A l'école, Twitter parie sur cent ans de pédagogie

Une femme utilise Twitter à Bordeaux, le 30 janvier 2013. REUTERS/Regis Duvignau

Une femme utilise Twitter à Bordeaux, le 30 janvier 2013. REUTERS/Regis Duvignau

Insolite en apparence, l'utilisation de ce réseau social dans l'apprentissage du français repose sur un enseignement développé il y a près d'un siècle.

«Dans l'herbe fraîche, pendant l'hiver, un escargot rampe dans la neige blanche.» Un poème en moins de 140 caractères. Contrat rempli pour Melissa, une petite brunette joufflue. Dans cette classe de CM1 du XIIIe arrondissement de Paris, le jeudi matin est réservé à l'atelier Twitter.

Alexandre Acou n'a «rien d'un geek». C'est pourtant pour ce réseau social, qui permet de communiquer grâce à des mini-phrases, que cet instituteur a opté dans son enseignement de la langue française. La sonnerie de 8h30 vient de retentir quand une dizaine d'enfants âgés de 7 à 8 ans se rue sur les ordinateurs.

Souris en main, le nez collé à l'écran, ils ont une heure et demie pour peaufiner leurs haïkus. Ces poèmes traditionnels japonais extrêmement courts s'adaptent parfaitement à l'espace restreint qu'autorise Twitter. «Ils sont complètement libres d'écrire ce qu'ils veulent. Je ne leur donne aucune contrainte. La forme est déjà une contrainte en soi», explique l'enseignant. 

Ecrire pour être lu, enfin

Jiaxing, Jacky, Sakoumba et Laetitia sont loin d'être des craques en français. Comme pour tous les enfants d'école élémentaire, les histoires de J'aime lire de la bibliothèque ne sont passionnantes qu'un temps.

«Twitter crée une émulation chez les élèves, conclut l'instit. Ils savent qu'ils vont être lus, que des gens, des élèves comme eux, les suivent.»

Leurs followers, les lecteurs abonnés à leur compte, sont d'autres classes de primaire, d'autres enfants comme eux, qui découvrent leurs écrits, leurs répondent, les critiquent.

Dans ces courts échanges, les élèves racontent leur quotidien à l'école. Ils s'amusent à publier des devinettes, imaginent des citations, inventent des histoires. L'objectif est d'apprendre à lire et écrire en s'amusant. S'exprimer en français, en se détachant des lignes de dictée et des récitations de poème. L'enfant découvre des mots. Il ne les recopie pas, il s'en imprègne.

Alexandre Acou s'est lancé dans «l'expérimentation Twitter» il y a deux ans. Ils n'étaient qu'une dizaine à la rentrée 2010 à s'essayer à ce «nouvel outil numérique détourné pour la pédagogie». Depuis, 276 twitclasses les ont suivis, non seulement en France et au Canada, mais aussi en Inde, en Corée du Sud et au Gabon. La tendance est encore marginale, mais loin d'être uniquement insolite.

Particulièrement développées au Canada, les nouvelles technologies ont démontré leur succès. Annie Côté enseigne le français à des lycéens de 16 à 17 ans, à l'école Saint-Pierre et des Sentiers à Québec. «Je remarquais que les élèves twittaient pendant les cours, alors que c'est interdit. Au lieu de les punir, j'ai pensé "très bien, alors on va utiliser ces technologies pour les devoirs». D'abord troublés par l'inhabituelle adéquation «évaluation-Internet», les adolescents y ont vite pris beaucoup de plaisir.

Commencer petit pour écrire grand

Exigeante sur la contrainte, l'enseignante demande aux élèves d'inventer un hommage, un fait divers ou une citation et de le rédiger en 140 signes exactement.

«Ils ont réalisé que l'on pouvait s'amuser, mais que ce n'était pas si facile. C'est un beau défi, car lorsque l'on arrive à 139 ou 141 signes, il faut chercher un synonyme. Or les mots n'ont pas exactement le même sens. Il faut reformuler la phrase entière.»

La restriction de l'espace rend l'écriture bien plus complexe.

