Stéphane Hessel: le bal des hypocrites

Stéphane Hessel, en janvier 2012. REUTERS/Stephane Mahe

Stéphane Hessel, en janvier 2012. REUTERS/Stephane Mahe

Droite, gauche: ils veulent tous faire entrer Stéphane Hessel au Panthéon. Et pourtant ils ne l’aimaient pas.

Déjà, il y a quelque chose de louche dans ce concert de louanges, dans cette unanimité droite-gauche-centre-vert, etc., qui salue la mémoire de Stéphane Hessel. Toute la classe politique y est allée de de bon cœur: «Grande figure», «humaniste passionné», «militant du progrès», «penseur généreux», «immense patriote», «grand Français»… (passons sur l’originalité des formules: plus c’est plat, plus ils aiment). Mais quand un militant politique (ce que fut Hessel) est enterré sous des tombereaux d’éloges venant de tous les côtés, c’est qu’il était déjà mort. Ou alors...

Ensuite, il y a quand même quelque chose de bizarre: si Stéphane Hessel était un grand penseur, un humaniste visionnaire, une conscience universelle, comme ne cessent de le répéter les politiques à coups de trémolos, comment se fait-il qu’il ait fallu attendre ses 90 ans pour s’en rendre compte? Etait-il si différent à 40 ans? A 60 ans?

La République ne réagit qu’à une seule chose: la popularité de ceux qu’elle honore. Elle fait chevalier de la Légion d’Honneur et commandeur des Arts et des Lettres les stars d’Hollywood (Sylvester Stallone pour Rambo, Arnold Schwarzenegger pour Terminator, Bruce Willis pour Die Hard 1, 2, 3, 4, 5 et 6), et dresse d’avance un Panthéon à la mémoire des personnalités préférées des Français. Le jour ou Yannick Noah disparaîtra (il est dans le top ten), Copé, Hollande, Duflot, et tous les autres, sortiront des communiqués expliquant que c’était le plus grand chanteur français.

Il n’y a qu’une chose qui les intéresse chez les célébrités: se faire prendre en photo avec elles. Et quand elles ne sont plus là, les prendre à témoin dans leurs discours. Quoi qu’ils pensent de leur talent. Stéphane Hessel ne fait pas exception.

En vérité, la droite le détestait, et il horripilait la gauche.

La droite le détestait, car il incarnait tout ce qu’elle honnit: l’idéalisme crédule, les idées généreuses et naïves, la solidarité irréaliste, la bonne conscience universelle. La gauche, qui se veut lucide et «responsable», ne le supportait pas pour les mêmes raisons. Qu’est-ce que c’est, que ce rêveur indigné? Ce type qui veut régulariser tous les sans-papiers? Ce vieillard qui appelle la jeunesse à se révolter? Ce juif qui défend les terroristes palestiniens? Un illuminé! «Vous avez lu son livre ? demandaient-ils quand ils se lâchaient en privé. Il n’y a pas une idée, c’est de l’incantation pure, c’est nul...» «C’est gentil...», disaient les plus féroces.

Mais voilà: avec le succès planétaire de Indignez-vous!, il y a trois ans, Stéphane Hessel, que personne ne connaissait la veille, était soudain devenu une icône. Donc un intouchable. Donc un grand homme. Donc l’ami de tout le monde.

Alors que, pendant un demi-siècle, tout au long d’une carrière qui s’annonçait plus que prometteuse, il a été soigneusement placardé. Par la droite comme par la gauche.

Normalien, résistant, torturé, déporté, avec un tel palmarès, il était programmé, au lendemain de la guerre, pour devenir ministre. Mais il avait le tort, dans la France gaulliste, d’avoir été espion au profit des Anglais. Mais il avait le tort, dans la France mitterrandienne, d’avoir été mendésiste. Mais il a eu le tort de dénoncer les méthodes de la «Françafrique». Mais il a eu le tort de se déclarer très tôt fédéraliste à l’époque de l’Europe des nations.

Du coup, on a toujours relégué ce diplomate dans des emplois subalternes: représentant de la France aux institutions internationales sur les droits de l’homme et les questions sociales (à 35 ans); directeur de la coopération à l’Education nationale (à 45 ans); chargé de la coopération à l’ambassade d’Alger (à 50 ans); chargé de mission à l’Office nationale pour la promotion culturelle des immigrés (à 60 ans)... Pas bien brillant.

Giscard et Mitterrand, qui l’avaient croisé et reconnaissaient quand même son courage et son intelligence, lui avaient octroyé sur le tard un hochet: un poste, puis un rang d’ambassadeur, mais là où il ne pourrait pas faire de vagues: à l’ONU, à Genève, puis sans aucune affectation. On lui donnait quelques petites missions de temps à autre: négocier avec des preneurs d’otages, s’occuper de Mayotte et des Comores...

L’âge de la retraite venant, on l’a nommé membre de commissions et de comités Théodule: la Haute Autorité de la communication, le Haut Conseil à l’intégration… Dans ces enceintes où tout le monde dort, il parlait, on l’écoutait poliment, et puis on passait à autre chose.

Une carrière moyenne. Très moyenne. Qui serait restée dans l’anonymat total sans le miracle d’un petit livre, tombé au bon moment, dont lui-même reconnaissait ne pas comprendre le succès.

C’est le malentendu Hessel

Mais, au fond, est-ce que ça comptait pour lui? Il a forcément éprouvé quelques déceptions, au regard des promesses qu’il portait en lui. Mais ce flâneur gourmand, ce sensuel épris de poésie, ce cosmopolite qui a vécu à Berlin, Londres, Paris, New York, Saigon, ce voyageur qui aimait autant Florence que Dakar, était resté l’enfant de l’Allemand Franz Hessel, traducteur de Proust, et de Hélène Grund, dont la vie servit de modèle au Jules et Jim de Truffaut. Une famille où l’on ne mettait rien plus haut que la culture et la liberté. Stéphane Hessel a eu bien d’autres vies que la diplomatie ou le militantisme.

En vieil homme heureux, il attendait la mort avec curiosité, comme il attendait l’amour à 20 ans.

Il a dansé avec son siècle. Le voici dans une autre valse, loin du bal des faux-nez et des faux-culs.  

Hervé Bentégeat

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