sanctions sans avoir pris la moindre décision politique. Il suffit en effet qu’un seul pays de l’espace Schengen prenne cette décision pour que l’interdiction de territoire s’étende automatiquement aux 24 pays qui y adhèrent.

Des répercussions spectaculaires

En attendant une telle avancée, la campagne de Browder continue d’avoir des répercussions internationales spectaculaires. L’interdiction des adoptions par des couples américains a non seulement tendu un peu plus les relations entre la Russie et les Etats-Unis, mais aussi déclenché des réactions en Russie «bien au-delà des cercles de l’opposition», selon Anne Le Huerou.

Les enquêtes menées par Browder et ses collègues sur l’escroquerie à l’origine de l’affaire Magnitski sont quant à elles en train de porter leurs fruits. «Nous avons retrouvé 135 millions de dollars sur les 230 millions manquants, qui sont allés vers neuf différents pays, affirme Browder. Nous avons écrit aux procureurs de tous ces pays.»

Résultat: des enquêtes criminelles pour blanchiment d’argent ont été ouvertes dans plusieurs pays européens dont Chypre, pays considéré comme une «machine à laver l’argent des criminels russes», la Moldavie ou encore la Suisse, qui a déjà gelé des comptes en banque dans le processus. Le plan de sauvetage économique de Chypre par l’Union européenne dépend même désormais de l’efficacité de l’enquête que le pays a ouverte, sous la pression de plusieurs pays européens, sur le blanchiment d’argent de l’affaire Magnitski à travers ses banques.

La version officielle russe

En Russie, la pression internationale grandissante n’a pas fait avancer la cause des défenseurs de Magnitski. Au contraire, le gouvernement a décidé, chose extrêmement rare, de rouvrir un procès posthume contre Magnitski pour évasion fiscale. La version officielle n’a pas bougé: ce sont Magnitski et le fonds américain pour lequel il travaillait qui sont les accusés de fraude, et non les fonctionnaires de l’administration fiscale russes, rappelle Anne Le Huerou:

«En Russie, en dehors des personnes engagées dans l’opposition et la lutte contre la corruption, Browder apparaît comme au mieux comme un Don Quichotte, au pire un coupable qui essaye de créer diversion en accusant l’Etat russe. Il y a à la fois un discours nationaliste contre les intérêts étrangers qui fonctionne bien, et une sorte de fatalisme face à la corruption.»

La Russie voit les sanctions prises par les Etats-Unis comme une violation flagrante de sa souveraineté et un acte de défiance vis-à-vis de son système judiciaire. Un ancien policier qui figure parmi les 60 fonctionnaires accusés par Browder a d’ailleurs porté plainte pour diffamation contre le millionnaire devant la justice britannique. Pas de quoi décourager l’intéressé, qui confie que son objectif est non seulement d’obtenir justice, mais aussi de «créer un héritage pour Sergueï Magnitski afin que l’on se souvienne de son nom longtemps après que Poutine et Medvedev soient partis, que l’on construise des monuments à son nom».

Cette ambition frôle l’utopie. D’un autre côté, Browder a déjà obtenu des résultats très concrets inimaginables encore il y a quelques années. En 2008, alors que Magnistki était encore libre et enquêtait sur l’escroquerie dont avait été victime Hermitage, Vladimir Poutine affirmait au New York Times:

«Je ne connais pas ce monsieur Browder, et je ne sais pas pourquoi, comme vous dites, il ne peut pas rentrer en Russie.»

Une chose est sûre, Poutine sait aujourd’hui qui est William Browder. Et il n’a pas fini d’entendre parler de lui.

Grégoire Fleurot