Les élèves sont devenus «accrocs à l'écriture». Les plus forts se sont très vite lancés eux-mêmes des défis, encore plus difficiles. «Ils s'imposaient de faire commencer tous les mots par la même lettre ou exclure la lettre "e" comme Georges Perec», raconte-t-elle. A ses yeux, l'expérience a abouti au résultat recherché et plus encore. La professeure se réjouit de voir que ses élèves «ont découvert le plaisir d´écrire». Mais au-delà de ce premier acquis, elle remarque que Twitter «encourage aussi ceux qui ont un plus faible niveau, car sur de petites unités de 140 signes, on devient habile, on contrôle l'écriture».

Une note d'optimisme dans un paysage qui invite moins à l'enthousiasme. Dans son rapport de mai 2010 (PDF), la Cour des comptes conclut qu'à la fin de la scolarité obligatoire –à l'âge de 16 ans– la proportion d’élèves éprouvant des difficultés sérieuses en lecture est de l'ordre de 21%. En 2007, le Haut Conseil de l'Éducation révélait que chaque année, quatre écoliers sur dix, soit environ 300.000 élèves, sortent du CM2 avec de graves lacunes en langue française [PDF]. 100.000 d'entre eux ne savent même ni lire, ni écrire.

Annie Côté n'était pas dupe en osant utiliser Twitter comme outil pédagogique:

«Certains émettent des critiques soi-disant parce qu'écrire dans un espace restreint réduit la pensée et l'imagination. J'ai la forte impression que ces gens-là n'ont tout simplement jamais essayé, s'agace-t-elle. Non seulement cela demande un travail extrêmement subtil, mais un élève doit aussi être capable de commencer petit pour ensuite écrire grand. Il faut varier les proportions d'écriture.»

Ces enseignants aventureux n'échappent pas aux regards en biais. L'idée reçue selon laquelle les nouvelles technologies parasitent l'orthodoxie éducative est courante, accusant Internet de nuire à l'apprentissage de l'orthographe et de la grammaire. Dans son école parisienne, Alexandre Acou arrête tout de suite les suspicieux. «Twitter, c'est le jeudi matin. L'après-midi, on s'attaque à la bonne vieille dictée. Dans ma classe, je n'ai ni ordinateur, ni Wifi», assure-t-il.

A 250 kilomètres plus au nord, à Dunkerque, Jean-Roch Masson est l'un des pionniers de l'expédition Twitter. Instituteur en CP à l'école de la Providence, il confirme:

«Ce n'est qu'un support. Je pourrais faire le faire avec des pigeons voyageurs, ce serait pareil. Et martèle encore, Twitter n'a rien de nouveau en soi.»

Twitter, un siècle plus tôt

Le réseau social sert en réalité une pédagogie bien plus ancienne. Son utilisation repose sur trois principes essentiels: la libre expression de l'enfant, l'esprit collaboratif et l'échange interscolaire. Le pédagogue Célestin Freinet (1896-1966), avait fait de ces concepts le cœur de sa théorie de l'enseignement... il y a près d'un siècle.

Daniel Gostain est le représentant départemental à Paris de l'ICEM, Institut Coopératif de l'Ecole Moderne – pédagogie Freinet. Les nouvelles technologies, «ce n'est pas mon truc, avoue-t-il. Mais Twitter est complètement dans l'esprit Freinet». Il explique comment «cet enseignement a réfléchi à la conception d'une école dite «moderne» qui place l'enfant – et non plus l'adulte – au centre de la pédagogie».

Dans son école de Vence (Alpes-Maritimes) fondée en 1935, Célestin Freinet poussait les élèves à rédiger des textes, de manière absolument libre avant de les échanger avec d'autres établissements. Un système qui s'apparente aux ateliers Twitter, Internet en moins. Daniel Gostain insiste sur le fait que «l´élève doit être concerné, savoir pourquoi il fait ce qu'il fait». Plus que la motivation par le plaisir, l'apprentissage doit «donner du sens. Il faut favoriser l'expression et la création, mais sur de vrais projets».

Le Québec soutient Twitter, la France pas encore

En France, l'Education nationale estime que l’enseignant opte pour les techniques qu’il juge les plus efficaces pour apprendre à lire et écrire, mais n'a pas prévu d'intégrer cet outil au programme (et n’a pas non plus réalisé d’étude sur son efficacité). Elle n'y est pas pour autant réticente: le ministère commence timidement à valoriser les initiatives Twitter.

