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Arche de Noé 2013: quels animaux doivent être sauvés?

Slate.com, mis à jour le 03.03.2013 à 15 h 09

Imaginez que vous avez une arche. De quels animaux faut-il la peupler, et comment les choisir?

Imaginons: vous êtes en charge des survivants. Vous avez un bateau – une arche, tiens, PAR EXEMPLE – et vous pouvez la remplir avec tous les animaux que vous voulez. Les espèces que vous ferez monter à bord résisteront, sans doute, au changement climatique. Par contre, pour celles que vous laisserez à quai, c'est sûr que non. Vous avez toute latitude dans le choix des passagers, mais vous avez une limite: trop de bestioles dans l'arche et c'est tout le navire qui prendra l'eau (et vous avec).

Quelles espèces déciderez-vous de sauvez? Les plus rares, les plus grosses, les plus petites? Les plus fortes, les plus fragiles? Les plus belles ou tout simplement...les plus savoureuses?

Nous fabriquons des arches tous les jours

En réalité, nous prenons déjà ce genre de décisions, et quasiment tout le temps. Nous n'en avons peut-être pas conscience, mais à chaque fois que nous choisissons quoi acheter, où construire, qui nommer responsable de l’utilisation de nos impôts, nous décidons des espèces qui méritent notre estime, et de celles qui peuvent s'en passer.

Facile de l'ignorer et de faire comme si nous pouvions et allions tout protéger. Aux États-Unis, l'Endangered Species Act (ESA), qui soufflera cette année ses quarante bougies et que beaucoup considèrent comme la loi environnementale la plus puissante du monde, garantit à quasiment toutes les espèces une protection fédérale. Mais les subsides fédéraux, étatiques ou privés sont limités et, ces dernières années, on a que trop compris combien les demandes de protection environnementale étaient pratiquement infinies.   

Vous connaissez la chanson: des espèces de toutes tailles et de toutes sortes sont menacées par la pollution, la destruction de leur habitat, ou encore l'accélération du changement climatique et ses conséquences de plus en plus étendues. Certaines espèces s'adapteront. Celles qui ne sont pas trop regardantes en termes d'habitat ou de régime alimentaire, comme les corbeaux et les coyotes, ont une longueur d'avance. Mais d'autres, aux exigences écologiques spécifiques, comme les ours polaires, ou celles dont la survie ne dépend que d'un seul type de proie ou de pollinisateur, ne vont probablement pas s'en sortir, du moins pas sans considérables investissements en temps et en argent.

La sélection des espèces: un aveu d'échec

Ce qui fait que, ces dernières années, certains scientifiques et protecteurs de l'environnement ont fait pression pour expliciter et systématiser davantage les décisions environnementales – avec une sorte de système de triage, reposant sur un ensemble de critères rationnels et permettant d'allouer au mieux des ressources limitées.

Depuis longtemps, les écologistes regardent d'un œil suspect toute idée de critérium appliquée aux espèces en danger, et on peut les comprendre. Parce que d'une certaine manière, un triage formel relève d'un constat d'échec: vouloir sélectionner les espèces que nous protégerons, c'est admettre que nous avons failli à l'ESA, qui entendait les protéger toutes, sans distinction. Et un tel aveu, les ennemis traditionnels de la protection de l'environnement se feront une joie de l'exploiter.

Mais pour certains écologistes, le statu quo est une voie encore plus périlleuse. «Notre manière de faire, aujourd'hui, aux États-Unis, c'est le pire des choix possibles», déclare Tim Male, vice-président de Defenders of Wildlife. «Fondamentalement, il ne s'agit que d'une hiérarchisation tout à fait ad hoc». Les espèces qui ont une lourde charge politique ou symbolique (le pygargue à tête blanche) sont celles qui reçoivent le plus de subventions. Idem pour celles qui ont une trogne de peluche ou un air rigolo (les lémuriens, les bébés phoques...). «Nous vivons dans un monde de triage inconscient», poursuit Male.