En 2010, la twittclasse de Crotenay, dans le Jura, a reçu le label École Internet. Les enseignants de cycle 3, Amandine Terrier et Bertand Formet, étaient dans les premiers à travailler avec Twitter. Comme le dit Jean-Roch Masson, il s'agit pour l'heure d'un «tâtonnement pédagogique». Rien n'est figé. Twitter n'est qu'une piste à suivre, mais qui semble mener vers la bonne direction.

Outre-Atlantique en revanche, les autorités ont d'ores et déjà affirmé leur soutien officiel à l'utilisation de Twitter à l'école. Il faut dire qu'au Canada, Twitter n'est plus un outil, c'est un art.

Il y a trois ans, l'écrivain québécois Jean-Yves Fréchette a crée l'Institut de twittérature comparée. L'auteur de Tweet rebelle, qui publie ses vers sous le pseudonyme @pierrepaulpleau, parle de Twitter comme d'une «nanolittérature».

«La forme brève existe depuis bien longtemps, depuis la tradition orientale de l´haïku, aux maximes, proverbes et aux apophtegmes. Rimbaud même disait "le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné, dérèglement de tous les sens" dans sa lettre à Paul Demeny. C'est moins de 140 caractères et pourtant cette petite phrase brève est à l'origine de toute la poétique contemporaine.»

Si bien qu'en 2011, le ministère de l'Education, du Loisir et du Sport du Quebec a accordé à l'Institut de twittérature comparée une aide financière de 71.750 dollars, soit plus de 50.000 euros, dans le cadre du Programme de recherche sur l'écriture. «L'immédiateté dans la diffusion est amusante. Elle crée des interactions qui ne sont pas possibles dans la littérature traditionnelle, jubile Jean-Yves Frechette, avant d'ajouter à son tour: ça parait neuf comme ça, mais le pédagogue français Célestin Freinet avait développé toute une pédagogie autour de l´idée que l´élève pouvait publier ses propres livres.»

Jouer collectif pour combattre l´échec

«Si Freinet était encore vivant, il utiliserait Twitter!» Elle en est convaincue. Stéphanie de Vannsay est enseignante en RASED (Réseau d'aides spécialisées aux élèves en difficulté). Elle se creuse la cervelle à imaginer des solutions pour colmater les brèches du système scolaire. Pour elle, les nouvelles technologies en font partie.

Ce qu'elle regrette par dessus tout, c'est de voir que «le système éducatif actuel entraîne à être individualiste, il nous pousse à la compétition. Aujourd'hui, c'est devenu un réflexe de savoir qui a la meilleure note, qui est le premier de la classe». Une tendance qui tend à s'intensifier. Publiés le 7 décembre 2010, les résultats de l'enquête PISA (Programme international pour le suivi des acquis des élèves) montraient qu'en France l'écart se creuse entre les meilleurs élèves et les moins bons.

L'esprit collectif est justement un ingrédient qui ne manque pas dans la classe d'Alexandre Acou. La petite Laetitia a jeté sur le papier son poème. Elle l'apporte à Céline, chargée cette semaine de gérer le compte Twitter. Mais avant de publier quoique ce soit sur Internet, les élèves corrigent. Ensemble, toujours. «Les champs sont beaus» commence le texte. La relectrice s'arrête net. «Au pluriel, beau prend un x». En un clic, la faute d'orthographe disparaît. Les quatre yeux passent et repassent au peigne fin la phrase.

En balayant l'écran des yeux, Laetitia sursaute de joie. «J'ai été retweetée, il y a douze minutes!» Autrement dit, l'un des 393 abonnés au compte @classe_acou a non seulement lu, mais publié une seconde fois son poème. «Avec ce réseau social, les enfants ont des retours, explique le professeur. Ils ne sont pas seuls». Le virtuel renforce la collaboration et l'échange.

S'il admet que cet enseignement «demande plus de temps», Alexandre Acou reste convaincu d'une chose: «Prendre ce temps pour les apprentissages, c'est faire le pari qu'il en restera quelque chose». Les aventureux de l'expérimentation Twitter ont accepté ce pari. Vous pouvez y participer en suivant à @classe_masson, @cp_tumalu, @classe_acou, ou encore @crotenay_cycle3.

Justine Boulo