Comment choisir

Dès lors, sur quoi fonder ces décisions de vie et de mort? Les scientifiques ont proposé plusieurs approches. L'une consiste à hiérarchiser les espèces en fonction du rôle qu'elles jouent dans leur écosystème – les grands prédateurs que sont les loups, par exemple. Une autre, c'est de s’atteler à la protection d'espèces extrêmement rares et atypiques, en espérant que la sauvegarde d'une telle diversité génétique permette aux espèces d'évoluer et de s'adapter aux conditions nouvelles. Le programme EDGE, de la Société zoologique de Londres, adopte cette dernière méthode. Son portefeuille contient une fascinante collection d'espèces aussi étranges que merveilleuses, allant de la salamandre géante de Chine au chameau de Bactriane.

Et d'autres associations combinent les stratégies. Dans une récente analyse de ses priorités, la Wildlife Conservation Society a alloué une valeur plus élevée aux espèces menacées possédant un corps imposant et vivant dans un habitat dispersé, partant du principe que la sauvegarde de ces espèces allait faire office de «parapluie» pour de nombreuses autres. Priorité a aussi été donnée à la spécificité génétique, et ses experts ont été autorisés à prendre des critères subjectifs en ligne de compte, à l'instar du charisme – que cela vous plaise ou non, plus une espèce sera mignonne, plus elle sera susceptible d'attirer les financements.

Actuellement, l'une des méthodes les plus sophistiquées est celle mise en œuvre par Hugh Possingham et ses collègues de l'Université du Queensland, en Australie. Grâce à son processus d'«allocation de ressources», les gestionnaires de la faune sauvage peuvent évaluer, pour chaque espèce menacée, les coûts, les bénéfices et les chances de réussite de sa sauvegarde. En Nouvelle-Zélande, le DOC s'en est servi pour passer au crible ses initiatives de protection, sur plus de 700 espèces indigènes en voie de disparition. Et il a trouvé qu'avec une telle sélection stratégique, il pouvait en préserver quasiment deux fois plus qu'avec sa méthode actuelle, pour un coût financier identique.

Le gorfou sauteur est mal barré

Une merveilleuse perspective, n'est-ce pas? Mais ayez tout de même une pensée pour les espèces du bas de la liste. La Nouvelle-Zélande a ainsi assigné une priorité assez faible au gorfou sauteur, un pingouin dont la population a connu un déclin spectaculaire ces dernières années, à cause de modifications dans son alimentation causées par le changement climatique. Des initiatives nationales feront sans doute beaucoup de bien au gorfou, mais la Nouvelle-Zélande a calculé que, pour être efficaces, elles allaient relever d'une dépense de temps et d'argent si conséquente qu'elles   monopoliseraient des ressources nécessaires à des programmes bien plus prometteurs.

Il ne s'agit pas pour autant d'un arrêt de mort pour le pingouin. On trouve des gorfous ailleurs qu'en Nouvelle-Zélande, et les autorités espèrent que toutes les espèces classées en priorité basse puissent être l'objet de fonds nationaux annexes, d'initiatives privées ou de programmes internationaux. Mais avec une cote aussi médiocre, il s'agit à peine d'un vote de confiance pour le gorfou.

Si ces décisions sont si difficiles à prendre, c'est aussi qu'il n'y a aucun moyen de savoir si une cause apparemment perdue l'est réellement. Après tout, les condors de Californie n'étaient plus que 22 avant que le gouvernement fédéral ne décide de les capturer, de les élever en captivité et de les réintroduire dans la nature, avec le succès que l'on connaît. Le gorfou sauteur n'est peut-être pas condamné. Son destin est peut-être celui du condor de Californie, attendant un programme de sauvegarde approprié.

«Nous ne pouvons pas empêcher une extinction, nous l'avons déjà démontré», explique John Nagle, professeur de droit à l'Université Notre Dame et spécialiste des questions d'environnement. Mais «savoir qu'une extinction était quelque-chose que nous pouvions éviter, en choisissant de ne pas le faire – c'est une idée difficile à avaler, une voie que les gens n'ont pas envie d'emprunter»

Mais c'est tout l'intérêt des systèmes de triage. Forcer les professionnels – et, indirectement, les électeurs et les contribuables – à prendre des décisions difficiles, en particulier sur un plan affectif, mais en leur garantissant aussi, quelque part, qu'il s'agit du meilleur choix possible et relevant de l'utilité publique. Il est sans doute plus facile de décider à l'aveugle, mais, au bout du compte, les animaux en pâtiront. Le temps est donc venu de faire votre choix. Dans votre arche, qui faites-vous monter?

Michelle Nijhuis

Traduit par Peggy Sastre

Slate.com
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